Le café de la place, IV
L’allure espiègle et sautillante de la jeune femme, aussitôt, subjugua un Léon, déjà prêt à tout concéder pour convaincre la belle de le suivre à la Goutte d’Or. Lisa l’emmena dans une petite auberge ombragée où elle lui fit goûter les spécialités provençales. Le cafetier se régala pour la première fois d’une « vraie » pissaladière, engloutit sans honte une salade de rougets aux poivrons grillés, le tout généreusement arrosé d’huile d’olive, pendant que sa future collaboratrice lui narrait sa vie à Aix-en-Provence.
Jeune et avenante trentenaire, divorcée sans enfant, une solide expérience de serveuse dans les cafés de la région, elle présentait le profil idéal pour prendre le poste. Cependant le Café de la Place n’était-il pas un peu en deçà de ses compétences ? Léon, qui se laissait emporter par la musique de son accent méridional, s’inquiéta : quand elle découvrirait son bouge infâme, avec sa clientèle pour le moins rustique, ne prendrait-elle pas ses jambes à son cou pour rentrer au bercail ? Ils parlèrent traitement et salaire, elle aurait une chambre avec salle d’eau et pourrait rentrer à Aix, le week-end. L’affaire était entendue, dès la fin de la semaine, elle monterait sur la capitale avec le gargotier, sans négliger d'avertir son agence d’intérim qu’elle avait trouvé un emploi fixe à Paris. En conséquence, elle ne reprendrait pas de mission après ses vacances estivales.
Les quelques jours qui suivirent furent consacrés aux balades et aux bavardages. Le cafetier, qui avait l’impression de se promener dans les tableaux de Paul Cézanne, s’émerveilla en découvrant la garrigue, la montagne Sainte-Victoire... Bientôt, il affecta de s’exprimer en prenant l’accent du Midi (ou plutôt en l’imitant), sans omettre le moindre cliché. Ainsi, le pastis devint illico le « pastaga ! Oh con... », Léon, également, craqua pour une jolie casquette Ricard afin de la rapporter à Paris, comme souvenir peuchèreu ! Il chercha un cendrier arborant la même effigie publicitaire, mais se rappela qu’il en avait une caisse pleine dans sa cave.
— Dites Lisa...
— Oui, monsieur Léon.
— J’espère que vous ne serez pas déçue, mon café n’est pas le plus rutilant de la capitale. Je suis tout seul à m’en occuper et ce n’est pas toujours simple. La solitude, vous savez...
Lors de leurs conversations téléphoniques, Léon avait appris à Lisa qu’il avait été marié et que sa femme était décédée très jeune.
— Ne vous en faites pas, répondit-elle avec son délicieux accent, à deux, ça sera plus facile, vous allez voir ! J’ai du peps à revendre !
— Et puis... Il y a moins de lumière que chez vous, c’est un peu sombre. Quoique, se reprit-il, en ce moment, ils abattent les vieux bâtiments tout autour. On va voir le soleil.
— Eh bien, vous voyez, il faut toujours voir le bon côté des choses !
— Oui, mais les gens qui créchaient, pardon... Qui vivaient dedans se retrouvent à la rue...
— Ils seront sûrement relogés dans des appartements neufs, c’est mieux que tout s’écroule sur eux, non ?
— Oui, c’est mieux...
Léon aurait bien aimé avoir la même conviction que la jeune femme. Elle ne connaissait pas encore les turpitudes immobilières de la capitale...
— Vous savez Léon, vous pouvez me tutoyer si vous voulez, tous mes patrons me tutoient depuis que je suis dans le métier !
— Je... Eh bien, je vais essayer... Vous savez, euh, tu sais, je suis un peu timide alors...
— Vous verrez, ça vient facilement. Surtout quand on travaille ensemble ! fit-elle sur un ton enjoué.
— D’accord Lisa ! Je vous... Je t’invite à dîner pour fêter notre collaboration ! Mais tu choisis le restaurant !
— Okay ! conclut-elle en lui offrant un franc et lumineux sourire.
Le palpitant du bistrotier s’était remis à battre, ça lui faisait tout drôle, depuis Claudine, il n’avait plus l’habitude d’un tel chahut dans sa poitrine.
Léon vivait ces moments hors du temps, comme s’il faisait du vélo entre les nuages s’effilochant doucement dans le bleu du ciel. Il avait, lui semblait-il, trouvé la perle rare, celle qui viendrait jusqu’à la Goutte d’Or pour l’épauler. Lisa était gentille et très jolie, en revanche, sa plastique pourrait la confronter aux attitudes salaces des ouvriers du quartier. Ils étaient jeunes, et pour la plupart, pas très éduqués. Bruts de décoffrage, comme on dit... Le cafetier devrait veiller sur elle, afin qu’il ne lui arrivât rien de fâcheux.
A suivre...

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