Chapitre 5

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Nous avons rendez-vous. C’est une belle matinée qui s’annonce.

Les yeux encore lourds de sommeil, je sors de mon lit. Je remplis ma théière — celle en porcelaine blanche, rehaussée de délicates fleurs bleues — que j’ai chinée au marché aux puces, non loin de Notting Hill.

En attendant le chuchotement de l’eau frémissante, j’ouvre les volets de mon appartement.

C’est un petit appartement cosy, situé non loin du Palace Theatre, dans un immeuble à la façade fatiguée, abîmée, que j’habite depuis plusieurs années. Meublé de deux fauteuils club en cuir marron, patiné, d’une table et deux chaises, d’un buffet en merisier au vernis craquelé, dégotés sur Portobello Road, j’aime sa tapisserie vert d’eau et gris délavés, où se perdent des paons juchés sur les tiges fleuries — fanées — des pivoines roses. Elle se décolle par endroits, laissant entrevoir une autre histoire. Beaucoup d’artistes sans le sou y ont élu domicile. C’est certainement pour cela que j’ai toujours pensé qu’il avait une âme.

J’invite le froid piquant à pénétrer par la fenêtre. Pendant ce temps, mon breakfast tea infuse tranquillement et libère toute l’harmonie de ses sens.

Je me réchauffe au contact de ma tasse, tout en soufflant sur la vapeur qui s’en exhale et forme des animaux fantastiques, qui s’évaporent presque instantanément.

D’un pas allègre, je m’empresse de m’habiller, attirée par la fraîcheur du matin. La ville semble sortir lentement de sa léthargie nocturne. Les voyageurs de la nuit, aux yeux cernés, aux voix cassées, en proie au sommeil, croisent ceux du jour naissant, baskets aux pieds, prêts à rejoindre les quelques matinaux de Hyde Park.

Néanmoins, cette journée ne se déroule pas tout à fait comme je l’avais imaginée. Il règne une certaine effervescence dans l’immeuble, qui, l’espace d’un instant, m’échappe.

Je jette un œil par la fenêtre. Curieux…

J’aperçois les couche-tard qui errent encore, comme s’ils avaient oublié de rejoindre leur nuit, et les lève-tôt, qui le sont un peu plus que d’ordinaire. Tout le monde semble être sur le pont. Je croise Edie, ma voisine de palier, cheveux ébouriffés, une menthole coincée entre les dents. Elle a arrêté de fumer il y a plusieurs mois déjà, mais dans des moments de forte émotion, elle oublie et dégaine ce vieux réflexe.

Elle tient l’AFTERNOON TEA à quelques rues d’ici. L’endroit ne paie pas de mine, mais l’accueil y est chaleureux. Son chat Wallace, de ses yeux cuivre, surveille le monde avec la nonchalance de ceux qui détiennent tous les secrets. La lumière glisse lentement à travers les rideaux de dentelle, dessinant sur les carreaux de marbre noir et blanc des motifs fragiles qu’il semble ignorer, souverain dans son silence. Suspendu au-dessus du comptoir, le vieux carillon Westminster de sa grand-mère rythme le temps. Dehors, on peut y entendre le bruit des pas sur les pavés et le lointain ronronnement des bus à impériale. Parfois, après s’être longuement étiré, il vient frotter son pelage bleuté et soyeux entre nos jambes, en quête de quelques caresses. C’est d’ailleurs grâce à lui que nous nous sommes rencontrées. Cette canaille s’est aventurée dans mon appartement, pour y explorer les moindres recoins. Il a finalement décidé qu’il y serait chez lui, depuis le jour où je l’ai retrouvé, enroulé paisiblement dans mon fauteuil, abandonné à une longue sieste.

Depuis, je m’y arrête dès que je peux, boire l’un de ses délicieux thés à l’arôme subtil. Edie a su en faire un endroit apaisant et apaisé. Les quelques tables en bois brut, ornées de nappes légères et de quelques fleurs fraîches, invitent à la douceur. Les sabliers égrainent le temps jusqu’à la libération des effluves, et le plateau de douceurs qu’elle propose est toujours parfait : des fingers sandwiches fins, des macarons colorés et, bien sûr, les incontournables scones dorés accompagnés de clotted cream et de confiture de fraises.

Les habitués viennent y partager un moment, chercher une écoute. C’est un peu chez nous.

Toute chamboulée, elle manque de me renverser. Sans s’excuser et tout en attachant son épaisse chevelure rousse avec un élastique, en chignon, elle s’égosille, faisant ressortir son accent rhotique si typique.

