CHAPITRE 2 : MASON
Le bruit du verre qui s’écrase sur le marbre est une musique que je connais par cœur. Je garde les yeux fixés sur les éclats, le dos courbé, jouant la victime parfaite. Je sens le regard d’Hazel sur moi depuis le haut de l'escalier. Elle croit voir une épave. Elle croit que vingt ans de silence et un mariage toxique m’ont transformée en paillasson.
Laisse-la croire.
C’est ma meilleure arme. Hazel a toujours eu besoin d’être la plus forte, la metteuse en scène. Si je lui donne le spectacle d’une femme brisée, elle baissera sa garde. Elle se sentira puissante. Et c’est exactement là que je la veux : aveuglée par sa propre supériorité.
— Laisse, ma chérie, dit Hazel d'une voix mielleuse. On paye quelqu'un pour ramasser ses saloperies ici. Pas vrai, Ernesto ?
Elle remonte pour se changer. Dès que le bruit de ses talons s'efface à l'étage, je redresse l'échine. La douleur dans ma joue, là où Ernesto m'a bousculée tout à l'heure, n'est qu'un signal lointain. Je m'approche de lui. Il pue le scotch et l'arrogance.
— Pourquoi tu fais ça ? je murmure en posant mes mains sur son torse. Pourquoi tu me traites comme ça devant elle ?
Il ricane, une lueur cruelle dans les yeux. Je feins une moue suppliante, je glisse mes mains derrière son cou, l'attirant vers moi. Je sens la tension de ses muscles. Il est dangereux, une bête imprévisible qui ne comprend que la force ou la soumission totale.
— Pardonne-moi, je souffle contre ses lèvres. Je resterai tranquille, je te le promets. Je t'aime tellement, Ernesto.
Je l'embrasse. C’est un baiser qui goûte le mensonge et la survie. Je sens son corps se détendre sous l'effet de ma dévotion feinte. C’est comme dresser un chien enragé : il faut savoir quand lui donner la friandise pour qu’il ne vous égorge pas tout de suite.
Un raclement de gorge nous sépare. Hazel est redescendue.
Le choc est physique. Elle a troqué son allure de femme d'affaires pour une mini-jupe noire et un haut blanc qui moule chaque courbe de son corps. Elle est indécente de confiance. Je la regarde, fascinée malgré moi par la précision de sa silhouette. Elle ne s'habille pas pour plaire, elle s'habille pour dominer l'espace. Ernesto ne quitte pas ses jambes des yeux. Sa respiration s'accélère. Le piège d'Hazel est grossier, mais Ernesto est un animal simple.
— On y va ? lance-t-elle en faisant sauter ses clés dans sa paume.
Je prends le volant. Mes mains enserrent le cuir du volant avec une force qui me blanchit les articulations. Hazel est assise à côté de moi, Ernesto à l'arrière. L'habitacle de la voiture est saturé de non-dits.
— La maison n'est pas loin, dit Hazel. Tu verras, le quartier a vieilli, mais les secrets sont restés les mêmes.
— Est-ce que tout le monde est encore là ? je demande, ma voix plus assurée que je ne le voudrais. La clique de l'époque ?
— La plupart, répond-elle avec un sourire en coin. Sarah, David, Marc… Ils ont tous réussi. Des vies parfaites, en apparence. D'ailleurs, j'organise une petite fête demain soir pour ton retour. Il faut bien fêter les retrouvailles des "anciennes amies", non ?
Un frisson me parcourt. Une fête. Des témoins. Le passé qui revient s'asseoir à table.
On passe devant notre ancienne maison. Mon cœur rate un battement. La façade a été repeinte, les rosiers de ma mère ont disparu. C'est propre. Trop propre.
— Qui vit là maintenant ?
— Des gens sans histoire, Mason. Ton père a bien fait de vendre. La nostalgie, c'est pour les faibles.
On s'arrête devant une villa imposante, mais silencieuse. Hazel ouvre la porte. À l'intérieur, c'est le vide sidéral. Pas un meuble, pas un tapis. Juste l'écho de nos pas sur le parquet ciré.
— Pourquoi c’est vide ? demande Ernesto, sa voix redevenant brusquement agressive. On va dormir par terre ?
Hazel se tourne vers lui, imperturbable.
— On est arrivés trop tôt. J'ai tout fait vider pour redécorer de zéro. Les meubles arrivent aujourd'hui, tout sera prêt pour demain. En attendant, ma maison est grande. Vous dormirez chez moi ce soir.
— Et tu ne pouvais pas le dire avant ? grogne-t-il, faisant un pas menaçant vers elle.
La tension monte d'un cran. Je vois les muscles du cou d'Ernesto se crisper. Il déteste ne pas contrôler la situation. Hazel ne recule pas d'un millimètre. Elle soutient son regard avec un mépris poli qui pourrait tuer.
— J'avais oublié, dit-elle simplement. Ça pose un problème ?
Le silence est rompu par le signal sonore d'un camion qui recule dans l'allée. Les livreurs. Hazel sort discuter avec eux, leur donnant des ordres secs, précis. Je reste un instant seule avec Ernesto dans ce salon vide.
— Elle me chauffe, ta copine, Mason, murmure-t-il en s'approchant de moi. Elle se croit intouchable. Elle a besoin qu'on lui rappelle sa place.
Je ne réponds pas. Je regarde par la fenêtre Hazel qui dirige les déménageurs. Elle croit qu'elle mène le jeu. Ernesto croit qu'il peut la dresser. Ils ne voient pas que je suis la seule à savoir comment cette histoire va finir.
De retour chez Hazel, elle nous montre nos chambres avec une hospitalité de façade.
— Installez-vous. Je descends nettoyer le verre que Mason a cassé tout à l'heure.
Je la regarde s'éloigner. Je m'assois sur le lit, les mains tremblantes. La "charogne" commence à se réveiller en moi. Hazel croit qu'elle m'aide à cacher nos crimes passés, mais elle oublie une chose :
Celui qui fait semblant d'être une proie finit souvent par manger le prédateur.
Je ferme les yeux. Demain, la fête commence. Et je sais déjà qui sera le premier sacrifice.

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