La boîte en métal

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Vite !... Il faut qu'elle disparaisse...

Elle se dirigea d'un pas vacillant vers le fond du jardin abandonné, passant devant la vieille fontaine qui ne fonctionnait plus depuis des décennies. La pénombre commençait à se répandre autour d'elle, donnant aux silouhettes du jardin un aspect sinistre, presque oppressant. Elle se sentait observée.

Sa longue jupe traînait sur le sol terreux transpercé çà et là de mauvaises herbes aux fleurs jaunes, se salissant à chacun de ses pas. D'une main, elle traînait une pelle qui semblait trop lourde pour elle. De l'autre, elle serrait une petite boîte en métal rouillé qui couvrait ses doigts tremblants de fines pellicules orangées.

Arrivée à l'endroit qu'elle jugea idéal, elle posa la boîte non loin d'elle avant d'empoigner la pelle et commença à creuser un trou à peine plus grand que sa précieuse possession, mais assez profond pour qu'on ne la retrouve pas, jamais. Personne ne devait la retrouver. Personne ne devait découvir le terrible secret qu'elle s'apprêtait à ensevelir.

La terre asséchée par l'été aride lui rendait la tâche plus ardue que ce à quoi elle s'était préparée et la pelle ne tarda pas à lui blesser les mains. La faible brise tiède n'était pas suffisante pour rafraîchir son corps échaudé par l'effort. Eprouvée, elle fût contrainte de s'arrêter à mi-chemin, les mains couvertes de cloques.

La nuit était déjà presque entièrement tombée et elle peinait à voir plus loin que le bout de sa pelle. Il fallait qu'elle se hâte avant qu'il ne fasse complètement noir. Elle se remit au travail en dépit de la douleur et bientôt, le trou fût assez profond à son goût. Elle jeta la pelle à ses côtés et glissa délicatement la boîte rouillée au fond de ce dernier.

Reboucher le trou était considérablement plus facile mais elle s'appliqua tout de même à bien tasser la terre et à camoufler sa précieuse cache de quelques innocents branchages. La première étape de sa mission était achevée mais elle ne s'en sentait pas plus soulagée : elle devait encore rentrer et faire disparaître les dernières traces de sa terrible découverte.

Une fois rentrée, elle jeta toutes ses affaires dans l'évier et les frotta jusqu'à ce que la plus petite tache de terre se dissipe, sans faire le moindre bruit. Elle stérilisa ensuite une aiguille à la flamme d'une bougie et perça les ampoules sur ses mains, une à une, laborieusement, avant de les badigeonner d'huile essentielle de lavande. Elle enveloppa ses mains dans des bandes de tissu et alla se coucher sans demander son reste.

Dans son lit, elle se retourna à la recherche d'un semblant de repos. Elle finit par sombrer dans un sommeil agité, dérangé par un cauchemar dans lequel une pluie torrentielle s'abattait sur une grande partie de la contrée, y compris le jardin où elle avait dissimulé sa précieuse boîte, ramenant cette dernière à la surface.

Elle se réveilla dans un grand sursaut, prise de panique. Le matin commençait seulement à poindre et les premiers oiseaux chantaient mais ce qui l'inquiéta aussitôt fût l'odeur fraîche de la pluie, celle de la terre encore humide après l'averse. Elle se leva d'un bond, ne prenant pas la peine de s'habiller, prise d'un oppressant mauvais pressentiment. Il fallait absolument qu'elle vérifie que ce n'était rien de plus qu'un mauvais rêve.

Elle sortit précipitamment de la maison et courut jusqu'au fond du jardin et là, un sentiment d'horreur emplit tout son corps : la boîte avait disparu. À sa place, un simple trou et un tas de boue à côté. Elle commença à trembler. Qui avait bien pu mettre la main dessus ? Quelqu'un l'avait-il observée la nuit dernière ? Fébrile, elle fouilla autour d'elle, dans l'espoir de la retrouver mais non, rien. La boîte s'était volatilisée. Quelqu'un ou quelque chose l'avait volée. Ses jambes se dérobèrent sous elle et elle s'effondra sur le sol imbibé, tachant sa chemise de nuit blanche.

Elle tentait de retenir ses larmes de panique, de contrôler ses tremblements, mais c'était trop dur. Pourtant, elle savait parfaitement que céder à cette intense émotion était une perte d'un temps précieux pour retrouver la boîte en métal rouillé. Ainsi donc, ce serait elle, celle qui aurait causé la destruction du monde ?

  •  Selena ? Que fais-tu ici ?