Elle a débarqué de son Écosse natale, il y a quelques années maintenant, le cœur battant et des rêves plein la tête. Elle était amoureuse. Elle l’aimait comme on croit, avec ferveur, avec candeur, avec tout ce qu’on
est !Il était beau, envoûtant, mais au fond, la seule chose qu’il avait à lui offrir était le vide de ses promesses. Et pourtant, elle l’aurait suivi jusqu’au bout du monde. Sans bagage, sans question. Le voyage, pour elle, s’est arrêté à Londres. Pas de véritable projet, pas d’argent, la galère qui s’installe, jusqu’à ce qu’elle tombe sur cette annonce pour l’AFTERNOON TEA. Elle avait toujours cru en ses chances, mais pas en celles de devenir serveuse. Pas le choix.

C’est donc vrai. La rumeur, qui circulait depuis ces derniers jours et se propageait comme une épidémie, vient d’être confirmée.

Le quartier sera le théâtre d’un prochain film. Des affiches ont été placardées un peu partout, indiquant les périodes de tournage.

Il est probable que la plupart des habitants finisse comme figurants, les plus chanceux décrocheront peut-être des seconds rôles sans envergure, mais qui laissent le rêve intact.

Puis les choses se sont mises en place, au cours des jours suivants. Quelques rues bloquées, des laisser-passer distribués, des projecteurs installés, une tonne de matériel dont j’ignore le nom et l’usage, déployée.

Des hommes et des femmes, guidés et dirigés, écoutent attentivement les instructions.

Parmi elles, je reconnais Edie, radieuse, qui a embarqué avec elle Merrin.

Elles se connaissent depuis de nombreuses années déjà. Alors que Merrin travaillait au CINE LUMIÈRE pour payer ses cours de théâtre, Edie courait déjà les castings.D’auditions en auditions, elles ont fini par devenir amies. Elles feront partie des figurantes. Je suis contente pour elles et les envie un peu.

Alors que je regagne mon appartement, hors d’haleine et dégoulinante de sueur, je croise, dans le hall de l’immeuble, cette femme, aux larges lunettes en écailles noires, aux lèvres rouge vermillon, veste de cuir vert émeraude, assortie à ses chaussures, qui, si je n’avais pas habité ce quartier, n’aurait certainement pas attiré mon attention.

Elle cherche visiblement quelqu’un, lorsqu’elle m’interpelle :

« Bonjour. Je me présente, je m’appelle Helga. Je travaille sur le tournage. Vous habitez
l’immeuble ? »

Elle me tend la main. Sa poignée est ferme, de celle qui dirige, mais délicate, de celle qui obtient.

« Je cherche la personne qui habite l’appartement du 2ᵉ étage, qui donne sur le boulevard. »

« Oui, c’est moi. »

« Très bien ! Quelle chance ! Auriez-vous quelques instants à me consacrer ? Ne vous inquiétez pas, je n’en aurai pas pour très longtemps. »

Quand carillonnent les 4 cloches : 7h45.

Je l’invite à me suivre. Assise au fond de l’un de mes fauteuils, et pendant que je prépare le thé, elle scrute discrètement mais minutieusement mon appartement, pour s’assurer qu’il corresponde bien à ce qu’elle cherche.

En effet, le script prévoit quelques scènes en intérieur et il conviendrait parfaitement.

Décontenancée par sa proposition, je balbutie quelques mots et rapidement, je m’efforce de rassembler toutes mes idées.

Je laisse pourtant échapper, malgré moi, que cette situation me trouble. Helga s’en aperçoit et sourit.

« Ne soyez pas gênée, votre réaction est tout à fait naturelle. »

« Avez-vous vu ses films ? »

« Pas tous mais oui, quelques-uns. »

Et sans m’en rendre compte, je me laisse aller à une confidence…

« Au CINE LUMIÈRE, toujours à la même place. 16, place 16, rang H. »

Helga semble ne pas avoir entendu, ce dont je me réjouis.

Nous convenons alors d’une entrevue qui fixera les modalités de la location de mon appartement et prenons congé.

Je ne réalise pas vraiment, quand Edie m’appelle, survoltée :

« Je suis avec Merrin au TANGERINE. Rejoins-nous. Il faut que l’on te raconte !! »

Après une douche, j’enfile ma robe à fleurs en voile de coton, qui, comme dit Merrin, « souligne les courbes », et mes ballerines. Un peu de blush, un peu de rimmel et l’affaire est faite.

