Chapitre 1 - Jour de marché

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Seix – Ariège, 19 août

Le village commençait à peine à s’éveiller et la journée promettait d’être chaude. Les premiers commerçants étaient déjà installés à leurs places habituelles. Clotilde gara sa vieille Kangoo près de l’église, le temps de décharger sa petite vitrine réfrigérée et sa table pliante, ainsi que les produits destinés à la vente. Quelques minutes plus tard, elle alla la stationner un peu plus loin. Le marché de producteurs locaux se tenait tous les mercredi dans la petite commune située au cœur du Couserans. En été, les touristes étaient nombreux, randonneurs, cyclotouristes ou amateurs de loisirs en eaux vives, et beaucoup faisaient halte pour se ravitailler sur les petits stands proposant charcuteries, fromages ou légumes et fruits locaux. Clotilde et son compagnon Mathias avaient quitté Toulouse quelques années plus tôt, abandonnant leurs emplois respectifs dans l’industrie aéronautique pour se lancer dans un petit élevage de chèvres et le maraichage en permaculture. Deux jours par semaine, un peu plus en été, elle allait vendre ses produits bio tandis que Mathias s’occupait de préparer les fromages. Quand l'étal fût monté et les produits bien arrangés, en attendant les premiers clients, elle traversa le pont pour prendre un café. Elle avait à peine franchi le seuil quand son amie et collègue Marianne se précipita vers elle.

« Tu es au courant ? Un berger s’est fait attaquer par un ours dans les estives.

— Où, quand ? demanda Clotilde.

— Dans la nuit de lundi à mardi. Il a réussi à s’enfermer dans sa cabane et les chiens ont fait fuir l’animal, mais celui-ci a quand même tué une brebis. C’était du côté du Port de Salau. Il a prévenu le maire de Couflens et les gendarmes de Saint-Girons sont montés hier après-midi.

— On n’avait pas besoin de ça, en pleine saison. On va voir les journalistes rappliquer comme des mouches et tous les chasseurs vont vouloir sortir les fusils.

— Oui, et pour finir ça va retomber sur nous. Pour eux, tous les « écolos » sont bons à mettre dans le même sac. Moi, j’ai rien à voir avec les ours, je ne vis pas dans les montagnes et mes chèvres ne sortent pas de mon enclos.

— Je sais, c’est la même chose pour nous, répondit Clotilde, mais tu sais bien que Mathias et ses amis sont toujours les premiers à défendre le retour de l’animal dans les Pyrénées. Alors forcément, l’assimilation est facile. Tu te rappelles du ramdam quand un chasseur a tué l’ourse Sarousse l’année dernière ? »

Clotilde jeta un coup d’œil vers son stand et aperçut les premiers clients. Elle paya son café et sortit rapidement.

« Bonjour, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? demanda-t-elle. »

En face d’elle, un jeune couple avec un enfant, en tenue de randonneurs, examinait les produits exposés dans la vitrine.

« Si c’est pour le piquenique, je peux vous proposer ces petits fromages, ni trop frais, ni trop secs. Avec une bonne tranche de pain de campagne, c’est parfait. »

Après avoir réalisé sa première vente, Clotilde s’adressa à ses voisins qui tenaient un étal de boulangerie artisanale.

« Vous avez entendu cette histoire d’ours ?

— Tu parles d’un affaire, on ne parle que de ça dans toute la vallée, répondit Jean-Louis, les éleveurs sont remontés et certains sont allés parler au maire.

— C’est pas bon pour le commerce, renchérit Stéphane, hier soir j’ai entendu dire qu’ils veulent interdire les randonnées sur certaines communes pour éviter les accidents. En plein mois d’août, ça risque de faire peur aux touristes.

— Et puis bien sûr, reprit son compagnon, ça va rallumer la guerre entre les défenseurs des ours et les éleveurs. Ils n’ont qu’à prendre des chiens, c’est ce qui se faisait avant. Alain Cathalo avait trois patous, c’est eux qui ont fait fuir l’ours. Il y eu une brebis égorgée, mais il sera bien indemnisé crois-moi.

— Alain Cathalo ? demanda Clotilde. Vous le connaissez ?

— Pas plus que ça. On s’est croisés à des fêtes de transhumances. Il est du pays, pas un de ces nouveaux bergers reconvertis. Il connait le métier et la montagne comme sa poche. Il a eu la peur de sa vie, à ce qui se dit.

— En tout cas, ça ne va pas plaire à Mathias, conclut Clotilde. On va encore avoir des nuits de palabres à la ferme, avec ses amis. La dernière fois, ça a duré plusieurs semaines, ils sont même allés manifester à Foix. Il y avait les éleveurs et les chasseurs en face. C’est les gendarmes qui les ont séparés à coup de lacrymo. »

La nouvelle n’avait pas encore douché l’enthousiasme des vacanciers. À midi, Clotilde n’avait plus rien à vendre. Une heure plus tard, elle arrivait à la ferme située à une vingtaine de kilomètres, près de Bethmale. Comme Mathias venait l’aider à ranger son matériel, elle lui demanda :

« Tu as appris de ce qui s’est passé au col de Salau ?

— Oui, Pierrot m’a appelé tout à l’heure. On s’attend à une réaction musclée des anti-ours. Il propose qu’on se voit avec les copains pour en parler, dès ce soir !

— J’espère que vous n’allez pas encore aller vous battre comme des chiffonniers avec ceux d’en face. L’an dernier, tu avais une sale gueule quand tu es rentré de la préfecture.

— On ne peut pas laisser quelques excités avec des fusils aller contre les lois et contre la nature. »

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