Chapitre 5 - Documentation

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Buttes Chaumont – Paris, 24 août

Julie avait commencé à collecter les articles les plus populaires relatant les incidents survenus la semaine précédente ainsi que quelques éléments de référence sur le retour de l’ours dans les Pyrénées. Sans surprise, la plupart des articles provenaient de la Dépêche, le quotidien local. Elle releva quelques passages :

Nouvelle alerte dans le Couserans. Un ours aurait en effet poursuivi un berger dans les montagnes après avoir attaqué ses bêtes, sur l'estive…

Le maire de la commune rurale a déposé plainte auprès de la gendarmerie pour mise en danger de la vie d'autrui. « J'ai porté plainte car en ma qualité de maire je suis responsable de la sécurité publique, a déclaré l'élu. Je demande à être reçu à la préfecture pour faire des demandes par rapport à cette situation. »

Le maire de la commune, qui « entend parler de la même affaire depuis 30 ans », estime qu'une « étape a été franchie » : « Des personnes sont en danger, il n'est plus seulement question d'animaux, de prédation ou de dérochement. » Et d'insister : « Une telle démarche, avec un maire qui porte plainte pour mise en danger de la vie d'autrui sur ce genre de situation, c'est la première fois. »

« Je suis en colère mais pas surpris, déplore le président de la chambre d’agriculture de l’Ariège. On met en danger la vie de gens dans les montagnes. » Avant d’ajouter, mécontent : « C’est un berger d’expérience, qui connaît la montagne et les bêtes ; un type solide, un grognard de la montagne. »

Selon l’élu agricole, également éleveur de vaches gasconnes des Pyrénées, cette attaque est « la preuve par l’exemple que les bergers doivent pouvoir se défendre, tirer ». Le président de la chambre d’agriculture ariégeoise précise : « Cela conforte une demande de la profession, les éleveurs et bergers, qui souhaite pouvoir invoquer l’état de légitime défense dans ce genre de situation. »

« Tout cela se passe sans que cela émeuve grand monde, dénonce-t-il. Les gens sont plus émus par la mort d’un ourson mais là nous parlons d’êtres humains. »

Julie trouva également un article antérieur à l’attaque, mettant en évidence la position délicate des élus du département :

Nouvel épisode dans la lutte que mènent le conseil départemental, la chambre d’agriculture et la fédération pastorale contre le projet de dossier "Life Ours-Pyr" présenté, le 12 mai dernier, par la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) d’Occitanie. Ce projet, qui prévoit un financement européen de 8 millions d’euros pour améliorer la présence de l’ours dans les Pyrénées, a déjà soulevé la colère des élus départementaux, la présidente du Conseil Départemental en tête, et des acteurs de l’élevage et du monde pastoral (cf. nos précédentes éditions).

« Nous avons déjà exprimé notre opposition à ce dossier qui institutionnalise la cohabitation de l’homme et de l’ours. Nous y sommes opposés sur le fond, car nous savons que la cohabitation n’est pas possible, et on le voit tous les jours en ce moment (lire par ailleurs), mais nous contestons aussi la forme », a rappelé la présidente ce vendredi. En compagnie du président de la chambre d’agriculture, et du président de la fédération pastorale, elle a donc annoncé avoir porté cette prise de position au plus haut niveau de l’Etat.

« Nous avons, tous les trois, adressé un courrier au président de la République afin qu’il s’implique dans le retrait de ce programme », explique la "patronne" de l’exécutif départemental. « J’ai écrit au directeur de la DREAL Occitanie le 15 juin pour lui demander où en était ce dossier : la candidature avait-elle été maintenue ? la commission européenne avait-elle rendu sa décision ? Mais je n’ai eu aucune réponse », dénonce l’élue en fustigeant "l’absence de consultation des élus de la République sur un tel dossier".

Un autre passage évoquait le l’impact sur l’activité touristique, et tout particulièrement sur les randonneurs, très nombreux dans ce secteur des Pyrénées :

Suite à la morsure par un chien de protection de troupeau dont a été victime, le 24 juillet, un randonneur sur le GR 10 qui traverse une estive du Couserans (cf. "La Dépêche du Midi" du 28 juillet), le président de l’association des Amis GRdistes a poussé ce qu’il qualifie lui-même "un coup de gueule".

"Les chiens de protection sont très utiles mais en dénombrer plus de sept pour un troupeau relativement "modeste", on se pose des questions", lance-t-il dans un message adressé à ses "amis hébergeurs du GR 10 de l’Ariège" et transmis à la rédaction de "La Dépêche". Puis de citer l’exemple d’un autre randonneur "obligé d’appeler un hébergeur" et à qui il aurait été répondu de dire aux chiens "Au troupeau". "Est-ce bien sérieux ? Où sont les bergers ?", écrit le représentant des randonneurs qui avoue "commencer à en avoir sérieusement marre de rassurer en permanence les randonneurs qui ont vraiment la trouille de venir en Ariège à cause des chiens de protection".

