Chapitre 2 – Conseil de guerre

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Couflens – Ariège, 20 août


La salle du conseil de la mairie ne pouvant contenir toutes les personnes qui se pressaient devant la porte, Pierre Martel proposa de délocaliser la réunion à l’auberge située juste en face de la maison communale.

Outre le maire de Couflens et ses adjoints, Charles Soula, le maire de Seix ainsi que le maire d’Ustou étaient également présents. La sous-préfète de Saint-Girons avait délégué un conseiller afin de mieux sentir l’état d’humeur des habitants de la vallée. Dans la salle du restaurant, débarrassée de ses tables, se massaient pêle-mêle les représentants des syndicats agricoles, les principaux éleveurs du canton, les présidents des sociétés de chasse locales ainsi que quelques commerçants et habitants des communes concernées.

Pierre Monnier et Mathias Escoffier se glissèrent à l’arrière de l’assemblée en évitant de se faire remarquer. Les débats avaient déjà bien commencé lorsque les deux militants pénétrèrent dans la salle. En fait de débats, il s’agissait plutôt de diatribes violentes orientées dans une direction unique, la présence de l’ours dans les montagnes. Chacun y allait de ses arguments plus ou moins raisonnables, allant des pertes financières pour les éleveurs au préjudice cynégétique pour les chasseurs. Tous étaient à peu près d’accord pour mettre à mal la politique technocratique ayant conduit à la réintroduction du plantigrade dans les Pyrénées. Les fonctionnaires parisiens en prenaient pour leur grade et le malheureux représentant de la préfecture n’eut aucune chance de présenter le moindre contre-argument.

Dans un coin de la salle, Fabien Casals, le gazetier local ne perdait pas un mot, notant les meilleures phrases pour les reproduire dans l’édition du lendemain de la Dépêche. Cette histoire d’ours commençait à prendre de l’ampleur et le jeune journaliste ne voulait pas se faire prendre de vitesse par les médias nationaux. Il repéra les deux militants écologistes au fond de la salle et fit un petit geste amical à leur intention en se promettant d’aller les retrouver à la fin de la réunion, s’ils ne s’étaient pas manifestés d’ici-là.

Après les critiques générales, les propos évoluèrent vers des revendications plus corporatistes. Le représentant syndical des éleveurs réclama le doublement des indemnités pour toute bête retrouvée morte. Les chasseurs exigèrent le droit de tirer à vue sur n’importe quel ours, sans considération d’âge ou de sexe. Lorsque le maire de Couflens évoqua l’idée de limiter l’accès aux chemins d’altitude, les commerçants présents émirent une protestation à peine audible. En pleine saison touristique, une telle mesure risquait de faire du tort au tourisme local. Les maires répliquèrent par des arguments imparables de sécurité publique, que l’émissaire de l’Administration contesta mollement, se retranchant derrière le besoin d’examiner la validité juridique d’une telle disposition.

Après une heure de brouhaha, comme le ton commençait à monter sérieusement, Pierre Martel essaya de reprendre le contrôle.

« Je propose que nous allions en délégation présenter nos arguments à la Préfecture. Samedi me semble une bonne date. Monsieur le conseiller, pouvez-vous transmettre notre demande ?

— Nous y serons tous, déclara le représentant des éleveurs, et avec les tracteurs s’il le faut.

— Nous aussi ! renchérit l’un des chasseurs. »

Au fond de la salle Mathias regarda Pierrot avec un clin d’œil.

« Nous aussi, on y sera, glissa-t-il à l’oreille de son ami ».

Comme l’assemblée commençait à se séparer, les deux hommes s’éclipsèrent aussi discrètement qu’ils étaient arrivés. Casals les rejoignit alors qu’ils s’apprêtaient à monter en voiture.

« Je suppose que vous n’allez pas en rester là, déclara-t-il aux deux hommes.

— Tiens, voilà notre pisseur d’encre, ricana Mathias. Vous allez être dans quel camp cette fois-ci ?

— Vous êtes vaches avec moi, je ne suis que le représentant local, c’est le rédac’ chef qui décide de ce qui sera publié. Moi je ne fais que rapporter ce qui se dit et comme justement vous n’avez rien dit, je viens prendre le vent de votre côté.

— On n’a rien décidé pour le moment, tu verras bien samedi ! répondit Pierrot.

— Mais vous n’allez pas les laisser faire sans réagir, ce n’est pas votre genre.

— Pour qu’on lise dans l’édition de demain que les écolos de la vallée vont se mobiliser samedi pour aller foutre la merde à Foix ?

— C’est ce qui s’est passé la dernière fois non ?

— Peut-être bien, mais c’est les chasseurs qui nous avaient menacés ! Tu sais bien que c’est eux qui ont les fusils.

— S’ils veulent la bagarre, on ne se laissera pas faire, mais on ne prendra pas l’initiative de la violence, conclut Mathias.

— Si je comprends bien, l’ours n’est qu’un prétexte ? reprit le journaliste.

— Non, c’est un symbole. L’ours fait partie des montagnes depuis toujours. C’est l’homme qui l’a pourchassé pour prendre sa place. Il y a bien assez d’espace pour tout le monde là-haut. »

Comprenant qu’il n’obtiendrait rien de plus, le représentant de la presse prit congé dans l’espoir d’obtenir quelques déclarations de la part des officiels qui commençaient à se répandre sur la place.

« Il ne faudrait pas être trop méchant avec les médias, il est préférable de les avoir avec nous que contre nous, déclara Pierre Monnier.

— Ce n’est pas un petit journaleux comme lui qui nous aidera, on n’a rien à attendre de la presse locale. Ils sont toujours du côté du pouvoir et des patrons. Ils espèrent juste qu’il y aura de la bagarre pour vendre du papier.

— Oui, c’est pas faux, mais si tu veux la télé, il faudra plus qu’une brebis égorgée, conclut Pierrot. Allez, je te ramène chez toi. Les chèvres ne font pas traire toutes seules. »

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