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Le professeur Martino avait pris possession du laboratoire mis à sa disposition par Georges Brousse quelques jours après avoir accepté l'offre. C'était un espace immense et ultramoderne, équipé des meilleurs instruments, avec un budget qui semblait effectivement illimité.

Pendant une semaine, il avait exploré les lieux, s’était familiarisé avec l'équipement et avait rencontré le personnel. Puis il avait attendu des instructions sur les réalisations à entreprendre.

Il n'eut pas longtemps à attendre.

Georges Brousse le convoqua dans son bureau au dernier étage du bâtiment, avec une vue spectaculaire sur la ville. Brousse était assis derrière un bureau en verre et acier, toujours avec son sourire amical.

Mais son expression devint sérieuse quand il poussa un document vers Martino.

─ Avant de commencer, Professeur, j'ai besoin que vous signiez ceci.

Martino prit le document et commença à le lire. C'était un engagement de confidentialité, le genre de contrat qu'on signait souvent dans l'industrie privée. Mais au fur et à mesure qu'il lisait, son malaise grandissait.

Les pénalités pour violation de la confidentialité étaient extrêmement importantes. Pas seulement des amendes financières, mais aussi la prison. Dix ans de prison pour divulgation d'informations classifiées.

D'un autre côté, le salaire proposé dépassait tout ce qu'il avait pu imaginer. En un an, il gagnerait plus que ce qu'il avait gagné en dix ans comme professeur d'université.

Martino hésita, le stylo en main. Quelque chose lui disait que s'il signait ce document, il ne pourrait plus faire marche arrière. Il franchissait une ligne invisible.

Mais la curiosité l'emporta. Et l'appât de l'argent aussi, il pouvait bien se l'avouer.

Il signa.

Brousse sourit, rangea le document signé dans un tiroir sécurisé, puis sortit un dossier épais.

─ Parfait. Maintenant, permettez-moi de vous expliquer pourquoi vous êtes ici.

Il lui expliqua qu’il allait travailler sur un projet gouvernemental ultra secret et d’une importance capitale. Puis il poussa le dossier vers Martino.

─ Voici un cahier des charges. Étudiez-le attentivement ce soir. Nous en discuterons demain matin en détail.

Martino prit le dossier, intrigué par le titre :

Cahier des Charges du Projet Biotel.


Ce soir-là, dans son appartement, Martino passa des heures à étudier le document.

Le projet Biotel visait à remplacer le smartphone par une puce téléphonique implantée dans la tête. Cette puce devait permettre toutes les fonctionnalités d'un smartphone moderne, appels, messages, accès Internet, photos, vidéos, mais contrôlées uniquement par la pensée de son propriétaire.

Plus besoin de sortir son téléphone de sa poche, de taper sur un écran, de parler à voix haute. Il suffirait de penser pour communiquer.

La puce devait aussi être dotée d'un programme d'intelligence artificielle sophistiqué qui aiderait l'utilisateur, apprendrait ses préférences, anticiperait ses besoins. Elle rendrait l'usage de la technologie complètement intuitif, un enfant devait pouvoir l'utiliser sans formation.

Au fur et à mesure de l'utilisation, toutes les informations seraient mémorisées dans le « cloud », un système de stockage en ligne. Et ces informations seraient accessibles au Gouvernement.

Martino s'arrêta à cette dernière phrase : accessibles au Gouvernement.

Il relut le passage plusieurs fois. Le cahier des charges ne cachait pas cette fonctionnalité, mais il ne la mettait pas en avant non plus. C'était là, écrit en petits caractères dans une section technique, presque comme une note de bas de page.

Le Gouvernement aurait accès à tout. Toutes les conversations, toutes les pensées exprimées via la puce, tous les endroits visités, toutes les images regardées. Tout serait enregistré, archivé, analysé.

Martino sentit un frisson le parcourir. C'était... c'était de la surveillance totale. Un contrôle absolu de la population qui lui rappelait un livre publié près de deux siècles auparavant, 1984, dont il avait oublié le nom de l’auteur. Une critique virulente des régimes totalitaires, qui explore comment un État peut manipuler la vérité et supprimer toute liberté individuelle.

Le cahier des charges ne donnait aucune explication sur le pourquoi de cette fonctionnalité. Et il ne détaillait pas comment l'intelligence artificielle serait programmée ni à quoi elle servirait exactement.

Martino avait du mal à comprendre le but exact de ces recherches. Pourquoi le gouvernement y attachait-il autant d'importance ? Pourquoi ce niveau de secret ?

Il se demanda ce qu'on lui cachait encore.

