Chapitre 18 : Jared

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Je la serre contre moi, réalisant difficilement qu’elle est en sécurité dans mes bras, que le pire a été évité. Quelques secondes de plus et il aurait été trop tard. Cette pensée me donne la nausée.

Mon cœur tambourine dans ma poitrine, incapable de choisir une direction dans laquelle s’enfuir. Nous restons là, immobiles. Sa peau est glacée sous mes doigts, ses cheveux virevoltent au gré de mon souffle saccadé. Le temps semble suspendu, lourd de tourments. Le soleil perce les nuages et caresse mon visage ; il m’éblouit en accrochant mes larmes retenues.

Un frémissement sous mes mains : elle se retourne pour me regarder. J’entoure son visage de mes paumes ; nos iris se cherchent. Je suis partagé entre la joie de retrouver son doux regard et la douleur de lire son incompréhension : elle est livide.

Je murmure pour l’apaiser : “Je suis là… Regarde-moi. Sens mes mains sur toi.”

Ses doigts enlacent les miens, ses yeux noyés me transpercent d’impuissance. D’un geste doux, j’essuie une larme du bout du pouce. Ses iris vibrent, ses paupières tremblent, elle perd connaissance. Désemparé, c’est lorsque je remarque le sang qui imprègne ses cheveux que je comprends.

Mon téléphone est resté dans la voiture. Je la porte, corps inerte, jusqu’à la portière arrière et la glisse sur la banquette. Inquiet, je referme la portière, m’installe au volant et démarre en trombe. La sonnerie d’appel retentit, se répète dans une attente interminable avant qu’un médecin décroche enfin. Je lui donne notre destination : une maison typique non loin, que je venais d’investir en hâte avant de partir à sa recherche.

Au volant d’une voiture de location, l’odeur du cuir se mêle à celle d’un désodorisant mentholé : écœurant. Un courant froid me traverse ; j’augmente le chauffage. À chaque virage, j’alterne vitesse et prudence, jetant des coups d’œil anxieux dans le rétroviseur. Le paysage défile : prairies vert éclatant sous un ciel chargé. J’ai coupé la radio pour maintenir mes pensées à flot.

Vingt éternelles minutes plus tard, j’arrive devant la maison : portail métallique noir, cour pavée bordée de rosiers anciens et de haies de buis. Le médecin m’attend près de l’allée. Je gare la voiture devant la façade de pierre grise, envahie de vignes pourpres, et saute hors du véhicule.

Après avoir pris son pouls à l’arrière du véhicule, le médecin me fait signe de la porter à l’intérieur. Je passe l’entrée encombrée de mes sacs de voyages et à tâtons, je repère la chambre. Son corps déposé délicatement sur le lit, je retire ses chaussures et glisse son blouson le long de ses épaules. Un froissement attire mon attention : une lettre, coincée dans sa poche intérieure, porte mon nom. Le cœur serré, je la glisse dans la poche arrière de mon jean avant de caler sa tête pour protéger sa nuque. J’allume la petite cheminée en pierre tandis que le médecin mesure sa tension et l’ausculte.

Je fais les cents pas, terrifié par son immobilité ; sans doute aurais-je contemplé la même vision si elle s’était laissé tomber… La pièce tourne doucement, l’angoisse m’étouffe. Je sors dehors, et appelle Victor du perron : je lui confie l’organisation du domaine, la gestion des domestiques, chaque directive pour investir convenablement les lieux.

De retour à l’intérieur, j’explore chaque pièce jusqu’à la cuisine. Sur l’îlot central trônent une bouteille de champagne et deux flûtes en cristal sur un socle gravé : « Félicitations ». Le bouchon saute dans un bruit sourd ; je sers un verre, bois le premier d’un trait, m’en sert un autre et le garde en main lorsque le médecin revient.

— Elle a besoin de repos, mais elle va s’en sortir. Le choc émotionnel, ajouté à la commotion, explique son sommeil prolongé. Prévenez-moi si elle ne se réveille pas dans l’heure.

Il me détaille les soins, m’énonce ses conseils, et disparaît aussi discrètement qu’il est venu. Je me laisse tomber d’épuisement sur l’une des chaises hautes bordant l’îlot.

Des flashs de la nuit de l’accident me traversent, c’est comme ça depuis que j’ai pris l’avion pour atterrir en Irlande.

La pluie battante, les éclairs, le tonnerre. Je revis la violence de la vague qui m’a projeté à l’eau, le goût amer du sel et la brûlure de l’eau dans mes poumons. J’ai lutté pour rester à la surface, malgré le déchaînement des houles, jusqu’à m’éveiller à bord d’un cargo tanguant dangereusement.

