CHAPITRE 1 : HAZEL

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La poussière danse dans un rayon de lumière crasseux qui crève l'obscurité du grenier. C’est une odeur de bois mort, de renfermé et de souvenirs qui moisissent. J’aime cet endroit. C’est le seul coin de cette villa huppée qui ne ressemble pas à une page de magazine. Ici, rien n'est parfait, tout attend de se décomposer en silence. C'est honnête. Contrairement au reste du monde.
Je déplace un carton de vieilles sapes pour atteindre une boîte en chêne sombre. Elle appartenait à ma grand-mère. Une vieille peau acariâtre qui a crevé l’année dernière en me laissant ses merdes et ce coffret que je n'ai jamais pris le temps d'ouvrir. Je le soulève. C'est lourd. Un poids métallique, plein, qui promet quelque chose de tranchant.
Je me traîne jusqu'au hublot encrassé. Je force sur le loquet rouillé qui me résiste avant de céder dans un grincement de métal agonisant. L'air chaud du dehors s'engouffre, balayant la poussière. Je pose la boîte sur le rebord et je l'ouvre.
À l'intérieur, sur un lit de velours rouge qui a la couleur du sang séché, sont alignés des couteaux de chasse. Des lames magnifiques, gravées de scènes de chasse où les bêtes s'entredévorent. Ils n'ont jamais servi. Jamais goûté à la viande. J’en saisis un par le manche en corne. L’équilibre est chirurgical. Je lève la lame face au soleil et mon reflet me saute aux yeux dans l'acier poli. Je me regarde dans le tranchant, fascinée par le calme de mon propre visage, alors que je sais ce que cet objet pourrait faire à une gorge.
Un crissement de pneus brise le silence. Je penche la tête vers le hublot. Une Mercedes noire, rutilante comme une insulte, se gare devant la grille. J'observe un homme et une femme en sortir.
Mon sang se glace une seconde. Mason. Pourquoi si tôt ? On s'était dit la semaine prochaine. Putain.
Je repose le couteau, referme la boîte et descends l'escalier en quatre à quatre. J'enfile un blouson pour cacher la sueur qui perle sur ma peau et je m'assois sur mon canapé en cuir blanc, le cœur battant à un rythme que je n'aime pas. J'attends. Je laisse le silence s'épaissir.
Dring. Une fois.
Dring. Deux fois. L’impatience des gens qui se croient tout permis.
Je me lève, j'affiche mon sourire de vitrine et j'ouvre la porte avec une surprise feinte.
— Mason !
Elle ne me laisse pas le temps de respirer. Elle me saute au cou, s'agrippant à moi comme si j'étais la dernière bouée dans un océan de merde. Je la sens trembler. Elle est brisée. Je le vois à la façon dont elle porte sa veste, comme une armure trop lourde pour ses épaules fuyantes. Elle croit que le temps efface tout. Quelle erreur. Le temps ne fait que laisser la viande s'avarier jusqu'à ce qu'elle attire les mouches.
Je l'écarte doucement pour l'embrasser sur les deux joues. Sa peau est glacée, malgré la chaleur de l'après-midi. Une peau de morte.
— Tu es superbe, je mens avec une fluidité qui m'épate moi-même.
Je l'observe du coin de l'œil pendant qu'elle admire le hall en marbre. Elle est fragile, fissurée de partout par son mariage avec cet abruti d'Ernesto qui attend derrière elle. C’est parfait. Une femme solide est difficile à manipuler. Une femme qui se noie, en revanche, attrape n'importe quelle main qu'on lui tend, même celle qui s'apprête à lui maintenir la tête sous l'eau.
— Hazel, je te présente Ernesto, mon mari.
Je lui sers la main. Ses doigts sont moites. Ernesto. Le nom sonne comme une marque de cigarettes bon marché. Il me dévisage comme s'il évaluait le prix de ma carrosserie. Un homme vulgaire déguisé en gentleman.
— Entrez, je vous en prie. Mettez-vous à l'aise.
Je les installe au salon. Je sors des friandises coûteuses et je sers deux verres de Scotch. Pas de la pisse pour clochards. Ernesto se vautre dans le cuir, ses yeux de rat inspectant chaque détail de ma réussite.
— Alors, Mason, pourquoi ce débarquement surprise ?
Elle tripote son verre, nerveuse.
— C'est... c'est Ernesto. Il voulait qu'on vienne le plus vite possible. Il ne tenait plus en place.
Le type prend la parole, sa voix est un mélange de velours et de mépris.
— Je voulais absolument vous rencontrer, Hazel. Mason a tellement parlé de vous. Elle n'en finissait plus.
Je lâche un rire sec, un peu trop haut.
— Ah, vraiment ? J'espère qu'elle n'a pas trop ressorti les vieux dossiers. Écoutez, je vais vous laisser une minute, je vais monter me changer pour vous faire visiter votre future maison. Faites comme chez vous.
Je grimpe l'escalier. À mi-chemin, je m'arrête. Leurs voix montent, nettes, crues. Ernesto ne prend même pas la peine de baisser le ton.
— Putain, Mason, t'as vu la baraque ? Et t'as vu Hazel ? Franchement, entre elle et toi, y'a pas photo. Elle a du chien, elle est sexy, elle a de la gueule. Toi, t'es devenue une vraie loque. Pourquoi j' t'ai pas rencontrée avant elle, ta copine ? Elle, elle sait comment tenir un homme.
Le silence de Mason me fait mal pour elle. Puis, je l'entends murmurer une insulte, quelque chose de bref, de désespéré.
— Tu me parles sur quel ton, sale pute ? répond Ernesto. Regarde-toi. T'es rien. T'es de la merde.
CRACH.
Le bruit du verre qui éclate sur le marbre résonne comme un coup de feu. Je redescends immédiatement, le visage lisse, jouant l'innocence totale. Ils sont là, figés. Mason fixe les éclats de cristal et le liquide ambré qui tache le sol.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? je demande d'une voix mielleuse.
Mason lève des yeux rougis vers moi. Elle ment avant même de respirer.
— Rien... C'est rien, Hazel. Je... j'ai glissé. Le verre m'a échappé des mains. Je suis désolée.
Je regarde Ernesto. Il me sourit, un sourire de prédateur qui sait qu'il a le dessus. Je regarde les débris au sol. Le secret est une bête qu'on a nourrie ensemble dans le noir, il y a vingt ans. Mais aujourd'hui, en voyant cette charogne de mariage se décomposer dans mon salon, j'ai compris.
Vingt ans plus tard, le sang va de nouveau couler. Et cette fois, je ne nettoierai pas.
— Bon, je dis en claquant des mains. On va la visiter, cette maison ?

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