CE QUE LA FRANCE CACHE SUR L’AFRIQUE : NÉGATION, COLONISATION ET MÉMOIRE VOLÉE

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Je marche sur les quais du Havre, le vent salé me fouette le visage et les grues s’élèvent contre le ciel gris. Mon téléphone vibre, je lis les notifications sur ma page Facebook. Certains messages sont anodins, d’autres contiennent des phrases qui glacent le sang, des commentaires qui nient l’histoire, la mémoire, l’existence même des victimes. Je suis submergé, et je me décide à écrire.

Le négationnisme, tel qu’il se déploie en France, ne date pas d’hier. Dès les années 1970, après la publication de « Le Mensonge d’Ulysse » et la montée de certaines tendances révisionnistes, des auteurs ont commencé à contester, à minimiser ou à effacer la réalité de l’Holocauste. En 1978, la loi Gayssot est adoptée, criminalisant la contestation des crimes contre l’humanité, notamment ceux définis par le tribunal de Nuremberg. Cette loi marque une reconnaissance claire : la négation de l’histoire n’est pas une opinion, c’est une atteinte à la mémoire collective et au tissu moral de la société. Selon l’Observatoire de la Laïcité et diverses études du CNRS, plusieurs dizaines de milliers de publications et sites internet diffusent encore aujourd’hui des propos négationnistes en France, souvent sous couvert de débats « historiques ».

Mais réduire le négationnisme à l’Holocauste serait une erreur, c’est une vision trop étroite. Il existe une dimension souvent passée sous silence : la négation des crimes coloniaux, notamment en Afrique. L’histoire des exactions en Algérie, au Congo, ou dans les colonies de l’Afrique occidentale française, a été largement minimisée, ignorée ou justifiée par certains discours officiels ou intellectuels. Le négationnisme n’est pas seulement antisémite, il est anti-africain, il efface l’existence et la souffrance de millions d’hommes et de femmes. Une anecdote frappante : en 2019, lors d’un débat sur les archives coloniales au Sénat, un historien dénonçait le fait que certains textes officiels minimisaient les massacres du Congo de Léopold II, laissant croire qu’ils étaient accidentels ou isolés.

Le négationnisme se définit donc comme la négation volontaire et systématique de faits historiques établis, souvent dans le but de légitimer des idéologies racistes ou discriminatoires. Il s’attaque à la mémoire collective, à la reconnaissance des victimes, et il fragilise la démocratie. Comme disait Voltaire, « Il est dangereux d’avoir raison dans des choses où des hommes accrédités ont tort », une phrase qui résonne étrangement aujourd’hui face à ceux qui nient ou déforment l’histoire coloniale ou les crimes contre l’humanité.

Chaque commentaire haineux que je lis me rappelle que cette menace est tangible, contemporaine. Le négationnisme n’est pas un simple débat intellectuel, c’est une attaque morale et sociale. Il se nourrit de l’ignorance, de la peur, et parfois d’une forme subtile de racisme structurel, qu’il soit antisémite ou anti-africain. C’est pour cela que chaque démocratie digne de ce nom doit avoir des lois, des outils, et une vigilance citoyenne pour le combattre, et pour protéger le socle de notre mémoire collective et de notre humanité partagée.

COMMENT LE NÉGATIONNISME SE PROPAGUE – PSYCHOLOGIE, SOCIÉTÉ ET MÉCANISMES DU SILENCE

Le négationnisme n’est pas seulement un phénomène intellectuel, c’est avant tout un mécanisme psychologique et social profondément enraciné. Il naît de la peur, du besoin de justification et parfois du désir de pouvoir. Psychologiquement, nier l’histoire permet à certains de se protéger de l’inconfort moral. Admettre les crimes du passé, qu’il s’agisse de l’Holocauste, des massacres coloniaux ou du trafic d’esclaves, oblige à un regard critique sur soi et sur sa société. Pour beaucoup, cette confrontation est insupportable, et le négationnisme devient un moyen de réécrire le récit collectif selon des lignes idéologiques ou racistes, souvent avec des sous-entendus antisémite ou anti-africains.

Sur le plan social, le négationnisme se diffuse dans des réseaux où l’ignorance et la désinformation prospèrent. À l’international, la Turquie nie encore le génocide arménien malgré les preuves historiques, certains manuels japonais minimisent les massacres de Nankin, et aux États-Unis, des récits édulcorés de l’esclavage circulent toujours. Dans chaque cas, nier les faits historiques sert à consolider des narratifs nationaux qui excluent certaines victimes et légitiment des hiérarchies de pouvoir.