Elle sursauta violemment au son de cette voix qu'elle ne connaissait que trop bien. Elle s'essuya précipitemment les joues en se relevant. Ce qu'elle faisait ici ? Elle venait de constater qu'elle avait mis le monde en danger par son imprudence. Elle avait enterré ici un artefact capable de détruire le monde qu'ils connaissaient, ainsi que tous les autres existants s'il se retrouvait entre de mauvaises mains. Mais ça, elle ne pouvait évidemment pas le lui dire. Il fallait qu'elle trouve autre chose.

  • Je... Je...
  • Tu..?

Rien ne franchissait ses lèvres tandis que Nathanaël la regardait fixement. Aucune excuse ne lui venait à l'esprit, pas même la plus aberrante. C'était le vide complet dans sa tête. Comment allait-elle se sortir de cette situation ? Finalement, elle décida de jouer la comédie.

  • Nathanaël ? Que faisons-nous ici ?
  • Ne te moque pas de moi, Selena, je t'ai demandé le premier.

Elle fit mine de ne se rappeler de rien et, après quelques secondes, l'expression de Nathanaël qui semblait comprendre changea lentement.

  • Tu ne te souviens pas de comment tu es arrivée là ?

Elle hocha négativement la tête. Elle s'en voulait atrocement de lui mentir si effrontément, mais rien n'était pire que la terrible vérité. Nathanaël s'approcha d'elle et lui prit doucement le bras.

  • Tu as dû faire une crise de somnambulisme. Viens, rentrons à la maison.

Elle le suivit sans protester. De nouveau à l'intérieur, elle dû retirer ses vêtements couverts de boue pour les laver. Elle tentait au mieux de masquer son angoisse de l'extérieur, mais dans sa tête, c'était une toute autre histoire. Des pensées par dizaines fusaient dans son esprit, entre la peur de ce qu'il risquait d'arriver si elle ne retrouvait pas très vite cette boîte, la honte de mentir à son frère et ses idées pour se défaire de l'attention de ce dernier.

Au cours de la journée, toutes ses tentatives pour échapper à sa vigilance se soldèrent par une liste d'échecs consécutifs qui les menèrent finalement à l'heure du dîner. Chacun assis en face d'une assiette contenant le repas que Nathanaël avait tiré des deux seuls lapins qu'il avait réussi à capturer, le silence était pesant pour elle. Il fallait absolument qu'elle se relance à la recherche de cette funeste pierre aux pouvoirs démesurés.

Perdue dans ses pensées, elle pris sa fourchette à tâtons. Ou plutôt, elle pensa la manquer puisqu'elle ne la sentit pas entre ses doigts. C'est alors qu'en baissant les yeux, elle fût confrontée à une vision atroce : sa main avait presque complètement disparu. Elle tenta de dissimuler son effroi, s'imaginant que l'inquiétude la faisait halluciner, mais à chaque seconde, le phénomène se propageait davantage le long de son bras, devenant de plus en plus difficile à camoufler. Prise de violentes nausées, elle glissa subtilement son bras sous la table pour le dérober à la vue de son frère qui semblait n'avoir encore rien remarqué. Elle tremblait et son coeur battait la chamade lorsqu'elle entendit le tintement d'un couvert qui s'abattait sur le bord d'une assiette. Ce n'était autre que la fourchette de son frère qui venait... De passer au travers de sa main ?? Cette hallucination allait trop loin. A moins que...

  • Selena...? Q-Qu'est-ce qu'il se passe ? Ma main... P-Pourquoi ? Est-ce que je rêve ?!

Elle baissa les yeux sur ses propres mains. Elles avaient complètement disparu et ses bras, du poignet au coude, étaient translucides. Elle les leva devant son frère, les larmes aux yeux.

  • Non, Nathanaël, tu ne rêves pas...

Elle frissonna violemment en prononçant cette phrase. Les mots avaient un goût infâme sur ses lèvres, mais c'était pourtant la vérité. Son coeur tomba comme une pierre sur son estomac : quelqu'un l'avait trouvé. Le Cristal des Désirs. Il était bel et bien tombé entre des mains mal intentionnées et si elle ne se trompait pas, le monde tel qu'ils le connaissaient était en train de disparaître à ce moment précis. Chaque minute qui s'écoulait les rapprochait un peu plus d'un néant irréversible.

Elle disparissait lentement, tout comme son frère et toute forme de vie de la planète Celebrian, cette planète que l'on surnommait la Reine d'Argent.

Et tout était de sa faute.

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