Chapitre 16 : Promesse

7 minutes de lecture

Si tu meurs, je meurs.

Je viens de passer quatre mois en tournée à travers la France quand je reçois cet appel. Nous sommes installés dans une suite d’hôtel à Lyon : mobilier vintage aux lignes revisitées, moulures délicates au plafond, vue grandiose sur la cathédrale de Fourvière depuis le balcon du salon. Une vapeur de rose flâne dans l’air. Nous venons à peine de fermer nos valises quand mon téléphone vibre avec un numéro inconnu.

Le cœur déjà serré par un mauvais pressentiment, je réponds : « Allô ? »

Le monde bascule. Un vertige glacial me traverse. Mes jambes cèdent, et je m’effondre. Mon cerveau se brouille. Un nuage noir me prive de la moindre pensée claire. Mes poumons refusent l’air. Puis l’oxygène revient : un cri brisé, presque étouffé, jaillit de mes entrailles. Les mains sur ma tête, je me balance — réflexe d’enfant, écho des bercements maternels.

Axel se jette sur moi, m’arrache le téléphone des mains et demande au secouriste de répéter. Un silence lourd s’installe. Les autres membres du groupe envahissent la pièce, les yeux écarquillés, le souffle coupé, dans l’incompréhension mais prêts à me porter secours.

Je réentends ta voix posée m’annoncer le programme de tournage.

Le pompier m’explique. Tu étais sur un cuirassé quand l’océan s’est soudain déchaîné. Aucune alerte n’avait retenti ; le réalisateur voulait préserver le réalisme. Sept d’entre vous ont été emportés par une vague foudroyante submergeant le pont. Quatre silhouettes sont réapparues quelques minutes plus tard, tremblantes et hébétées. Trois autres ont disparu dans les roulis furieux. Et toi, tu faisais partie des absents.

Les garçons bouclent mes dernières valises d’un geste mécanique, jetant des regards inquiets dans ma direction. Je reste immobile pendant ce qui me paraît durer une éternité et à la fois comme si le temps ne s’écoulait plus, figé. Le sol est dur sous mes genoux. Le parfum qui flotte n’est plus qu’écœurement.

Puis, dans un sursaut de volonté, je me redresse, m’appuyant sur le lit, les jambes flageolantes. Je saisis mes affaires et sors précipitamment. La douleur brutale de mon épaule, cognant contre le cadre de porte, me fait grimacer. Axel et le reste de l’équipe me suivent.

Moins de vingt-quatre heures après cet appel, je suis assise sur le quai de Los Angeles, les genoux enserrant mes bras. Le froid cinglant de la pierre m’engourdit. Je regarde les sauveteurs manœuvrer leurs embarcations : allers-retours incessants, jour et nuit. Le clapotis berce mes pensées, tandis qu’une odeur de vase s’infiltre dans mes narines. Mes larmes ont le même goût amer que l’embrun.

Autour de moi, les membres d’Axen forment une ronde silencieuse. Chacun, à tour de rôle, me tend un thermos de café brûlant, une cuillerée de beurre de cacahuète — ma délicieuse faiblesse — ou un peu d’eau fraîche. Ils m’encouragent à prendre une douche, à enfiler des vêtements propres. Leurs épaules servent d’oreiller quand l’épuisement me submerge.

Je m’installe dans un hôtel tout proche du port. Les garçons élisent domicile dans une chambre voisine. Chaque aube ravive l’espoir, chaque crépuscule l’éteint. Impuissante, je regarde les enquêteurs suspendre leurs recherches après trente-six heures d’efforts vains.

La colère me dévore. Je hurle sur ceux qui baissent les bras, je harcèle les hôpitaux de la région, je lance des alertes et déclenche des battues le long de la côte. Rien n’y fait.

Je me plonge dans le whisky, je vide chaque bouteille et je me noie presque. Je ne me nourris plus. J’arbore sur la peau les marques de mes ongles, plantés là pour détourner la douleur du cœur.

