La mémoire kinesthésique

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J'avais toujours du temps devant moi et j'allais traîner ma sollitude dans la salle commune. Tibérius y dormait, entre deux soins qu'il dispensait au centre de réparation. Il s'éveilla quand je m'installai. Il me salua en se frottant les yeux qui étaient encore ensommeillés.

— Rude journée ? lui demandais-je...

— M'en parles pas ! Je m'occupe d'une femme dont le corps est couvert de morsures. Elle est entrée il y a deux nuits de cela... Il y a une bonne dizaines de morsures profondes sur tout le corps, et ceux qui l'ont agressée étaient à plusieurs, au moins 4 traces de dentition différentes...

Il s'arrêta en me voyant pâlir. Puis il eut un éclair de compréhension lorsqu'il lui revint à la conscience qu'il était en train de me parler de ma mère. Mais à cette minute, je me demandais qui elle était réellement. Étais je vraiment son fils ?

— Désolé, dit il en rougissant de honte. J'avais oublier qui elle était pour toi. On me l'a dit pourtant.

Je lui expliquais :
— Ils étaient six dans la prison portative : Ma mère, mon père, mon oncle et mes trois cousins et cousine... Mes cousins sont jumeaux donc, ont la même mâchoire... Si tu as vu 4 dentitions différentes, c'est qu'ils se sont tous jetés sur elle.

— Je t'en prie ne dis à personne que je t'en ai parlé. Il est convenu que tu dois rester serein pour le bien du Maître-du-jeu. Je n'aurais pas dû te dire tout çà. Tu es si sensible, parfois. Raphael est si inquiet à ton sujet.

— Je ne dirais rien... mais de ton côté, veilles bien sur elle : je te la confie.

— Tu peux compter sur moi.

La mésembria sonna. Je suivais Tibérius en interrogeant mon estomac. Oui, il réclamait de la nourriture mais sans plus. Je demandais d'un air détaché ce qu'était le menu. Comme il y avait une queue avant d'atteindre le panneau d'affichage, Tibérius se pencha et lu de loin.

— Des courgettes farcies au riz et seitan... Ils se surpassent en cuisine.

— C'est quoi le seitan ? un nouveau légume ?

— C'est le résidus qui reste quand tu as lavé la farine de blé à grandes eaux. C'est un moyen asiatique de produire un bloc de protéine plus compact que la viande animale. Çà fait des décénies qu'il n'y en a pas eut au menu... C'est qu'il faut aller le chercher loin !

— où çà ?

Tibérius fouilla sa mémoire avant de répondre :

— C'est fabriqué dans une archipelle en Asie... attends, çà va me revenir...

Un murmure répondit derrière moi :

— Dans le Honshu, l'île principale de l'archipelle nippone.

Je me retournais. C'était Tchem. Tibérius lui demanda :

— Encore une des importations dont tu as le secrets, frère médium ?

— Je n'ai que proposé une liste d'ingrédients à commander aux marchés asiatiques, répondit le géant. Mais il est vrai que le seitan en faisait partie.

— Ce n'est pas trop riche en protéine ? demandais je.

Tchem me souria avant de me répondre.

— C'est une protéine pure. Nul n'est besoin d'en prendre beaucoup. Je vois déjà les olympiens réclamer deux ou trois courgettes dans leur assiettes. Une seule suffit. Et comme il y a du riz dans la farce, c'est à elle seule un repas complet. Nul besoin de rajouter du riz...

— Parles pour toi, mon frère, lui lança Tibérius. Avec le cas dont je m'occupe, une seule courgette ne suffit pas !

— Oui, je suis au courant, répondit le géant dans un murmure.

Il jetta sur moi son regard doré avant de revenir à Tibérius.

— Je présume que certains patients doivent bénéficier de ce régime pour reconstruire leur muscles endommagés. Un tel régime ne peut être exclusif aux soigneurs, mais doit s'étendre aux soignés.

Nous arrivions à hauteur de l'alcôve de service. Je demandais à Ariston une seule courgette. Il me toisa surpris.

— Tu n'as pas d'appétit, mon frère ?

— Le petit déjeuner était copieux, lui répondis-je en baissant les yeux.

Je sentais dans mon dos le regard appuyer de Tchem qui attendait son tour. Ariston semblait attendre que le géant lui donne le feu vert pour me servir si peu.

— Notre petit frère développe des symptômes de haut mal, murmura ce dernier. Si il lui semble qu'une seule courgette lui suffit, il faut le servir comme il le demande.

— Tu veux pas un peu de riz à côté, me demanda Ariston.

— Je crois qu'il y en a déjà dans la farce...

— Prends au moins un jus de dragon, cela soulagera ton estomac, si tu es patraque.

Je ne me sentais pas à l'aise et me mis à rougir. Du jus de dragon ? je visionnais un animal cracheur de feu et secoua la tête. Encore une fois Tchem murmura.

— Un jus d'Aloès lui conviendrais mieux. Vous en avez reçu ?

Ariston eut un soupir et affirma de la tête. Il fouilla dans une armoire fraîche et ouvrit un flacon dont il versa le contenu dans un verre. Mon plateau était plus léger, certes, mais l'odeur qui se dégageait du légume farci me fit chavirer le cœur. Je m'installais après avoir salué Raphael et Akhenaton qui étaient arrivés avant nous. Je plongeai le bout de ma cuillière dans la farce et la porta en bouche... Par tous les dieux ! Il y avait une puissance d'énergie dans ce plat qui me forçait à en savourer tous les arômes.

