Quatrième ingrédient : le rythme

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Le rythme est important, car de lui dépend pour une grande part l’engouement ou la lassitude du lecteur. Il n’est pas un véritable rouage de votre histoire, mais il pourra soit graisser la mécanique, soit l’enrayer. Ce qui est assez fou, voire vertigineux, c’est que vous avez ici toute latitude, peu importe le genre de récit. Une même histoire peut se raconter en une demi-page (voire en une phrase) ou en cinq volumes de cinq cents.

La clé, je crois, est de savoir rester intéressant. Raconter le Seigneur des Anneaux en quelques mots n’a, à priori, aucun intérêt. Gardez un format court pour les récits ne développant qu’une idée unique ou articulés autour d’un twist. À l’inverse, ces récits deviendraient probablement indigestes si vous décidiez d’en faire des briques. À moins que vous n’ayez des choses à dire ou que votre objectif soit plutôt la composition d’une fresque. Dépeindre un contexte, un village par exemple, à une époque particulière, et aborder tous les tenants et aboutissants gravitant autour de l’histoire proprement dite, l’histoire n’étant finalement qu’un prétexte.

Et c’est là l’essence de cet ingrédient : le temps. Vous êtes le maître du temps et avez les moyens de l’étirer ou de compresser à l’infini. La recette peut sembler toute bête, évidente, mais en gros il s’agit d’attribuer davantage de mots à vos moments importants qu’aux passages routiniers, sans véritable importance pour l’intrigue. Un mois qui s’écoule comme un long fleuve tranquille peut se résumer en un paragraphe, quand quelques instants, des instants cruciaux, un jalon de l’histoire, peuvent s’étaler sur des chapitres entiers.

Concrètement, donc, vous allez vous retrouver à sauter d’un moment important à un autre. Le lecteur doit sentir que votre intrigue avance, même si c’est à petits pas. Entre les deux, parfois, vous voudrez peut-être simuler que le temps passe, en profiter pour étoffer vos personnages ou votre univers, permettre au lecteur de souffler un peu, et ce n’est pas plus mal, car on attend notamment du récit qu’il monte en intensité et maintenir la pression sans répit risque de lasser autant ou presque que pas de tension du tout. Et puis c’est difficile de maintenir un crescendo constant. L’histoire devrait donc connaître des pics successifs. Mais même si l’intensité décroît, veillez à trouver des intermèdes intéressants. Le dépaysement peut être un bon recours si votre monde ou votre contexte le permet, le développement de nouvelles facettes de vos personnages ou l’arrivée de nouveaux protagonistes également. Permettez au lecteur de faire des découvertes. Et puis ainsi, ça vous donnera de bonnes scènes de transition à élaborer, presque aussi passionnantes que le reste, plutôt que de souffler d’ennui à chaque moment de creux. Dites-vous que si vous vous amusez, il y a de bonnes chances pour que vos lecteurs s’amusent également. Votre boulot est plus ardu que le leur.

Un petit truc : en BD, on s’efforce autant que possible de changer de cadre d’une planche à l’autre. Ainsi vous aurez une scène de nuit sur l’une et une de jour sur la suivante, une intérieure et une extérieure, une scène de ville et une de nature… L’œil du lecteur se lasse moins et est attiré par la nouveauté qui pointe tout à côté. Je pense que, bien que notre rôle ne soit pas de flatter l’œil, dans une certaine mesure, la variété des scènes contribue au rythme et à briser la monotonie. Essayez de varier vos contextes d’une scène à l’autre, vos lieux, vos atmosphères, vos climats (tendus, sereins, mystérieux…) et même la construction de vos chapitres. Si vous avez un combat à chaque chapitre, il n’y aura plus de surprise, on finira par s’y attendre. Même si vos personnages entreprennent un long voyage à travers la campagne, ne vous sentez pas obligé d’en tartiner des scènes successives à rallonge. C’est un autre avantage des narrateurs multiples, la variété est assurée.

Enfin, mettez vos scènes intenses en valeur et cherchez toujours s’il n’y a pas un moyen d’en augmenter encore la tension. Par exemple, Mathieu (m_okubo pour les connaisseurs) a un jour fait la remarque suivante : « si tu veux rendre une scène épique encore plus épique, fous-y le feu. » Je pense que c’était une sorte de compliment. Mais c’est assez représentatif de ce que je viens d’expliquer. N’hésitez pas à faire jaillir vos pics de tension encore un peu plus haut. Attention, je parle des pics, n’allez pas organiser un incendie au détour de chaque page. Il y a évidemment d’autres catalyseurs que les flammes, par exemple les comptes-à-rebours, des proches mis en danger simultanément (il va falloir faire un choix impossible), l’ironie dramatique (un danger menace, nous le savons, pas les personnages)…

La position de Laurent

Eh bien je n’ai pas grand-chose à ajouter. Comme d’habitude, je vais éventuellement évoquer ce que j’aime et ma façon plus particulière de travailler.

Il y a un truc que j’ai remarqué, et beaucoup apprécié, avec les Harry Potter. Vous le savez tous, ou presque, chaque livre raconte une année scolaire. Au cours de l’année, les personnages sont confrontés à une série de mystères et d’aventures pour aboutir à la révélation de fin d’intrigue, souvent avec un grand final très bien préparé. Eh bien l’auteure, qui consacre les deux premiers tiers de son livre à raconter les dix ou onze mois qui précèdent, consacre ensuite le dernier tiers (au minimum le dernier quart) à ce fameux dénouement qui pourtant ne prend généralement qu’une journée ou quelques heures. Elle exploite au mieux ce qu’elle a minutieusement mis en place précédemment.

Moi-même, sans trop m’en aviser dès l’abord, j’ai développé dans l’Empire de la Nuit une mécanique un peu similaire. En effet, lorsque j’aborde l’un des grands jalons du récit, j’y consacre trois chapitres consécutifs (et pas les plus courts) et développe le jalon en question avec autant d’application que possible. Et comme je change de narrateur à chaque chapitre, ça me donne également l’occasion de proposer trois points de vue différents sur la situation en question.

Finalement, concernant ma préparation à l’écriture, les jalons, les pics d’intensité, sont pour moi des balises pour construire mon histoire. La plupart du temps, je songe aux scènes que je voudrais vraiment écrire, aux dilemmes que je voudrais vraiment poser, aux moments forts, avant même d’avoir le squelette général du récit. Ce n’est qu’ensuite que je recherche des liants, les voies qui permettront de mener d’une scène à l’autre, de les justifier.

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