Chapitre 4 - Grosse pression

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Saint Girons - Ariège, 24 août


Fabien Casals refermait la porte de son petit appartement quand son mobile se mit à vibrer dans sa poche. Il reconnut le numéro de Marc Leroy, le responsable de l’édition locale pour l’Ariège.

« Alors, demanda Leroy, tu as du nouveau pour sur cette histoire d’ours ?

— Je rentre juste du Couserans, on dirait bien que les deux camps sont chauds comme de la braise, mais pour le moment, je n’ai pas de scoop.

— Ce serait bien que tu nous rapportes quelque chose de bien croustillant ! Avec un peu de chance, on pourrait passer ça dans le cahier principal et pas seulement dans l’édition locale.

— Je ne peux pas commander à l’ours une nouvelle descente dans les estives, répliqua Casals.

— C’est dommage ! répliqua Leroy. On en est où du côté des maires ?

— Je n’ai pas encore pu leur parler à tous. Ils craignent les problèmes sur leur territoire, mais comme on est encore en été, ils ont une forte pression des commerçants et hôteliers qui ne veulent pas que l’on effraie les touristes. Comme souvent, les chasseurs sont les plus remontés, et ils représentent un électorat non négligeable dans ces cantons de montagne. La saison de chasse va bientôt commencer, ils astiquent les fusils. C’est sûr que s’ils tirent un ours, tu auras les gros titres !

— Débrouille-toi pour me trouver quelque chose !

— Je te rappelle que je n’ai pas que ça à faire, je ne suis pas salarié du journal et il faut bien que je nourrisse ma famille.

— Si tu me ponds un papier qui sort de la rubrique locale, j’essaierai d’arranger ça.

— C’est sympa. Je veux bien essayer, mais je ne peux rien te promettre, s’il ne se passe rien de nouveau…

— Essayer ne suffit pas ! Je te donne jusqu’à vendredi, après ce sera du réchauffé. »

Le journaliste regarda quelques instants l’écran noir de son téléphone. Leroy devait avoir lui-même pris un bon coup de pression, ce n’était pas son style de formuler de telles demandes. Casals travaillait comme correspondant local depuis déjà quelques années, et il désespérait de devenir un journaliste reconnu. En attendant, il lui fallait faire bouillir la marmite en vendant des accessoires pour vélo l’été et du matériel de ski l’hiver dans la petite boutique familiale. Son père ne se privait d’ailleurs pas de l’accabler de sarcasmes quand il s’absentait une demi-journée pour rapporter un entrefilet de dix lignes sur une réunion d’association ou le loto du club du troisième âge, mais Fabien ne baissait pas les bras, il aimait ce métier, le contact avec les gens du terroir et il espérait qu’il finirait, à force d’obstination, par obtenir ce dont il rêvait. Sa femme Lucie le soutenait le dimanche, quand à la fin d’un repas de famille il devait s’éclipser avant le dessert pour aller couvrir le tournoi de foot ou la fête du village.

« À qui parlais-tu, demanda une voix depuis la cuisine ?

— C’est Marc, il faudrait que je lui apporte plus d’articles sur cette histoire d’ours. Il voudrait qu’on fasse la une !

— Ce serait super pour toi, non ?

— Oui, c’est sûr, mais je ne vois pas comment je peux trouver des infos, s’il ne se passe rien de nouveau. Je ne peux tout de même pas les inventer.

— Tu sais, aujourd’hui, il suffit de peu. Les réseaux sociaux font le reste !

— Tu as sans doute raison, mais même ce peu, je ne l’ai pas. Si l’ours reste tranquille et que les écolos ne se battent pas avec les éleveurs, toute cette histoire sera oubliée dans trois jours, et on ne parlera plus que de la rentrée des classes.

— Tiens, à propos d’écolos, j’ai vu la vendeuse de fromages au marché ce matin, tu sais, la femme de ton copain Mathias.

— Ce n’est pas mon copain, nos contacts sont seulement professionnels ! répliqua le journaliste.

— Comme tu veux, en tout cas, elle m’a dit que les verts n’allaient pas en rester là. Ils pensent que les chasseurs vont profiter de l’ouverture pour faire un coup de pub et ils entendent bien s’y opposer.

— L’ouverture de la chasse, c’est dans deux semaines. C’est pas demain !

— Moi, je te dis ce que j’entends, rien de plus, reprit Lucie. Tu devrais peut-être quand même parler à ce gars.

— Bah, de toute façon, je n’ai rien à perdre. Je l’appellerai demain.

— Pourquoi pas ce soir ? Tu as dit toi-même que tu n’avais que trois jours. »

Le journaliste alla chercher une bière dans le frigo et se dirigea vers la petite pièce qui lui servait de bureau. En fait de bureau, ce n’était guère plus qu’un cagibi dans lequel il avait aménagé un coin pour le travail, avec ordinateur, imprimante et quelques étagères. Il devait partager l’espace avec une zone penderie et, trop souvent, avec le linge que Lucie y mettait à sécher. Il n’avait pas le choix. C’était ça ou la table basse du salon, au milieu des jouets de Marion, pas l’idéal pour passer des faire des interviews au téléphone.

Il ferma la porte derrière lui et lança l’ordinateur pour rechercher le numéro de Mathias Escoffier.

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