Je repousse quiconque veut m’aider, étouffée par leur présence.

Trois jours passent depuis ma résignation. Je comprends que tu ne peux survivre si longtemps en plein océan.

Comme un pacte scellé… Si tu meurs, je meurs.

---

On frappe à ma porte. Le son me parvient dans un écho étouffé, presque irréel.

Mon regard est vide. Immobile, allongée sur mon lit, je n’ai plus la force de bouger. Mon âme a quitté mon corps ; le néant ne suffit pas à décrire l’immense vide qui s’est installé. Je n’ai ni larmes à verser, ni colère à déchaîner, ni cris à pousser — seulement ce gouffre qui tarde à m’engloutir.

Si tu meurs, je meurs. Et aujourd’hui, je sens la mort m’enlacer.

Anémiée, déshydratée, je ne suis plus que l’ombre de moi-même. Je ne distingue ni le chaud ni le froid. Tous mes sens sont engourdis. Mon regard reste fixé sur un point vide.

Ton image flotte devant mes yeux, translucide comme un fantôme. Je ne rêve plus que de te rejoindre ; je t’aime plus que ma propre vie. Je ne peux exister dans un monde où tu ne vivrais que dans mes souvenirs. Toi, mon seul univers.

La porte s’ouvre dans un fracas assourdissant. Je ne réagis pas.

Des mains chaudes se posent sur moi et un parfum familier m’effleure. Eden est là, mort d’inquiétude. J’entends aussi Lyam et Axel ; ils tentent de me réveiller, mais je suis déjà partie. Une coquille vide, voilà tout.

Leurs voix appelant les secours résonnent sans écho dans ma tête. Le temps n’a plus aucune prise sur moi. Une douleur aiguë me transperce le bras ; je tressaille, ferme les yeux sur ta silhouette. Attends-moi, mon ange…

---

Une odeur agressive de désinfectant et de gel hydroalcoolique m’assaille. On me maintient immobile : mes poignets et mes chevilles sont entravés. La lumière crue des néons me brûle les paupières.

Groggy, je lutte contre le sommeil. J’ouvre les yeux : tu es toujours là, tu me regardes, tu m’attends. Je n’ai plus de force ; le moindre mouvement m’épuise. Mes paupières se referment et je sombre à nouveau.

Quand je m’éveille une seconde fois, la pièce embaume de fleurs : lys blancs sur la tablette, tulipes multicolores sur la commode, oiseaux de paradis et orchidées jaune orangé sur le chariot de médicaments. Je suis libre de mes liens. Eden dort dans le fauteuil, Lyam est assis sur une chaise de l’autre côté du lit, la jambe trémulant. Axel est absent.

Lorsque Lyam croise mon regard humide, il se lève d’un coup et serre ma main dans la sienne. Axel passe la porte avec des cafés, - rituel frénétique pour chasser ses émotions - et les dépose d’un claquement sur la commode. Eden sursaute, réalise que je suis éveillée, et caresse doucement mon visage. Le soulagement brille dans leurs yeux ; mon cœur se brise.

Ma blouse en papier froisse sinistrement alors que j’essaie de me redresser. Faible, je découvre mes bras amaigris : mes muscles ont fondu sous le jeûne prolongé.

Les regards silencieux qu’échangent les garçons traduisent l’inquiétude qui les a hantés pendant mon absence. Axel m’offre un café dans un gobelet en carton. Je le porte à mes lèvres : la boisson brûle ma gorge déjà irritée. Je la recrache.

« Les médecins ont dû te nourrir par sonde », explique Axel d’une voix basse. « Désolé de ne pas y avoir pensé avant de te proposer un café. »

Je passe la main sur ma gorge encore douloureuse. Une perfusion pend à mon bras, son aiguille rigide m’indispose.

