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4 minutes de lecture

Scipion travaillait sur la traduction depuis près de trois semaines maintenant. Le temps filait étrangement dans sa prison inconfortable, les jours se confondaient, rythmés uniquement par les repas et les livraisons d'archives.

Il avait fait une demande au Comité Médical au sujet de Biotel, espérant trouver des documents médicaux qui en parleraient. Mais les réponses avaient été négatives : personne n'en avait jamais entendu parler dans les milieux médicaux.

Scipion éplucha à nouveau toutes les archives dont il disposait. Il fallut plusieurs heures, mais finalement, au fond d'un carton poussiéreux, il trouva quelque chose.

Un entrefilet dans un quotidien du 5 juillet 2059. Trois lignes à peine, noyées au milieu des faits divers :

Deux puciphobes arrêtés hier ont été exécutés ce matin après un procès expéditif. Ils avaient réussi à se débrancher et à vivre sans puce pendant plusieurs semaines, échappant ainsi à la surveillance. Le Gouverneur Général a rappelé que toute tentative de retrait de la puce était passible de la peine de mort.

Se débrancher. Scipion se demanda longuement si c'était la bonne traduction. Mais le contexte ne laissait aucun doute. Ces gens avaient retiré leur puce, s'étaient « débranchés » du système.

Et ils avaient été exécutés pour cela.

Scipion sentit un frisson le parcourir. Le système politique de l'époque pré-stormienne était devenu un régime totalitaire pur et dur. Pas de nuances, pas de demi-mesures. Obéis ou meurs.

Il reprit le Journal, déterminé à comprendre comment on en était arrivé là.

Journal de Syvantha Prom

Nous avons enfin eu le fin mot du projet Biotel. Il s’agissait en réalité d’implanter dans la tête de tous les habitants de la planète une puce téléphonique dotée d’une intelligence artificielle. Cette AI permettrait de se passer de tout apprentissage et même les enfants pourraient obtenir, de façon tout à fait intuitive, un contact téléphonique, une connexion sur le Sidernet ou visionner un film simplement par la pensée. Au fur et à mesure de l’utilisation de la puce, toutes les informations seraient mémorisées dans le cloud et seraient à la disposition du Gouvernement sans que les individus en soient informés. Par informations, il faut comprendre tout ce qui s’écrit, tout ce qui se dit ou se voit, car tout sera enregistré.

Tout un chacun serait doté de lentilles de contact spéciales qui permettraient de regarder un film ou de faire une visio-conférence simplement en y pensant.

Une surveillance totale, absolue, permanente. Non seulement de ce que les gens faisaient, mais de ce qu'ils pensaient, voyaient, disaient. Chaque instant de chaque vie, enregistré, archivé, analysable à volonté par les autorités.

Scipion n’avait pas tout compris mais il était effaré par ce qu’il lisait. Il nota dans son carnet les mots : cloud, lentilles de contact et visio-conférence en se promettant d’en rechercher le sens exact. Puis il reprit sa lecture.

Journal de Syvantha Prom

Le but de tout cela était clair : tenir en laisse les populations, les abrutir et détourner leur attention des difficultés économiques et sociales. Ce système dépassait tout ce que l’ANS[1] n’aurait jamais imaginé.

Mais il y a encore pire. La puce donnait la possibilité de faire de l’enseignement la nuit pendant le sommeil et aussi de laver les cerveaux en envoyant des messages subliminaux pour diriger l’opinion publique vers telle ou telle direction. La population mondiale allait être transformée en un troupeau de moutons grâce à la puce.

Scipion ferma les yeux un instant, essayant d'imaginer ce que cela signifiait.

L'enseignement pendant le sommeil, cela pouvait être positif, en théorie. Apprendre sans effort, acquérir des connaissances en dormant. Mais combiné avec le « lavage de cerveau » et les « messages subliminaux », cela devenait une arme de manipulation de masse.

On pouvait littéralement programmer les gens. Leur faire croire ce qu'on voulait qu'ils croient. Leur faire désirer ce qu'on voulait qu'ils désirent. Les transformer en robots obéissants tout en leur laissant l'illusion de la liberté.

Les trois dernières lignes de la page étaient partiellement illisibles, l'encre ayant coulé ou le papier ayant été endommagé. Scipion traduisit scrupuleusement les quelques mots qu'il pouvait distinguer, sans espérer obtenir un texte intelligible.

Journal de Syvantha Prom

puce impulsion

mortelle rebelles

puciphobes

Scipion fixa ces fragments, essayant d'en extraire un sens. Une impulsion mortelle ? La puce pouvait tuer ?

Il repensa à l'article qu'il avait lu. Les puciphobes exécutés. Mais peut-être que certains n'avaient pas besoin d'être capturés pour être exécutés. Peut-être que la puce elle-même pouvait servir d'arme.

L'idée était tellement monstrueuse qu'il refusa d'abord de la croire. Mais plus il y réfléchissait, plus cela avait du sens. Une puce implantée dans le cerveau, capable de générer des impulsions électriques... pourquoi ne pourrait-elle pas générer une impulsion assez forte pour tuer ?

Un outil de contrôle total. Un système d'exécution à distance. Une arme parfaite pour un régime totalitaire.

Scipion était atterré par ce qu'il venait de lire. Biotel n'était pas simplement un outil de surveillance ou de communication. C'était une monstruosité, un véritable crime contre l'humanité.

Et Syvantha avait participé à sa création.

Il comprenait maintenant pourquoi elle se considérait comme responsable de la fin du monde. Comment pourrait-elle ne pas porter ce poids sur sa conscience ?

Il s'astreignit à mettre au propre sa traduction et à rédiger les commentaires explicatifs qu'il jugeait indispensables. Ce travail lui prit plusieurs heures. Il voulait que tout soit clair, que même quelqu'un sans aucune connaissance de l'Ancien Monde puisse comprendre l'horreur de Biotel.

La traduction du premier feuillet était enfin terminée. Elle avait été laborieuse mais très instructive. Elle avait apporté de nombreuses informations sur la situation et l'évolution de la société pré-stormienne.

Mais Scipion n'arrivait toujours pas à faire le lien avec le Grand Orage. La cause de la catastrophe n'apparaissait toujours pas clairement. Comment une puce de surveillance pouvait-elle causer la destruction presque totale de l'humanité ?

Il allait devoir continuer sa lecture pour le découvrir.

[1] L’ANA (Agence Nationale de Sécurité) était un organisme gouvernemental chargé d’espionner les habitants des anciens Etats Unis d’Amérique, en lisant leur courrier, en écoutant leurs conversations téléphoniques et en notant tous leurs déplacements, sous prétexte de lutter contre le terrorisme.

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