Chapitre 4 : La lumière brute des néons

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Il est venu me chercher une nuit, alors que je travaillais.

La lumière brute des néons, les vrombissements des chariots : les lots quotidiens d’un entrepôt logistique. Celui où j’opère dégage une odeur de fer en raison de son stockage. Il est quatre heures du matin lorsque j’entends ma cheffe m’appeler, donnant de la voix pour surpasser les sons du bâtiment animé.

“LUCIANA !”

Un homme qui me semble familier se tient à ses côtés. Je me gare non loin et descends de mon chariot élévateur. Je retire mes gants, moites de la chaleur de ce mois de juillet. Elle se tient près de la porte, celle qui mène à la salle de pause, aux bureaux ou à la sortie ; derrière la barrière d’une zone piétonne. Mon cœur fait un bond quand je reconnais l’homme à ses côtés.

Jared Stanes : acteur de cinéma et séries.

Mais qu’est-ce qu’il fait ici ?

Entièrement vêtue de noir — pantalon cargo, t‑shirt et chaussures de sécurité — seul mon gilet de sécurité jaune jure avec le reste. Mes longs cheveux bruns ondulés sont relevés par une pince et mes boucles d’oreilles argentées restent mes seuls accessoires. Je suis loin d’être à mon avantage et je sens le rouge monter à mes joues à l’idée d’être ainsi présentée à celui qui hante mes pensées jours et nuits depuis bientôt un an. Son rôle de “Darian” m’a fait succomber à son charme instantanément, et depuis je le vois comme l’homme parfait. Parfait pour moi.

Mon regard, empli d’incompréhension, se perd dans l’éclat de ses yeux bleus. Il est mon exact opposé : short taupe et t‑shirt rouge vin, dont la coupe et la matière trahissent une facture soignée. À son poignet, une montre argentée capte la lumière et évoque un luxe discret. La lumière froide du lieu n’enlève rien à sa beauté naturelle, comme si le fait d’être habitué aux projecteurs lui rendait n’importe quelle lumière flatteuse. Un léger sourire se dessine aux coins de ses lèvres quand il me voit.

Je reste figée un moment avant de me diriger vers eux. Les chuchotements de mes collègues m’atteignent à peine. Une fois à sa hauteur, je ne sais pas quoi dire et l’observe sans un mot, cherchant une explication un tant soit peu logique à sa présence. Mon attention se porte sur ses lèvres lorsqu’il me dit :

« Je t’ai vue en vidéo lors du festival d’été. »

Le souvenir de la foule déchaînée, cernée de fumée et de lumières oscillantes, me revient. Il fait référence à notre dernier concert du mois dernier. Notre groupe n’en est encore qu’à ses débuts mais le festival nous a apporté son lot de fan.

Un vent frais passe par les portes de quai restées ouvertes. J’entends au loin les klaxons des engins circulant dans les allées. L’assurance de Jared semble altérée par l’inaccoutumance au lieu. La nervosité se lit dans ses légers mouvements constants : il s’appuie sur la barrière puis se redresse sans cesse.

« Je me suis intéressé à ton groupe et à tes textes, dont j’ai su qu’ils étaient de ta propre composition. Certains d’entre eux ont vraiment résonné en moi. »

Sa voix est grave ; elle n’est pas rugueuse, mais elle porte une densité qui semble cacher des secrets derrière chaque mot. Son regard est fuyant, comme s’il cherchait chaque mot avec soin. La nervosité le scinde en deux visages, séparant l’image publique de l’homme qu’il est. Je pourrais presque toucher ses mains posées sur la barrière. Ses yeux se plantent dans les miens, une détermination brille d’intensité dans ses iris.

« Dans tes chansons, tu décris l’histoire d’amour dont tu rêves… » Il marque une pause, s’accoude à la barrière. « …une quête de perfection à l’image des films hollywoodiens. » Il se mord la lèvre. « Passion dévorante, amour dévoué, instants vibrants »

« Tu fuis la routine et l’amour convenu. Tu veux chaque émotion à son paroxysme. »

Je crois lire entre les lignes — nous recherchons la même chose — mais ça me parait fou. Je me fais de fausses idées, c’est certain.

