Lettre à une amie
"Chère Lucile,
Tu vois, ce soir, je n'avais pas prévu de t'écrire, j'avais en tête un acte différent...
Les journées sont moroses, le temps passe, et ne me regarde pas.
Moi aussi j'ai honte tu sais, je le ressens ce dégoût, je la vois notre prison, ne t'imagine pas que je sois insensé !
Pourtant l'ennui remplace mon ancienne jalousie, je ne contemple plus la beauté des choses, tu ne le vois que trop bien ! Je suis ingrat !
Lucile, pourquoi es-tu venue me voir ?
Efface-moi ! Il n'est pas sûr que je puisse en supporter davantage !
Des souvenirs, il ne me reste rien d'autre... Et la mémoire me blesse, et l'habitude me tue, et je ne suis plus que haine, Lucile, je t'en prie, laisse-moi étreindre l'abandon... Jeter au loin ces vieilles chimères... Que nous ont-elles apporté ?"
Et que voulait bien dire cette lettre, écrite de la main d'un condamné ?
Des torchons maudits comme celui-ci, il en garde en pagaille, s'il les brûlait ! Jamais de sa vie ce feu ne s'éteindrait !
Mais il n'y arrive pas. Il écrit, il déverse, il pleure surtout, et jamais plus il ne s'enflamme.
Pourquoi ?
Et si les amies ne donnent pas l'amour, faut-il encore crier au ciel ?
Mais il n'en peut plus de l'éternel !
On se croit si haut, mais on rampe dans la boue, maudite, et familière.
Que le diable m'emporte, qu'il me donne enfin chaud, avant la mise en bière !

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