Mais le projet était fascinant d'un point de vue technique. C'était un challenge immense, qui repousserait les limites de ce qu'on croyait possible. Marier la biologie et l'électronique de façon si intime, créer une interface directe entre le cerveau humain et la machine...

Malgré ses doutes, Martino sentait l'excitation monter en lui. C'était le genre de projet dont rêvait tout scientifique, quelque chose qui changerait le monde.

Il ne réalisait pas encore à quel point il avait raison.

Le lendemain matin, Brousse le reconvoqua.

─ Alors, Professeur, que pensez-vous du projet Biotel ?

Martino choisit ses mots avec soin :

─ C'est très intéressant d'un point de vue technique. Mais je ne comprends pas pourquoi le gouvernement y attache autant d'importance. Pourquoi ce niveau de secret ?

Brousse se cala dans son fauteuil, joignant les mains devant lui.

─ Ce n'est pas notre problème, Professeur. Notre rôle est de développer la technologie. Les décisions politiques ne nous concernent pas.

Martino comprit le message : ne posez pas trop de questions.

─ La première étape, continua Brousse, consistera à former une équipe. Je vais convoquer plusieurs candidats sûrs et vous choisirez les cinq qui vous paraîtront les meilleurs.

─ Et pour l'intelligence artificielle ? demanda Martino. C'est un domaine que je ne maîtrise pas.

─ C'est prévu. Nous avons déjà identifié la personne qu'il nous faut. Nous en reparlerons plus tard.

Brousse se pencha en avant, son regard devenant plus intense :

─ Quand aurons-nous un prototype fonctionnel ?

Martino réfléchit rapidement, calculant mentalement les différentes étapes.

─ Recrutement, formation de l'équipe, répartition des tâches... j'estime le délai à environ dix à douze semaines pour avoir quelque chose de testable. Pour l'AI, je ne peux pas répondre – cela dépendra de la personne que vous recruterez.

─ Très bien. Nous restons en contact, Professeur.

Martino constitua rapidement son équipe parmi les candidats que Brousse lui présenta. Cinq scientifiques brillants, tous spécialistes dans leur domaine : neurophysiologie, électronique, informatique, biochimie.

Il les mit immédiatement au travail, donnant à chacun une partie de la tâche à accomplir sans jamais leur dévoiler le but final. Ils étaient censés concevoir une nouvelle puce téléphonique dotée de nouvelles fonctionnalités qui leur seraient révélées progressivement.

Le compartimentage de l'information était la règle. Personne ne devait avoir une vue d'ensemble du projet, à part Martino lui-même.

Un mois plus tard, Georges Brousse arriva au laboratoire accompagné d'une jeune femme.

Elle était petite, timide en apparence, avec des cheveux bruns tirés en arrière et de grands yeux noirs qui semblaient tout observer avec une intensité dérangeante. Elle ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans, mais il y avait quelque chose dans son regard qui trahissait une maturité bien au-delà de son âge.

─ Professeur Martino, permettez-moi de vous présenter Syvantha Prom.

Martino lui serra la main. Sa poignée de main était ferme, assurée, pas du tout celle d'une personne timide.

─ Mademoiselle Prom est, poursuivit Brousse, la meilleure spécialiste en intelligence artificielle de sa génération. Certains disent même qu'elle est un génie dans son domaine.

Syvantha rougit légèrement mais ne dit rien.

─ Elle sera chargée de développer les fonctions AI de la nouvelle puce, continua Brousse. Pour des raisons de sécurité, elle ne communiquera pas ses travaux aux autres membres de l'équipe. Par contre, elle devra avoir connaissance des progrès dans l'élaboration de la future puce pour pouvoir y adapter ses propres programmes.

Martino hocha la tête. Encore du compartimentage. Cette obsession du secret commençait à l'inquiéter sérieusement.

Il se tourna vers Syvantha :

─ Bienvenue dans l'équipe, Mademoiselle Prom. Je suis certain que nous ferons du bon travail ensemble.

Syvantha lui adressa un sourire poli mais distant.

─ Merci, Professeur. J'ai hâte de commencer.

Martino lui remit un dossier contenant l'état d'avancement du programme. Syvantha le parcourut rapidement, ses yeux absorbant l'information avec une vitesse impressionnante.

Puis elle repartit avec Brousse, sans avoir prononcé plus de quelques mots.

Martino la regarda partir avec un sentiment étrange. Il y avait quelque chose chez cette jeune femme, l’intelligence certes, mais aussi une tension sous-jacente, comme si elle portait un poids invisible.

Il secoua la tête. Il se faisait des idées.

Deux mois plus tard, le professeur Martino réunit toute l'équipe dans la grande salle de conférence du laboratoire. C'était la première fois qu'ils se retrouvaient tous ensemble depuis le début du projet.