Il baisse les yeux, puis récite ce que je reconnais être les mots d’une de mes chansons : « Et si Darian existait, ce serait lui ma plus belle histoire d’amour. De son âme torturée que je voudrais pansée, À ses sourires muets que je devinerai, Je ne voudrais que lui pour m’aimer… » Sa voix trahit une faille et me trouble au plus haut point ; mon cœur en porte le poids. Il lève lentement les yeux : « D’aimer un être fictif, oui j’en ai conscience. Et je ne voudrais pas que ça change. Cet amour irréel, c’est ma vérité qui dérange. »

Il poursuit ses explications, « J’ai toujours rêvé la femme idéale sans jamais la trouver. On me disait trop exigeant, comme si vouloir quelque chose de vrai était un caprice. Je n’ai pourtant jamais demandé l’impossible ; seulement, mes attentes ne rentraient pas dans les cadres habituels. »

Son intonation est calme mais semble emplie d’une tension sous‑jacente ; sa phrase me fait l’effet d’un choc :

« Luciana, je suis venu pour toi. Si ce que tu mets dans tes textes est vrai, alors viens avec moi. Peut‑être qu’enfin, on trouvera chez l’autre ce que personne n’a jamais su nous donner. »

Aucune décharge électrique n’aurait eu plus d’effet sur moi que celle que je ressens à l’instant. Mon cœur a cessé de battre.

« Je ne pourrais pas avancer si toi et moi sommes faits l’un pour l’autre et que je ne fais rien pour que ça arrive.  Une force d’attraction indescriptible m’a mené jusqu’à toi. Notre destin est lié, j’en suis certain. »

Il se redresse, bras tendu contre la barrière, et attend ma réponse. Le fracas du passage d’un rétrack aux doubles portes me fait tressaillir. Le vacarme surprend l’acteur. Son courant d’air nous traverse lorsqu’il passe derrière nous. Je scrute les murs, en quête de caméras cachées — preuves d’une farce malsaine. Mais rien.

Impossible. Je n’arrive pas à y croire.

Il est là, debout devant moi : Jared Stanes — l’incarnation de Darian, celui qui ne quitte plus mes pensées. Je me perds à nouveau dans ses yeux et, d’instinct, mes doigts retrouvent le pendentif « Darian », chaud contre ma peau. Je le fais tourner machinalement ; c’est le seul geste dont je suis capable à cet instant.

Ma cheffe d’équipe, dont l’existence m’avait jusqu’alors échappé, émerge soudain dans mon champ de conscience d’un ton tranchant qui me fige. Elle exige que je parte, qu’à cette occasion unique je saisisse ma chance sans plus attendre. Je sursaute sous le coup de son indignation, tétanisée, incapable de bouger ou même de formuler la moindre pensée cohérente. Mes yeux cherchent ceux de Jared ; je me demande si je ne rêve pas. Le silence s’étire, lourd et oppressant. 

Il veut que je parte avec lui, mais où ça ? Dès maintenant ? Pour combien de temps ? C’est de la folie. Je n’arrive plus à réfléchir, mon cœur tambourine dans ma poitrine et paralyse mes pensées. Mais une question, pourtant si simple, dissipe cette paralysie : Qu’est-ce qui me retient ici ? Mon travail temporaire ? Mon appartement où je vis seule ? Je n’ai pas d’obligation, rien qui m’accroche à cette vie-là. Je pourrais toujours voir les garçons rien ne m’en empêchera non plus. La vérité, c’est que rien ne me retient. 

Un souffle enfin s’échappe de mes lèvres. Hésitante, impulsive, je cède :

— D’accord.

Vais‑je vraiment le suivre, alors qu’il reste un inconnu malgré son statut d’acteur célèbre ?

Mais la sincérité dans ses yeux, presque suppliants... Moi qui le convoite à travers son personnage depuis ce qui me paraît être une éternité. Je ne suis pas sûre de savoir ce que je fais, ni dans quoi je m’engage, mais seuls les regrets me resteront si je n’essaie pas. Mes affaires de travail rassemblées, je suis sur le départ.

Il m’attend en me tenant la porte.

Jared Stanes…

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