L’équipage luttait pour stabiliser le navire, un matelot m’a aidé à me relever et m’a conduit dans une cabine pour reprendre mes esprits. Je me suis sans doute endormi ou évanoui, car lorsque j’ai rouvert les yeux, le roulis avait cessé. Sur le pont, j’ai remercié mes sauveteurs et entendu que, faute de communication, le cargo devait rejoindre Honolulu avant de pouvoir relayer ma position. J’étais donc coincé en plein Pacifique, sans nouvelles d’elle, me demandant ce qu’on avait bien pu lui conter à mon sujet depuis.

Je pose mon verre, écœuré par le champagne - ou par mes souvenirs. Le tintement de la flûte réveille le souvenir de notre escapade en Suisse, ma poitrine se sert à cette image. Je la revois, dans sa magnifique robe, sublimée par ce sourire qu’elle ne réserve qu’à moi.

L’odeur de la peinture fraiche flotte dans l’air. Un mur entier vient d’être rafraîchi d’un vert émeraude profond. Cette teinte contraste merveilleusement avec le bois clair du plafond et des étagères, tout en se mariant parfaitement au bois chaleureux des meubles de cuisine. La pièce est inondée par la lumière du jour qui filtre à travers la vaste fenêtre arquée, et l’inox des appareils électroménagers en capte chaque reflet.

Je retourne près d’elle. La douce aurore n’a besoin d’aucun baiser d’amour sincère pour se réveiller : seulement de temps.

La chambre a aussi été rénovée : poutres apparentes, murs en bois neutre et parquet chaleureux. Près de la cheminée, un fauteuil moelleux m’accueille : le froissement du papier dans ma poche arrière me ramène à ma découverte. Je pose la lettre pliée sur mes genoux, fais tourner nerveusement ma bague. Elle me croyait mort, pourtant elle m’a écrit. Le papier cri entre mes doigts lorsque je le déplie, et je sais qu’en l’ouvrant, mon cœur se brisera.

Mon regard se tourne vers elle avant que je me décide à l’ouvrir.

« Jared, mon ange,

Je sais que tu ne liras jamais ces mots, mais j’ai besoin de les exprimer malgré tout. Ton image m’assaille sans répit ; je sens ta présence partout, je sais que tu m’attends. Notre histoire, aussi brève fut-elle, possède une force et une éternité qui n’ont plus rien à prouver. Tu as surgi dans ma vie sans prévenir et m’as emportée dans la plus belle des aventures. Nos moments partagés sont un trésor infini.

Je revois ton sourire quand mon regard s’évade, la façon unique dont tu posais tes yeux sur moi. Je peux encore sentir tes doigts effleurer ma peau dans la caresse du vent. Je ne pourrai jamais assez te remercier de m’avoir offert le plus beau des bonheurs : chaque journée passée avec toi était un cadeau dont je voulais l’immortalité.

Je voudrais revivre mille fois cette soirée en Suisse, où nous avons dansé sous la lueur des bougies et les flammes de la cheminée. Si je devais figer un seul souvenir pour toujours, ce serait cette valse silencieuse, ma tête reposant sur ta poitrine. Je peux encore entendre tes battements. Je voudrais m’éteindre en te regardant dans les yeux, graver ton visage derrière mes paupières pour toujours.

Ma douleur est d’une violence insoutenable. 

Je t’aime plus que ma propre vie, plus que tout au monde. Je ne peux plus supporter ton absence irrémédiable.

Si tu meurs, je meurs. Ce n’était pas plus une promesse qu’une réalité, une fatalité. Tu es mort en emportant la plus belle partie de moi, me rendant incomplète. Je t’aime plus que je n’aurai jamais pu te le dire.

Lucy. »

La tête inclinée, le regard perdu au-delà du texte. Mon bras pèse sur l’accoudoir, ma main porte mon menton. Les larmes coulent sans retenue. À chaque mot, mon âme se fissure et mon souffle se fait court, écrasé par la douleur qu’elles évoquent. Je mesure enfin l’étendue de sa souffrance : elle a été brisée.

Je la regarde, et me demande comment ramener la lumière dans ses yeux, tandis que mes propres souvenirs s’éveillent de nouveau.

Ces dernières vingt-quatre heures ont été intenses et sans répit.

Débarqué de mon navire-sauvetage, je me suis précipité vers le téléphone le plus proche pour tenter de la joindre, elle : la seule personne qui régule mon univers.

