Grand Œuvre et Tipheret (synonyme)

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La fonderie des Tamaris respirait.

A l'approche de ses hautes charpentes noircies, on eut dit que la terre d'Alais elle-même s'y ouvrait en un souffle brûlant, exhalant une haleine de soufre et de scorie. Les murs suintaient des cendres visqueuses. Et dans les recoins du bâtiment, là où l'ombre s'accrochait comme une moisissure, subsistaient des blocs de glace descendus de l'Augal, insensibles à la fournaise ambiante.

Lors de mon premier jour, on m'avait dit : Travaille et tais-toi.
Je fis mieux encore : j’observai.

L’acier y chantait d’une voix basse lorsqu’on le tirait de la fournaise. Les hommes, torses nus, n’étaient plus que silhouettes luisantes offertes à la morsure du feu. Une sueur épaisse les recouvrait, indépendamment de l'effort : elle semblait exsuder de leur être même, comme si leurs chairs, déjà, renonçaient à leur forme.

Très vite, je compris que la chaleur ne venait pas seulement des fours. Elle était le résultat d'une longue calcination arrachant au monde ses escarbilles invisibles.

Une senteur étrange emplissait l’air, lourde et douceâtre, mêlant la rouille, la cendre et quelque chose de plus intime, de plus troublant. Elle s’insinuait en moi, emplissait ma gorge, et je crus un instant me noyer dans mes propres entrailles.

Les anciens fondeurs ne parlaient pas. Ils souriaient.

Leur joie était lente, profonde, presque honteuse, comme celle d’un condamné qui découvrirait dans son supplice une volupté insoupçonnée. Je les surpris, une nuit, réunis autour d’un moule plus vaste que les autres.

On y avait déposé une forme.

Je ne vis d’abord qu’une masse obscure, mais lorsque le métal en fusion s’y déversa, je compris. Ce n’était pas un objet que l’on coulait mais une présence que l’on accueillait. L’acier épousa la chair avec une tendresse abjecte, et nul cri ne s’éleva.

Alors seulement je sentis en moi la faille.

Une ivresse lente, insidieuse, s’empara de mes pensées. Le monde vacilla sous l’effet d’une révélation trop vaste. Mes mains tremblaient sous la tension et l'extase.

C'était une œuvre totale, patiente, où la chair et le métal semblaient appelés à une même conjonction.

On me regardait désormais comme on regarde un frère.

La glace fondait plus vite autour de moi. Les outils ployaient sous mes doigts. Ma sueur avait pris cette même odeur, cette même senteur métallique qui m’avait tant troublé.

Je compris, dans un éclair d’une terrible clarté, que la fonderie ne transformait pas le métal.

Elle préparait les corps.

Quand ils m’invitèrent à m’approcher, je ne résistai pas.
Pourquoi l’aurais-je fait ?

La joie me portait et l’ivresse achevait de dissoudre ce qui restait de mon nom.

Lorsque la coulée débuta, je crus voir dans la surface mouvante de l’acier mon reflet se déformer. Visage magnifique ancré dans un soleil liquide. Centre parfait dont la lumière abolissait toute dissonance.

Et la fonderie, dans un soupir profond, continua de respirer.

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