Le café de la place, VI

3 minutes de lecture

Pendant quinze jours, dès la fermeture du soir et ne ménageant pas sa peine, Lisa lava, désinfecta, gratta, ponça, cira, ripolina. La jeune Aixoise se donna à fond dans ce travail sans jamais perdre sa bonne humeur ; elle ressuscita le café, comme s’il fut le sien. Le bistrot rutilait, sentait bon l’encaustique et la cire d’abeille ; de l’autre bout de l’arrondissement, de nouveaux clients vinrent observer le miracle s’opérant à la Goutte d’Or. Des matous de comptoir, qui n’avaient jamais mis les pieds au café de la place s’y aventurèrent enfin, autant pour reluquer la belle du bistrot que pour admirer le petit côté coquet qu’elle avait apporté à l’établissement. Le petit troquet désormais, avait belle allure avec ses petits rideaux à carreaux rouges et blancs.

— Dis ma cocotte...

— Oui, m’sieur Emile ? répondit Lisa.

— Quand t’auras le temps, tu pourras remplir mon ballon, j’ai le gosier qui s’ennuie... Le rouquin, ça s’évapore, avec cette chaleur !

— Mettez un sous-verre en carton dessus, ça s’évaporera moins vite !

— Bonne idée ! On voit que tu nous viens des pays chauds !

Bientôt, tous les clients, les anciens comme les nouveaux, se mirent au pastaga. À l’heure de l’apéritif, le bistrot se parfumait à l’anis et au fenouil. J’observais la chorégraphie de Lisa derrière le bar, décidément cette petite méridionale me plaisait terriblement. En bon renard, j’envisageai déjà de mettre cette poulette à mon menu :

— Dis donc Lisa...

— Oui m’sieur René ? Vous êtes à sec ?

— Pas encore... Dis, ça te dirait une petite sortie au cinoche, avec moi ?

— Alors là... Je préfère pas. Avec votre réputation, moi je m’enfermerais plutôt à double tour ! Avec Léon devant la porte comme garde du corps !

— Faut pas croire ce qu’on raconte, Lisa, je suis pas un cavaleur... précisai-je.

— Ah ? Non, vous n’êtes pas un cavaleur, plutôt un coureur de jupons, ça tombe bien, je n’en porte pas, vous pouvez toujours courir !

Lisa répliquait du tac au tac, sans se départir de son adorable sourire.

— Je suis ni un cavaleur, ni un coureur de jupon, je suis un coureur de fond ! Insistai-je.

— De fond de culotte, oui ! Té, m’sieur René, restez sage. Je ne suis plus à prendre !

Bon, j’avalai l’arête en toussant un peu. Je reverrai le sujet un peu plus tard. Qui l’avait déjà donc prise ? Léon ? Ce gros dégueulasse ? Ça ne me paraissait pas très concevable... Il n’avait jamais revu une femme depuis la mort de Claudine. Pour l’amour, depuis le temps, il avait certainement perdu la gestuelle... Et au gargotier, les douceurs et les câlineries, ça n’a jamais été vraiment son blot. Quand ils sont revenus d’Aix, il m’avait précisé que la belle Lisa était divorcée... Était-ce à cela qu’elle faisait allusion quand elle a dit qu’elle n’était plus à prendre ? Peut-être, nous verrons...

Alors qu’elle passait la serpillière dans la salle, Maurice, passablement éméché, entreprit d’attraper Lisa par la taille :

— M’accorderez-vous une petite valse, charmante demoiselle ? demanda-t-il.

— Tenez, voilà mon balai ! Si vous voulez valser, ne vous gênez pas m’sieur Maurice. Vous ne voyez pas que je travaille, moi ?

Comme il faisait le geste de la saisir, les mains en avant, prêtes à lui cramponner les hanches, la belle provençale se recula prestement, ce qui fit perdre l’équilibre au malotru qui finit à plat ventre sur le carrelage. Mettant en garde le goujat, Lisa l’avertit sans se fâcher :

— Vous garderez vos mains dans vos poches désormais, m’sieur Maurice. Moi aussi, j’ai des mains, et elles fonctionnent comme des missiles à têtes chercheuses, elles ne manquent jamais leur cible ! À bon entendeur...

Les incidents comme celui-ci étaient très rares dans le café de Léon, ce dernier prit Maurice entre quatre yeux et mit les choses au point :

— Maurice, si tu veux pas être tricard ici, tu as intérêt à être toujours correct avec les dames !

Le sexagénaire vexé, s’excusa platement et s’en alla piteusement sans saluer personne. Il ne réapparut que deux heures plus tard assoiffé, exsangue :

— Avec cette canicule, dit-il, faut pas trop s’éloigner d’un point d’eau.

— Ils sentent le raisin fermenté tes points d’eau, Maurice ! souligna Mimile en rigolant.

— On s’en rappellera de cette canicule ! appuyai-je, le Bordeaux 76 devrait être très bon. Tu pourras remplir ta cave Léon !

— Pourquoi ? Il est pas bon, mon Ventoux ?

— Ben... C’est qu’il décape un peu...

— Si vous aimez le Côte du Ventoux, intervint Lisa, chez moi, je connais des vignerons qui en produisent du très bon, ils se le gardent pour eux, mais on pourrait en faire venir ici ?

— Bonne idée Lisa, approuva Léon. On pourrait passer par mon caviste de Bercy... Mais faudrait goûter d’abord.

— Vous pouvez me faire confiance, là-bas, ils disent que c’est la Sainte Vierge qui vous fait pipi dans la bouche !

A suivre...

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 9 versions.

Vous aimez lire Bruno Jouanne ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0