Le café de la place, VII

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D’où j’étais, planqué derrière mon verre, je voyais très bien Lisa et Léon se faire des messes basses. Assurément, il y avait entre eux une connivence particulière, j’en étais arrivé à penser que cette complicité devait se prolonger la nuit venue. Mais bon, c’était leur affaire, après tout... Vers midi, à l’heure sacrée du pastis, profitant que tous les consommateurs habituels étaient agglutinés le long du bar, le taulier monta sur une chaise et fit une annonce :

— Mes chers amis ! Veuillez écouter ce que j’ai à vous dire ! Dimanche, exceptionnellement, le café sera ouvert et le jour de fermeture repoussé à lundi. La raison de ce décalage est que... Hum, nous allons fêter la rénovation de votre bistrot préféré. Vous êtes tous conviés, n’apportez pas vos porte-monnaie, les consommations seront offertes par la maison... dans la mesure du raisonnable, bien entendu !

Une ovation générale salua la déclaration de Léon, il continua :

— Emile ! Si tu veux me faire plaisir, viens avec ta boîte à punaises, on poussera les tables et on dansera la java ! Venez avec vos femmes et vos filles, nous les ferons valser comme il se doit ! Pour la tortore, Gaston se chargera des frites et des merguez. Pour les herbivores, il y aura des salades !

Après une nouvelle salve de rires et d’applaudissements, Léon descendit de sa chaise et sous les hourras et les bravos, il serra sa jeune serveuse dans ses bras et la fit tourner.

La jolie Aixoise était sur le pied de guerre, elle accrochait déjà les lampions, les banderoles et les ballons multicolores, elle décorait la salle et le jardin avec un goût certain pour les événements et les festivités. Dans un magasin réputé pour son service après-vente, Léon avait commandé un lave-linge de dernière génération, ainsi qu’un fer à repasser-vaporisateur. Dès lors, le taulier portait tous les jours une liquette propre et repassée. Il ne fut plus question de l’appeler « gros dégueulasse ». Lisa était fière de lui !

Dimanche arriva très vite, il faisait toujours très chaud et la poussière des démolitions de la semaine retombait lentement sur le quartier. Gaston s’activait derrière son barbecue, surveillant ses patates et sa friteuse. Pour faire un peu d’ombre Léon avait tendu une toile dans un coin du jardin, le pastis commençait à couler à flots, les invités s’interpellaient en plaisantant, la fête s’engageait joliment.

— Ça va comme tu veux, Gaston ? s’inquiéta Léon.

— Tout va bien, juste, il nous faudrait encore du pain pour les casse-dalles...

— Je m’en occupe ! répondit le patron, le boulanger étant de la fête, ce dernier fit un aller-retour à sa boutique.

L’ambiance s’installa vraiment quand Emile joua une musette d’introduction sur son accordéon. On repoussa les tables le long des murs, et les premiers couples de danseurs se formèrent.

— Vas-y, chauffe Mimile !

Il ne se fit pas prier, le Mimile, et de bon cœur, il enchaîna les valses-musettes, les polkas, les javas... Sans négliger de s’abreuver entre deux danses, dame, il lui fallait assurer jusqu’à l’arrivée de l’accordéoniste suppléant. Les femmes valsaient, tournaient, virevoltaient entre les bras des gars endimanchés, et tout ça, malgré la chaleur écrasante d’un mois d’août comme on n’en avait jamais connu.

Vers le milieu de l’après-midi, Léon réclama l’attention de l’assemblée. Il remonta sur sa chaise et s’adressa à tous les invités :

— Mesdames, messieurs, votre attention s’il vous plaît ! Votre présence ici, au nouveau café de la place, me chauffe le cœur, hum, vous me faites un honneur immense et je voulais vous en remercier du fond du cœur... cependant, je dois vous annoncer que... Lisa ne sera plus votre serveuse, ici à partir de...

Un « Oh » de dépit retentit, de la salle au jardin. Lisa quitterait l’établissement ? C’était impossible ! Il devait y avoir une raison grave...

— ...A partir de dorénavant... Pour la bonne raison que nous... Léon fit durer le suspense... Pour la bonne raison que... désormais, elle devient la patronne ! Elle devient la patronne, car nous allons nous marier !

Léon termina sa phrase en étant obligé de gueuler comme un syndicaliste.

Ce fut un tonnerre de cris de joie et d’applaudissements qui accueillit la nouvelle. Les invités tapaient des pieds à faire s’écrouler le sol, frappaient sur le comptoir du plat de leurs mains, la belle Lisa et Léon s’embrassèrent en tournant au milieu de la cohue. Puis le promis de Lisa reprit la parole :

— Nous allons célébrer l’événement comme il se doit, au Champage ! Et on doit vous dire aussi que le café va changer de nom, Le café de la place, c’est du passé ! Rendez-vous maintenant au café : LE PALACE !

Sous les applaudissements nourris, une farandole démarra de la cour au jardin, en traversant la salle. Les deux accordéonistes jouant de concert comme des fous, un attroupement se forma dans la rue, devant le bistrot. On entendit même des youyous poussés par les femmes arabes de la rue ! C’est vous dire l’ambiance !

À suivre...

La chanson qui m’a inspiré cette petite nouvelle :

Le bistrot, Georges Brassens : https://www.youtube.com/watch?v=167cjgrzVuQ

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