Le président de la chambre d’agriculture et son homologue de la fédération pastorale sont "bien conscients du problème". "L’État nous a dit de mettre des chiens de protection pour pouvoir être indemnisés en cas de prédation par l’ours. Mais je comprends les randonneurs". "Cependant, ajoute-t-il, si on demande à un chien de protection d’être avec le troupeau 24 heures sur 24 on ne peut pas le demander aux bergers. On leur en demande déjà beaucoup, mais pas de travailler 24 heures sur 24."

Et la présidente du conseil départemental, de souligner : "Nous disons depuis des années qu’il y aurait un problème et que cela aurait un impact sur le tourisme. C’est malheureusement ce qui est en train de se passer".

En remontant un peu plus dans le temps, Julie retrouva un article paru l’année précédente, sur le site de « 20 minutes » :

Si vous aimez randonner dans les Pyrénées, tout particulièrement en Ariège, il faut éviter de passer par la commune d’Ustou. Le maire de cette commune frontalière avec l'Espagne, a pris un arrêté, jeudi, interdisant la randonnée sur la portion du massif surmontant son village. La raison ? La présence d’ours dans la zone.

« Tous les soirs, des troupeaux subissent des attaques, on en est à 80 brebis reconnues comme prédatées. Et là, cette nuit, de minuit à 6 h, quatre ours n’ont pas cessé d’attaquer des troupeaux sur l’estive du col d’Escots, tout près de la cabane », a affirmé le maire d’Ustou opposé à la présence de l’ours dans les Pyrénées, pour justifier son arrêté. « La bergère s’est trouvée en danger, les agents effaroucheurs de l'OFB [Office français de la biodiversité] ont eu beaucoup de mal à les repousser, ils n’y sont pas arrivés, d’ailleurs », a-t-il ajouté.

Invoquant une menace pour les hommes, il a interdit la randonnée dans les secteurs, frontaliers avec l’Espagne, qui surplombent le cirque de Cagateille, très fréquenté par les marcheurs en cette saison. La préfecture a décliné tout commentaire dans l’immédiat, annonçant un communiqué pour plus tard dans la journée. Elle avait par le passé demandé à plusieurs reprises le retrait d’arrêtés pris par le même élu interdisant de façon symbolique la divagation des ours sur le territoire communal.

Un autre article datant de la même période et paru sur le même site relatait la mort d’un ours abattu par arme à feu :

L’autopsie de l'ours retrouvé mort en Ariège le mardi 9 juin confirme l’hypothèse d’un acte délibéré « en lien avec l’utilisation d’une arme à feu », indique le procureur de la République de Foix. Les deux experts de l'Ecole nationale vétérinaire de Toulouse ont en effet relevé « une hémorragie thoracique importante et pouvant expliquer le décès ». Ils ont aussi affiné le poids et l’âge du plantigrade, un ours mâle de 101 kg « âgé d’environ 4 ans » et « en bonne santé apparente ».

« Informations balistiques importantes »

« Pour préserver l’enquête », le magistrat n’en dit pas plus sur le nombre de projectiles qui ont atteint l’animal mais il assure que l’autopsie a permis d’apporter « des informations balistiques importantes ».

Côté enquête de terrain, les gendarmes de la brigade de recherches de Saint-Girons sont retournés sur les lieux du crime, où ils ont procédé à de nouveaux relevés avec « l’aide précieuse » des agents spécialisés de l’Office français de la biodiversité. Les enquêteurs poursuivent aussi leurs auditions.

Un dernier titre attira l’attention de la journaliste :

Le président de la fédération des chasseurs de l’Ariège affirme que certains de ses adhérents ont reçu des menaces de mort. Un phénomène qui s’est accentué depuis qu’un ours a été abattu à Ustou.

Il n’a pas participé à la conférence de presse des représentants d’agriculteurs et d’éleveurs ce jeudi matin à Toulouse. Mais [le président] est venu en appui de ces professionnels qui avaient décidé de boycotter la réunion du groupe « pastoralisme et ours » à la préfecture de région, à quelques mètres de là.

Devant la cathédrale Saint-Etienne, le président de la fédération des chasseurs de l’Ariège a témoigné de la situation de plus en plus tendue dans son département entre opposants et partisans du plantigrade. « 14 plaintes ont déjà été déposées depuis le début de l’année », explique-t-il.

Ces démarches peuvent concerner des palombières ou des postes de tirs détruits, des agressions verbales, mais pas seulement. « Des chasseurs en Ariège reçoivent des menaces de mort » lance Jean-Luc Fernandez, qui a constaté une hausse de ces actes, notamment sur les réseaux sociaux, depuis qu’un ours a été retrouvé tué par balles à Ustou.

Julie classa soigneusement tous les liens après avoir fait des copies papier des articles les plus intéressants. Il y avait peut-être un peu de matière après tout, mais le plus dur serait sans doute d’obtenir des témoignages factuels et dépassionnés de la part de chacune des parties.

La nuit était tombée quand la jeune femme mit fin à son travail. Il lui restait à boucler son bagage en prévision de son voyage du lendemain, ce qui ne lui prit que quelques minutes, habituée qu’elle était à voyager léger. Elle s’accorda un verre de vin blanc dans son petit salon avant de se mettre au lit.

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