Je marche tranquillement, ce qui me permet de recouvrer mes esprits et décide, pour l’instant, de ne rien leur dire. Elles ont attendu ce moment de gloire, si bref soit-il, si longtemps, que je ne voudrais pas leur gâcher.

J’arrive et commande l’un de leurs fabuleux brownies quand elles m’interpellent vigoureusement. Je m’assieds et dans une certaine cacophonie, chacune se coupant la parole pour surenchérir, je les écoute.

Parmi toutes leurs anecdotes, je retiens celle de l’« alphabet Aerobics ». Elles m’expliquent que les acteurs l’utilisent pour se chauffer la voix et avoir une meilleure diction.

Logée à l’hôtel pour les quelques jours de tournage, je profite de ces instants pour rêvasser, déambuler. Le parc, à cette époque de l’année, est magnifique. Le dégradé de couleurs rouge orangé invite à la sérénité.

Assise près de la Serpentine et enveloppée dans mon car coat aux carreaux bleus et beiges, j’ouvre mon livre et avale les chapitres les uns après les autres. J’ai toujours beaucoup aimé cette saga que je relis avec plaisir une fois de temps en temps.

La tension de ces derniers jours est retombée tout doucement. Le tournage est sur la fin. Les équipes démontent le matériel et l’espoir de certains d’une rencontre décisive s’évapore peu à peu. L’allégresse laisse place aux souvenirs… la routine s’accroche à nos vies.

La sortie est prévue dans quelques mois. L’impatience gagne les visages et la même interrogation circule en silence : « Ai-je résisté au couperet du montage ? »

J’ai fini par avouer à Edie et Merrin pour l’appartement et elles me remercient de ne pas avoir gâché leur instant.

La vie a repris son cours… le métro, les enfants, les arbres du parc en éveil, quand, à quelques jours de la sortie, je reçois, par courrier spécial, une enveloppe.

Étonnée, je commence à décacheter, essayant de contenir mon angoisse. Jamais je ne reçois d’enveloppe par courrier spécial. Un peu paniquée, je décide finalement de frapper à la porte d’Edie.

Encore en peignoir, elle m’ouvre. Je lui montre l’enveloppe. Elle écarquille les yeux : « — Qu’est-ce que c’est, ce courrier ? — Je n’en ai aucune idée !! — Ouvre, dépêche-toi ! »

Dans une sorte d’écrin, je trouve une invitation pour une avant-première privée ainsi que pour une soirée, privée, organisée au TANGERINE. Je n’en crois pas mes yeux, quand Edie m’arrache le carton d’invitation des mains. Elle saute et crie en même temps.

Helga a également glissé un petit mot : « Place 16 – Rang H Helga »

Je trouve curieux que cette place m’ait été attribuée. Je m’assieds toujours à cet endroit, pour une raison qui n’en pas vraiment une ; elle correspond juste à mes initiales : Helena PERRISH. j’ai toujours trouvé amusant d’imaginer que ce fauteuil m’appartenait. Je me souviens alors avoir dit, visiblement un peu trop fort, que la place 16 – rang H était devenue ma meilleure amie.

Edie est tout excitée, comme si c’était elle qui en avait été destinataire. L’effet de surprise passé, elle commence à réfléchir… chaussures, robe, coiffure, maquil…

Je souris et l’interromps promptement. Je sais très bien comment me préparer pour cette occasion. Mon boulot m’amène parfois à des cocktails ou autres réceptions. Une petite robe noire, des escarpins, un chignon et un maquillage léger suffiront.

Edie acquiesce, avec une petite pointe de jalousie.

Jour J : j’arrive au cinéma. J’aperçois Helga. Je vais la saluer et la remercie chaleureusement pour cette invitation. J’adresse un large sourire à Merrin, qui pour l’occasion a mis sa plus belle robe et du rouge sur ses lèvres.

Je pénètre dans la salle, déjà bien remplie. Je reconnais quelques personnes. Je ne me sens pas très à l’aise.

Helga attrape alors mon bras et m’accompagne au rang H. Je me faufile pour arriver jusqu’à ma place quand…!

Mon cœur se met à battre à tout rompre. L’occupant de ma place n’est autre que Jacob. Il se lève pour me saluer.

« — Quelle est votre place ? — Il semblerait que nous ayons la même ! »

De ce quiproquo nous rions, et je prends place à côté.

Il m’explique alors que dans ce cinéma, il s’est toujours assis au rang H, à la place 16… tout comme moi.

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