22 - Entre deux mondes
Assise à même le sol dans cet immense endroit qui m’était maintenant bien familier. Cinq jours bloquée ici, et toujours rien…
— Ah bah te voilà…
Je le vis arriver au loin, dans cet immense espace éclairé par je ne sais quelle source de lumière. Cette petite boule bleue… ou blanche, je ne saurais dire, mais elle brillait intensément.
Une fois devant moi, elle prit de nouveau forme, devenant un garçon au visage d’ange.
— Tu n’es pas heureuse de me voir ? Moi, au moins, je te tiens compagnie.
— Si tu m’aidais à sortir d’ici, je serais plus qu’heureuse de te voir arriver tous les matins.
Il finit par s’asseoir face à moi. Ses habits touchèrent le sol couvert d’eau… mais ne se mouillaient pas.
— Que va-t-on faire aujourd’hui ?
Il dessina un cercle du bout des doigts, faisant apparaître un jeu de cartes.
— Une petite partie ?
— Non merci…
Je me redressai. J’attendais une seule chose avec impatience…
— Tu n’es pas marrante…
Il se mit à me suivre en flottant dans les airs, les mains derrière la tête.
— Tu n’as rien d’autre à faire ?
— Tu te moques de moi ?
Il posa les pieds au sol et se mit à marcher à côté de moi.
— 986 jours que je suis enfermé, passant d’hôte en hôte.
Il passa devant moi en marchant à reculons.
— Et je te l’ai dit, tu es la première à pouvoir me voir, me parler, échanger avec moi.
— C’est vrai… je suis honorée d’être ton hôte, d’avoir la chance de garder prisonnier en moi un dieu.
Il s’arrêta, me regardant, l’air attristé.
— Je te l’ai dit… on m’a trahi.
— Uhuuum…
Il souffla en continuant de marcher à côté de moi.
Soudain, une douleur violente me frappa au ventre. Je me pliai en deux.
— Ma pauvre…
Il posa sa main sur ma tête. La douleur diminua peu à peu, jusqu’à disparaître complètement.
— Merci…
— J’ai pas le choix. Si tu crèves, je vais devoir me taper un nouvel hôte… je ne sais pas qui cherche à te tuer, mais bon… et j’ai pas envie de passer encore une vie enfermée dans cet ennui
— Je compatis…
Il me tapota l’épaule.
— Ah bah regarde, la voilà !
Mes yeux se posèrent sur une sorte de fenêtre illusoire laissant défiler des souvenirs… des souvenirs qui m’étaient inconnus.
Cette femme apparut de nouveau.
— Sarah, ma chérie, pas trop loin s’il te plaît !
Mes yeux se posèrent sur ce petit corps frêle. Moi… plus jeune.
— Détends-toi, Celia…
L’homme qui marchait près de ma mère m’attrapa par la taille avant de me poser sur ses épaules, comme il avait sûrement l’habitude de le faire.
— T’as intérêt à faire attention, Sacha…
— Oui, chérie… tu vois comme tu inquiètes ta mère, vilaine fille.
Ils continuaient de marcher le long de la route, comme si rien ne pouvait les atteindre à cet instant.
Comme je m’enviais…
— Regarder ces souvenirs va te faire du mal…
— Non…
Je continuai de regarder malgré tout, incapable de détourner les yeux.
— J’ai fini par les accepter… et ça fait du bien.
Je sentais son regard posé sur moi, insistant.
— Tu vas arrêter, oui !
Je lui donnai un petit coup sur l’épaule, plus pour le faire taire que pour lui faire mal.
— J’ai jamais eu d’hôte comme toi.
— Je vous remercie, dieu des problèmes…
dis-je en m’inclinant légèrement, sur un ton volontairement moqueur.
— Pfff… même pas capable de respecter un dieu…
Je me redressai alors qu’il me regardait avec un léger sourire au coin des lèvres.
— J’espère que je pourrai t’offrir ta liberté.
Il me regarda, visiblement surpris par mes paroles.
— Comment ça ? Tu n’as pas peur que je crée des problèmes, comme tu dis ?
— Mmh… je suis certaine que non.
— Tu es bien naïve, jeune fille.
— Fais le malin, le vieux.
Il rigola en s’avançant doucement, je me mis à le suivre sans vraiment réfléchir.
— Tu me promets d’essayer ?
— Essayer quoi ?
Il se retourna, une lueur dorée scintillant au creux de sa main.
— De m’aider à me donner ma liberté.
Je le regardai longuement avant de m’approcher et de le tirer contre moi sans hésiter.
— Oui, Nazael… je te sortirai d’ici.
Je pouvais sentir son cœur s’apaiser contre moi, ses émotions venant se mêler aux miennes. Nous étions liés… en tant qu’hôte, je ressentais ce qu’il ressentait, comme lui ressentait ce qui me traversait.
Il posa sa main dans mon dos, me serrant un peu plus contre lui, comme s’il en avait besoin.
— Protège le Sylvaris, Sarah…
— Hein ?
Je n’eus pas le temps de réagir ni même de comprendre ce qu’il venait de dire que tout bascula.
Mes yeux s’ouvrirent avec difficulté, mon corps complètement engourdi, la lumière de la pièce m’aveugla immédiatement.
— DOCTEUR !
La voix qui résonnait autour de moi me donna l’impression de devenir sourde, comme si tout était trop fort d’un coup.
— Nazael… moins fort…
— Sarah…
Cette voix… douce remplie d’inquiétude.
J’ouvris lentement les yeux, essayant de distinguer ce qui m’entourait.
Ma main… et une autre, serrée fermement autour de la mienne, comme si elle refusait de me lâcher.
Un bras robuste, marqué par des années d’efforts physiques et quelques cicatrices.
Puis son visage.
Adrien.
À genoux près du lit, comme s’il n’avait jamais quitté cet endroit.
Il ne pleurait pas… mais ses yeux, dessinés par la fatigue, en disaient long sur son état.
Je tentai de parler, la gorge encore trop sèche.
— Adr… Dylan ?
Son visage se brisa un peu plus, il enfouit sa tête dans les draps, essayant de cacher ce qui le traversait.
— Adrien…
Un simple souffle, presque inaudible.
Je relevai doucement son visage, malgré la faiblesse de mes gestes.
Les larmes coulaient le long de son visage, son regard désormais plongé dans le mien.
Mon cœur se serra en le voyant ainsi.
— Oui… c’est moi…
Il se jeta alors dans mes bras en me serrant fort, comme s’il avait retenu tout cela depuis trop longtemps, et je finis par passer mes bras autour de son cou, sentant mon cœur se serrer en sentant tout son corps trembler contre moi.
Je ne le connaissais pourtant pas vraiment… mais je savais qu’un nouveau lien, ou peut-être un lien déjà présent en moi depuis le début, me liait à cet homme.
— Je suis là…

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