Une journée comme les autres

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L’eau coule dans l’évier. J’attends qu’elle chauffe. Elle met toujours plusieurs secondes avant de devenir chaude. J’ai déjà signalé un problème de chaudière à la maintenance, mais ils m’ont répondu qu’ils ne voyaient aucun souci.

Après plusieurs secondes, mon seau à la main, une buée commence à recouvrir le miroir en face de moi. Je le place sous le robinet pour le remplir. Une fois qu’il est plein, j’ajoute le produit pour le sol qu’on m’a fourni. Ce matin, c’est le sol du troisième étage dont je dois m’occuper.

Je sors de mon local en poussant mon chariot, sur lequel se trouvent ma serpillière, mes produits et mon seau d’eau savonneuse. En passant près de l’accueil, je salue Romane, la jeune réceptionniste. Elle est au téléphone, mais elle me renvoie un clin d’œil en réponse. Je sens le rouge me monter aux joues, alors je baisse les yeux vers mon chariot tout en avançant vers l’ascenseur.

À peine lui ai-je tourné le dos qu’en une fraction de seconde, le mur à ma droite se met à bouger. Non. Ce ne sont pas les murs qui bougent. Ce sont des éclats de brique qui sont projetés à travers la pièce.

Un nuage de poussière me frappe les yeux au même moment. Je les ferme instinctivement, et ce n’est qu’après que le bruit perce mes tympans. Je me sens projeté en arrière. Tout va trop vite. C’est irréel.

Puis une douleur sourde frappe mon dos. Une décharge traverse tout mon corps, jusqu’au bout de mes doigts.

D’un coup, d’un seul, plus rien.

J’ai mal. Quelque chose pèse sur moi. C’est lourd. Trop lourd.

J’ouvre les yeux, mais aussitôt, un liquide s’y infiltre. Je les referme. Je tourne la tête sur le côté. Ça me pique les yeux. Ce n’est pas normal. J’essaie de m’essuyer avec ma main, mais impossible de la bouger. La douleur est trop vive. Je tourne la tête de l’autre côté et utilise mon autre main tant bien que mal.

En l’approchant de mon visage, je sens quelque chose au-dessus de moi. C’est froid et lisse. C’est proche. Trop proche. Il y a à peine de quoi passer ma main entre mon visage et l’objet. Tant bien que mal, je réussis à me frotter les yeux.

Lorsque je les rouvre, ils me piquent comme si de l’acide coulait de mes orbites. Tout est flou, mais je reconnais un mur en face de moi. Je me demande ce qu’il fait là.

Je détourne le regard pour le poser sur mon autre bras, celui qui me lance. Un bloc de béton le recouvre. Il est affreusement lourd. L’arête du bloc entre dans ma peau. À chaque battement de mon cœur, mon avant-bras glisse un peu plus dans sa propre flaque de sang.

Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Où suis-je ?

Les larmes me montent aux yeux. Non. Ce n’est pas possible. Je dois rêver, c’est sûr. Oui, c’est ça.

Je me mets à sangloter. Pourtant, la douleur est trop vive pour que ce soit un cauchemar. Mais il fallait que ce soit un cauchemar, parce que sinon…

Je passe les minutes suivantes à crier à l’aide, du plus fort que je peux. Mais ma voix ne résonne pas. Elle semble étouffée par le béton qui m’entoure. À un moment, mon bras ne me fait presque plus mal. La douleur vive est remplacée par une insensibilité tiède.

Je crois qu’à un moment, je m’évanouis.

Une goutte d’eau tombe à intervalles réguliers sur ma joue, parfois au coin de ma bouche. J’ai l’impression de boire de la boue. Pourtant, c’est agréable. Ma bouche et ma gorge sont sèches. J’ai crié du plus fort que je pouvais, mais rien. Pas une voix ne m’a répondu. Pourtant, j’ai continué jusqu’à ce que ma gorge me l’interdise. Que puis-je faire d’autre ?

Je prends une inspiration pour crier à nouveau, mais l’air est devenu râpeux. Je tousse encore et encore, incapable de reprendre mon souffle. Je n’ai plus d’air. Je vais mourir.

Oui, c’est ça.

Je vais crever ici.

Autour de moi, il n’y a pas un bruit, à part les battements de mon cœur qui tambourine dans ma poitrine. Il n’a pas accéléré, mais ses coups sont lourds. Trop forts. Il peut exploser à tout moment, je le sais.

Je vais mourir seul.

Personne ne sait que je suis là.

Je vais mourir.

Au prochain tremblement, ce bloc de béton va m’écraser le crâne et ce sera fini. Ou alors je finirai bientôt par baigner dans mon propre sang. Étonnamment, ces pensées me calment. J’accepte ma fin.

Je remarque alors que j’ai arrêté de respirer.

Je dois me concentrer sur chacune de mes respirations pour avoir un peu d’air. Je me sens fatigué. Mes paupières sont affreusement lourdes. Je veux dormir. Pourtant, je le sais : si je m’endors, je ne me réveillerai probablement pas.

Mais dans un dernier effort, j’inspire profondément.

Puis le sommeil m’ensevelit.

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