En France, ce phénomène prend des formes spécifiques. L’antisémisme négationniste est le plus visible médiatiquement, mais la négation des crimes coloniaux est tout aussi prégnante. Le Havre, fondé en 1517, est un exemple parlant. Du XVIIᵉ au XIXᵉ siècle, ce port normand fut un acteur majeur du commerce triangulaire et du trafic d’esclaves. Plusieurs centaines de navires havrais ont traversé l’Atlantique, transportant des milliers d’Africains vers les colonies des Caraïbes et des Amériques. La Compagnie du Sénégal, créée en 1673, témoigne de l’organisation et de l’ampleur de ce commerce. Entre 1670 et 1830, environ 1 500 navires français participaient à ce trafic, et Le Havre, avec Nantes et Bordeaux, figurait parmi les principaux ports impliqués. La prospérité locale reposait sur ces profits, tandis que les souffrances humaines étaient niées ou minimisées, un exemple clair de négationnisme colonial.

Aujourd’hui encore, en Normandie, l’histoire du Havre et de ses complicités dans l’esclavage reste peu enseignée et parfois escamotée dans le débat public. Les archives, les registres portuaires et les bâtiments hérités de cette époque sont autant de témoins silencieux. La mémoire de ces crimes, souvent éclipsée, illustre parfaitement la manière dont le négationnisme peut s’ancrer dans le collectif et dans l’éducation.

Comprendre ces mécanismes psychologiques et sociaux permet de saisir pourquoi le négationnisme prospère : il se nourrit de l’indifférence, de l’ignorance et de la peur, il se diffuse via les réseaux sociaux, certains ouvrages, forums ou discours politiques. Il fragilise la mémoire collective et menace la démocratie. Lutter contre lui exige vigilance, éducation critique et reconnaissance de toutes les victimes, qu’elles soient juives, africaines ou issues d’autres communautés frappées par l’injustice. La Normandie, et plus particulièrement Le Havre, sont un rappel tangible que nier l’histoire, c’est trahir la mémoire des victimes et l’intégrité morale d’une société.

L’INCOHÉRENCE DE L’ÉTAT FRANÇAIS – ENTRE LOI, MÉMOIRE ET NÉGATION DES CRIMES AFRICAINS

Le négationnisme ne se limite pas aux livres d’histoire ou aux débats intellectuels. Il a des conséquences tangibles sur la société et sur le fonctionnement des institutions. Lorsqu’une partie significative de la population adopte des récits déformés ou refuse de reconnaître certaines violences historiques, la démocratie se fragilise. La mémoire collective s’efface, la conscience morale s’affaiblit, et les discriminations se normalisent. Les institutions deviennent alors le miroir de la société : si la population tolère ou ignore le négationnisme, le gouvernement et les institutions risquent de rester passifs, voire de légitimer ce silence.

En France, la loi Gayssot de 1990 sanctionne explicitement le négationnisme antisémite, celui qui nie l’Holocauste, reconnaissant ainsi le caractère moralement et socialement inacceptable de ce type de discours. Il existe une condamnation claire et des moyens judiciaires pour protéger la mémoire des victimes. Mais le négationnisme anti-africain, lui, n’est pas reconnu légalement. La colonisation, l’exploitation des ressources africaines, l’ingérence politique et militaire, et les massacres de millions de personnes restent partiellement niés ou minimisés dans les discours officiels et parfois dans l’enseignement. Ce silence légal et institutionnel constitue une injustice morale et une discrimination structurelle. Il valide implicitement l’effacement de la mémoire africaine et la perpétuation d’un récit national biaisé, alors même que les conséquences sont réelles : racisme contemporain, préjugés et marginalisation des populations issues d’Afrique ou de la diaspora.

Refuser de reconnaître légalement le négationnisme anti-africain, tout en sanctionnant le négationnisme antisémite, crée une asymétrie flagrante. La société française reçoit un message clair : certains crimes historiques méritent protection et mémoire, d’autres peuvent être effacés ou minimisés sans conséquence. Cette situation renforce le cycle du négationnisme : une population qui ignore ou minimise les crimes coloniaux produit un État et des institutions qui tolèrent, ignorent ou légitiment ces injustices. La morale collective, la justice sociale et la cohésion nationale en sont affaiblies.