Je suis immédiatement tombé sur sa messagerie. L’angoisse m’a tordu le ventre. J’ai appelé Victor, espérant qu’il ait eu de ses nouvelles, mais sans succès.

Je n’avais ni passeport ni aucun effet personnel, seulement les vêtements que m’avaient prêtés mes sauveteurs pour remplacer mon uniforme d’acteur trempé. Mon dernier espoir a été le bon : la production. J’ai joint le studio, et ils ont affrété un jet privé pour me ramener à Los Angeles. Les attachés de presse se sont assuré qu’aucune fuite ne vienne entacher ma situation, préservant mon image et évitant les spéculations avant mon retour officiel.

À mon atterrissage, j’ignorais par où commencer mes recherches. Je savais seulement que tu n’étais plus en France et que tu étais probablement retournée au plus près de l’incident. J’étais déjà à L.A., en proie à une confusion extrême. L’équipe de tournage — du moins ceux qui restaient — m’attendait à l’aéroport, portant un sac de vêtements propres, récupéré dans ma suite, ainsi que mes effets personnels … dont MON TÉLÉPHONE ! Je leur ai arraché l’appareil des mains pour appeler les membres d’Axen. Ils sauraient forcément où la trouver.

Axel : messagerie. Eden : messagerie. Mon dernier espoir : Lyam. Messagerie. Une peur sourde m’a envahi. Plus aucune piste. Rien.

Après plusieurs tentatives infructueuses, la terreur m’a submergé. Où était-elle ? Sans perspective, je me suis effondré au sol. Il fallait pourtant commencer quelque part. Les yeux fermés, une pensée m’est venue comme un éclair : le port. Peut-être y était-elle encore, scrutant chaque aller et venues des bateaux.

Je remercie rapidement l’équipe avant de poursuivre mes recherches seul, craignant qu’ils ne me ralentissent ou ne m’égarent. Je te connais : je peux te trouver.

Je suis descendu en trombe du taxi qui m’avait déposé et j’ai entamé ma course le long des quais. Mon regard a balayé chaque embarcation, chaque mouvement, chaque recoin. Le souffle haletant, l’anxiété s’est emparée de moi à mesure de mes tentatives vaines.

Je sentais battre mon cœur, inlassable, comme un projecteur braqué sur mes doutes, chaque éclair découpant mon esprit en scènes successives. Ma vie était un film où j’étais à la fois acteur et caméraman : j’improvisais sans cesse jusqu’à obtenir enfin le plan où ton visage surgirait.

Où étais-tu ? Que faisais-tu ? Je me perdais dans le balancement des yachts, et le grincement métallique m’agressait les tympans.

— « Jared ?! »

Je tourne la tête : cette voix me paraît familière. Un espoir renaît.

— « Eden ! »

C’est donc ça le visage de quelqu’un qui voit un fantôme.

“Eden, où est-elle ?”

“Et toi alors ?! Qu’est-ce qui t’es arrivé ?” Tonne-t-il, exigeant un minimum d’explication.

Je ne prends que quelques secondes pour les grandes lignes de mon cauchemar avant de revenir à Lucy.

La pâleur de son teint trahit la gravité des nouvelles. Un éclair d’hésitation traverse ses yeux fuyants. Le silence se fait, puis il relève la tête, la mâchoire serrée et la voix à peine audible.

Il m’explique tout ce qui s’est passé durant mon absence : le jour où Luciana a appris la nouvelle, sa présence ininterrompue aux quais, sa descente aux enfers quand l’espoir l’a quittée, jusqu’au moment où on l’a retrouvée inerte dans sa chambre d’hôtel, conduite à l’hôpital, puis sa disparition suivie de l’alerte.

Chaque mot me frappe comme un coup de tonnerre. L’effroi me transperce à l’idée qu’elle ait frôlé la mort.

Eden achève son récit :

— « Les caméras de surveillance l’ont suivie jusqu’à l’aéroport. Les autorités ont annoncé qu’elle avait pris un vol pour l’Irlande. On n'en sait pas plus, et on a aucun pouvoir dans un autre pays, seulement celui de déléguer les recherches. »

— « Putain… » Mon cœur manque un battement à cette révélation.

Sans plus attendre, je remercie Eden, lui promet de le tenir informé et fonce vers l’aéroport.

Commençait alors une course contre la montre : si elle avait décidé d’en finir, je savais enfin où la retrouver. Le temps était compté et il jouait contre moi.

La suite, on la connaît.

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