J'avais en mémoire les gestes nourriciers de Tchem que j'avais vu quelques jours auparavant. Je m'occupais de mâcher la bouchée avec application, et pour se faire je déposais la cuillère sur le côté de mon assiette. Je lorgnais du côté de Tchem qui s'était installé à sa place habituelle, deux rangées de table plus loin. Je le vis prendre un temps de recueillement avant de prendre sa première bouchée et commencer la mastication. Il ne s'isolait pas dans ses pensées pour autant. Les mains jointes en panier, les coudes posé sur la table près du corps, il écoutait les conversations de sa tablée, mais ne touchait plus à son assiette, tant qu'il n'avait pas avalé ce qu'il avait en bouche. De tant à autre, il se recentrait, en général juste avant d'avaler. Il profitait d'avoir la mâchoire libre pour répondre à une ou deux questions qui lui étaient posées et reprenait le processus en saisissant la cuillère.

La voix de Raphael me fit sursauter :
— Tu es en train d'imiter notre médium ? me dit-il.

J'avalais ma bouchée avant de répondre.

— Je le trouve de bon conseil. Je n'ai pas eus de convulsion depuis que je l'observe et le regarde faire.

Raphael échangea un regard avec Aminata qui leva un sourcil, l'air de dire "Tu vois ? je te l'avais bien dit !". Raphael repris :

— Michel a parlé hier au gouverneur qui m'a informé à mon tour. Tu as une mémoire kinesthésique. Je suis heureux de voir que tu choisi les bonnes personnes comme exemple à suivre.

Cuillère en main, je trouva le temps de lui répondre avant de me prendre une seconde bouchée :
— Pour moi, tout ce qui ne ressemble pas à mon père est un exemple à suivre.

Je pris une bouchée de courgette et, après avoir posée la cuillère, je levais les yeux vers Raphael qui encaissait mes propos. Il savait comme moi qu'il pouvait être à tout moment, lui aussi, regarder comme un exemple à suivre et que le moindre de ces gestes ne pouvait m'échapper. La question suivante se fit dans le ton le plus calme. Il m'invitait à avoir confiance et à lui parler sans détour.

— Tout ce que tu fais, tu sais le faire parce que tu l'as vu faire.

Je hochais affirmativement de la tête, car j'étais occupé à mâcher.

— Ton premier rajeunissement était bien un rat qui se promène dans les jardins ?

J'affirmais encore.

— Qui t'as appris à rajeunir un animal sauvage ?

J'avalais ma bouchée.

— C'est la seule chose que je fais dont je n'arrive pas à identifier la source.

— Parce que tout le reste à une source ?

— Je tonds les moutons parce que j'ai vu ma mère les tondre elle-même, sans faire appel aux hommes. Je sais monter à cheval parce que j'ai vu agir le capitaine Adimante, mais je ne sais pas d'où me vient le don de rajeunir un animal.

Entre deux, Daphnée était arrivée et elle me lança joyeusement :

— Tu sais le faire parce que cela fait naturellement partie de toi. La source, c'est toi !

Je la regardais stupéfait. Raphael ajouta :

— Je parvenais à la même conclusion. Notre petit frère est naturellement un régénérateur, mais il est doté d'une mémoire kinésthésique.

Il y avait dans l'assiette de Daphnée un peu de riz à côté d'une seule courgette. Mais elle avait apparemment demandé un supplément de jus de ce plat sur son riz supplémentaire.

— Il peut donc se former à tout ce qu'il voudra ! C'est une chance, babillait Daphnée.

— C'est une pression énorme pour nous tous, lui rappela Aminata. Le moindre faux mouvement de notre part serait logé à la même enseigne.

Je répliquais, un peu véxé :

— Je pense savoir faire la différence entre un exemple à suivre et celui à ne pas suivre. Depuis le temps que je vois mon père manier le fouet pour se faire obéir des animaux, je ne l'ai jamais imiter.

La cuillère demeurait posée sur mon assiette, je ne voulais pas la toucher tant que je me sentirais contrarié. J'ajoutais :

— Je suis maître de mes choix. Jamais je ne fouetterais un animal dont je dépends pour le travaux des champs. Ni ne battrais un enfant. Ce n'est pas l'envie qui me manquait de coller deux baffes à mes cousins, mais j'ai toujours réussi à me dominer.

La main de Raphael se posa sur mon bras. Il me dit d'un ton consiliant.

— Considère que les dieux t'ont donné tous les dons et la sagesse en prime pour en faire quelque chose de bien. À présent apaise toi et prends le temps de te nourrir. Tchem en est déjà à sa troisième bouchée alors que tu n'en as pris que deux...

La tablée fut parcouru d'un moment d'hilarité avant de reprendre plus sereinement sur les nouvelles de la mi-journée : la femme de Ludovic venait d'arrivée à son tour. Il était question de la placer entre les mains d'un régénérateur aussi fragile que moi, mais très capable, disait-on.

— Il nous vient d'une sphére du Nord-Ouest, appelée Britania.

Tibérius semblait connaître le lieux en question.

— Il vient d'arrivé ?

— Ses parents l'ont envoyé chez nous. Le pauvre garçon est arrivé avec un baluchon plus petit que celui d'Adelphos. Mais on le sens de haut-lignage.

— Et comment il s'appelle ? demanda Tibérius

— Il se fait appelé "Philipp", répondit Aminata. Je l'ai installé hier au premier étage, dans la chambre à côté de vous, les enfants, ajouta elle en s'adressant à Daphnée et moi.

— Je ne l'ai pas encore vu, dis-je.

— Je l'ai croisé, me dit Daphnée. Il est pas très causant.

— Il vient d'une sphère où on ne parle pas grec, dit Tibérius. Soyez patients avec lui. Je suis sûr qu'il ne comprends même pas si on lui dit "Kaïré" !

Je me le tint pour dit. La communication serait un défi de tous les instants.

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