Ainsi, le négationnisme anti-africain n’est pas seulement une distorsion historique, c’est un mécanisme de discrimination structurelle et de racisme institutionnel. La société, lorsqu’elle tolère ce silence, façonne des institutions qui suivent le même chemin, et le gouvernement devient le reflet de ces attitudes. Lutter contre cette injustice ne relève pas seulement de la législation, mais d’une responsabilité citoyenne, éducative et culturelle : seule une reconnaissance complète des crimes historiques, qu’ils soient européens ou coloniaux, peut briser ce cycle et restaurer l’intégrité morale de la société.

L’UNIVERSALISME À DEUX VITESSES : CERTAINS MORTS COMPTENT, D’AUTRES DISPARAISSENT

Je marche une dernière fois le long des quais du Havre, le vent chargé d’embruns me rappelle que la mer relie les continents, mais qu’elle a aussi servi de route à l’injustice et à l’exploitation. Je me demande, et je demande au lecteur : pourquoi l’État français condamne-t-il la négation de l’Holocauste, punie par la loi Gayssot de 1990, et tolère-t-il en revanche la négation des crimes coloniaux et de l’ingérence française en Afrique ? Pourquoi tant de vies africaines, victimes de massacres, de famines et de travail forcé, restent effacées de la mémoire officielle et de l’histoire enseignée, alors même que l’État continue aujourd’hui d’imposer sa domination par des interventions militaires, économiques et politiques ?

Cette dualité illustre l’incohérence morale de l’universalisme proclamé par la France. L’État se présente comme gardien de la justice et de la mémoire, mais applique des critères différenciés selon les victimes et les époques. L’histoire de la France en Afrique parle d’elle-même : l’Algérie, entre 1830 et 1962, a vu la mort d’au moins 1,5 million de personnes dans la guerre de conquête et d’indépendance. Le Congo et d’autres territoires ont subi des massacres, des famines, des exactions et un travail forcé qui ont coûté la vie à des dizaines de millions d’Africains. Aujourd’hui encore, la France maintient des formes d’ingérence multiples : contrôle monétaire, soutien à des régimes alliés, interventions militaires, exploitation systématique des ressources naturelles. Cette continuité historique montre que le négationnisme anti-africain n’est pas un oubli accidentel, mais un outil de maintien d’une politique de domination et de soumission.

Refuser de reconnaître officiellement ce négationnisme constitue une injustice morale et une discrimination structurelle. Alors que la mémoire des victimes de la Shoah est protégée par la loi, l’effacement ou la minimisation des crimes français en Afrique reste toléré et institutionnalisé. Ce silence n’est pas neutre : il légitime le racisme contemporain, entretient les préjugés et conditionne la politique et les institutions. La société, en tolérant ce négationnisme, façonne des institutions qui reproduisent cette indifférence, et la mémoire des victimes africaines demeure effacée ou déformée.

Comme l’écrivait Montesquieu : « Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce sous prétexte de lois », et Thucydide rappelait que « la justice est la mesure de la force des États ». La France, en sanctionnant certains négationnismes et en ignorant d’autres, détourne cette mesure, plaçant sa réputation et son prestige au-dessus de la vérité historique et de la justice réelle. L’universalisme proclamé devient un miroir déformant, où la mémoire de millions de victimes africaines est niée, et où le négationnisme est institutionnalisé par omission et complicité silencieuse.

Alors, je laisse le lecteur avec cette question : comment accepter que des crimes massifs, des génocides, des massacres et une exploitation systématique des populations africaines restent niés ou minimisés par l’État qui se prétend garant de la mémoire et de la justice ? Comment comprendre que l’ingérence actuelle, qui perpétue domination et pillage, soit le prolongement direct de cette histoire ? Reconnaître ces crimes et leur négation est non seulement un impératif moral, mais un acte de conscience citoyenne. C’est un pas vers une véritable justice universelle et historique. Refuser de le faire, c’est continuer à reproduire un système où l’histoire des Africains reste effacée, et où le négationnisme anti-africain est institutionnalisé, invisibilisé et normalisé.

T.E.H.

Analyste indépendant, observateur des dynamiques institutionnelles et géostratégiques.

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Chapitre1 message | 2 semaines

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