Martino leur expliqua enfin la finalité du travail confié à chacun. Il leur montra le schéma de la future puce, telle qu'il la concevait, un dispositif minuscule mais extraordinairement complexe qui combinerait biologie et technologie d'une façon jamais vue auparavant.

Puis il leur demanda d'entrer les programmes qu'ils avaient élaborés individuellement dans un supercalculateur qui allait simuler le fonctionnement de la puce.

L'excitation était palpable dans la salle. Pendant des mois, ils avaient travaillé sur des fragments sans voir l'ensemble. Maintenant, enfin, ils allaient découvrir le résultat de leurs efforts combinés.

─ Avant de lancer la simulation, dit Martino, je veux vous présenter la dernière membre de notre équipe.

Il fit signe à Syvantha qui se tenait dans un coin de la salle, presque invisible.

─ Syvantha Prom a élaboré le programme d'AI qui sera intégré à la future puce. C'est la pièce maîtresse du projet, le système qui permettra une interaction intuitive entre l'utilisateur et la technologie.

Syvantha s'avança, mal à l'aise d'être sous les projecteurs. Elle expliqua brièvement son travail, un programme capable d'apprendre les préférences de l'utilisateur, d'anticiper ses besoins, de faciliter toutes les interactions.

Les questions fusèrent. Comment l'AI apprenait-elle ? Comment garantissait-elle la vie privée de l'utilisateur ? Comment évitait-elle les erreurs ?

Syvantha répondait avec assurance, sa timidité s'évaporant quand elle parlait de son domaine d'expertise. Mais Martino remarqua qu'elle éludait certaines questions, particulièrement celles concernant la vie privée et la collecte de données.

Six mois plus tard, après d'innombrables tests et corrections, le moment de vérité arriva.

Toute l'équipe était réunie pour réceptionner le prototype de la puce, baptisée Biotel Bêta. La phase de test pouvait enfin commencer avant la première implantation humaine et la mise en production en grande série.

La puce fut insérée dans une machine spécialement conçue, elle-même reliée au professeur Martino par deux électrodes appliquées sur ses tempes.

Sur une table à proximité, un smartphone était allumé, son numéro inscrit au tableau en gros caractères.

─ Nous sommes prêts, Professeur, annonça un des techniciens.

Martino prit une profonde inspiration. C'était le moment. Des années de travail allaient être validées ou réfutées dans les prochaines minutes.

Il regarda attentivement le numéro au tableau, le mémorisant. Puis il ferma les yeux et se concentra.

Je veux appeler ce numéro.

Il ne prononça pas ces mots à voix haute. Il les pensa simplement, les visualisant dans son esprit.

Le téléphone sonna.

Un des assistants décrocha, sélectionna le mode mains libres.

─ Allô ?

─ Voilà. Je crois que nous avons réussi.

C'était la voix du professeur Martino. Mais sa bouche ne bougeait pas. Ses lèvres restaient fermées. Pourtant, sa voix sortait clairement du téléphone.

L'équipe resta bouche bée.

─ J'ai simplement pensé le numéro et j'ai voulu l'appeler, continua la voix de Martino. Il me suffit de penser et de décider si les phrases peuvent être envoyées vers le correspondant.

Le téléphone, à peine raccroché, sonna à nouveau. Sur l'écran, un SMS apparut : Le texto fonctionne aussi !

Martino rouvrit les yeux, un immense sourire aux lèvres.

─ Je fais un dernier essai. Regardez bien l'écran.

Le texte s'effaça et fut remplacé par une image vidéo en direct. L'équipe ébahie se reconnaissait à l'écran, la caméra était dans l'esprit de Martino, transmettant ce qu'il voyait en temps réel.

─ L'AI a fonctionné parfaitement pour tous les modes, y compris le mode vidéo. Bravo les amis, nous avons gagné. Nous allons pouvoir passer à l'étape suivante.

Des applaudissements éclatèrent. Des cris de joie. Des embrassades.

Seule Syvantha ne participait pas à la célébration. Elle se tenait à l'écart, regardant la scène avec une expression indéchiffrable.

Martino la vit et s'approcha d'elle.

─ Vous n'êtes pas contente, Mademoiselle Prom ?

Elle leva les yeux vers lui, et pour la première fois, il vit quelque chose comme de la peur dans son regard.

─ Si, Professeur. C'est juste que... je me demande si nous avons bien fait.

Martino fronça les sourcils.

─ Bien fait ? Nous venons d'accomplir quelque chose d'extraordinaire ! Nous avons créé une interface directe entre l'esprit humain et la machine !

─ Je sais, murmura Syvantha. C'est exactement ce qui m'inquiète.

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