« Tu nous a fait si peur », murmure Lyam, les larmes retenues. Je serre sa main, trop éprouvée pour parler, puis tourne la tête vers Eden. Son regard, fuyant, trahit la peine. Mes yeux croisent enfin mon reflet : cadavérique, le visage creusé, le teint blême, les cheveux ternis — l’image d’une vie suspendue.

Une aide-soignante pénètre dans la chambre et avertit les infirmières du couloir. L’une d’elles entre, mesure ma tension, écoute mon pouls — bat-il encore ? — puis examine mes yeux à la lumière d’une lampe de poche. Quelques examens viennent compléter le protocole.

L’infirmière me demande si je l’entends. Je hoche la tête, mais quand elle me presse de parler, je me refuse et détourne les yeux. Elle appelle l’unité psy.

Mon regard se perd de nouveau dans le vide, malgré la présence des garçons à mes côtés.

« Tu ne peux pas rester comme ça, ce n’est pas ce qu’il voudrait », chuchote Eden en caressant mes cheveux.

Foudroyée par ce « il », mes yeux se remplissent de larmes qui dévalent en cascade. Comprenez : je suis morte à l’intérieur. Je lui ai tout donné et il a sombré avec mon cœur, mon âme, la vie qui m’habitait.

L’heure de la fin des visites sonne. Mes frères de cœur s’éloignent, la gorge serrée, jusqu’à demain.

Seule, j’aperçois du coin de l’œil un sac plastique contenant mes vêtements. Je tends le bras pour l’atteindre. Le sac se déchire sous mes doigts et j’en sors mon téléphone.  La photo de nous sur l’écran accroche mes yeux quelques instants et lacère ma poitrine.

 Accueil → Messages → Jared.

« Regarde comme l’Irlande nous tend les bras ! J’ai trouvé une maison pittoresque pour nous installer, près des falaises de Moher. Le panorama est spectaculaire. J’ai hâte d’y être. Je t’aime ».

Une image époustouflante accompagne son message. Ma respiration se bloque, mes pleurs redoublent : nous ne ferons jamais ce voyage ensemble.

Comme pour ajouter à ma douleur, je feuillette nos photos. Chaque souvenir me serre la poitrine. J’ai si mal.

« Ma douleur n’a d’égale que l’amour que j’ai pour toi », je murmure, comme si tu pouvais m’entendre où que tu sois.

Je me lève, vais prendre une douche. Une idée germe et j’ai besoin de clarté.

Il est 23 h. L’équipe de nuit fait sa ronde toutes les deux heures.

Dès que la porte claque derrière le soignant, j’enfile mes vêtements, saisis mes affaires. J’entre-ouvre la porte : elle grince sur le lino. Ma tension explose. Un œil à gauche, un œil à droite ; personne.

Je me faufile dans le couloir, descends les escaliers à pas feutrés malgré mes bottines à talons. Les rambardes sont froides, la peinture rugueuse, les marches interminables.

Une double porte débouche sur le parking souterrain. J’avance, le cœur battant, l’odeur de la neige extérieure me promet la liberté. Je me lance dans une course folle, comme si l’alerte avait déjà retenti. J’épuise mon énergie, mais ça en vaut la peine. Enfin dehors, sur le trottoir face à l’hôpital.

Le bruit de la circulation m’enveloppe, ses lumières me guident. Je lève les yeux vers le ciel nocturne et respire cet air glacé.

Un taxi ! Je l’interpelle. Il freine, j’ouvre la portière et monte. Le chauffeur me demande ma destination : « L’aéroport, s’il vous plaît. »

Quelques dizaines de minutes plus tard, me voici assise, billet à la main, sans bagages, prête à tout quitter. Ce voyage, je le ferai pour nous. 

Un aller, sans aucun retour.

Les haut-parleurs grésillent et annoncent l’embarquement, l’écran LED clignote : embarquement pour la porte D12.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Sev ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0