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Le professeur John Isselam réfléchissait au chemin parcouru depuis les premières expériences temporelles menées sur les souris. Il était assis dans son bureau, tard dans la nuit, incapable de dormir à cause d'un problème qui le taraudait depuis des semaines.
Les expériences sur les souris s'étaient bien déroulées avec des souris sous cloche mais seulement pour un retour d’une minute dans le passé. C'était spectaculaire, révolutionnaire même. Mais quand ils avaient essayé d'envoyer une souris pour des durées plus longues, une heure, un jour, l'animal ne revenait jamais.
Ils avaient perdu trois souris ainsi avant qu'Isselam ne décide d'arrêter les expériences. Ce n'était pas tant par compassion pour les animaux, bien que cette pensée le dérangeât, mais parce qu'ils gaspillaient des ressources précieuses sans comprendre le problème.
John avait fait et refait ses calculs des dizaines de fois. Il avait vérifié chaque équation, chaque hypothèse. Mais il ne trouvait aucune erreur de raisonnement. En théorie, tout devrait fonctionner.
Alors pourquoi les souris ne revenaient-elles pas ?
Il avait discuté du problème avec Scipion Laffricain, ce jeune linguiste brillant qui était devenu bien plus qu'un simple collaborateur, un ami, presque un frère. Scipion n'avait pas pu l'aider directement, ce n'était pas son domaine d'expertise, mais il lui avait donné un conseil précieux :
— John, tu devrais revoir les théories sur la relativité. Discutes-en avec Agnès. Elle voit les choses différemment de toi. Parfois, il faut un regard neuf sur un vieux problème.
Agnès Fournier-Laffricain, l'épouse de Scipion, était effectivement une experte en relativité. John avait commencé à collaborer avec elle sur certains aspects théoriques, et leur travail commun avait porté ses fruits.
Ce soir-là, alors qu'il essayait encore de comprendre pourquoi ses souris ne revenaient pas, John se retrouva à penser à Scipion et Agnès. Leur couple fascinait tout le monde dans le laboratoire. Deux esprits brillants, complémentaires, qui s'aimaient avec une intensité qui réchauffait le cœur.
John avait été invité à leur réception de dix ans de mariage quelques semaines plus tôt. Une belle fête, simple mais joyeuse, où tout le laboratoire s'était retrouvé. John s'était tenu près du bar, observant Scipion et Agnès danser ensemble, leurs jumeaux de cinq ans jouant autour d'eux.
Il y avait quelque chose de beau dans cette scène. Une promesse que malgré la vie souterraine, malgré les privations, l'humanité pouvait encore être heureuse.
Perdu dans ces pensées, John n'avait prêté attention qu'à moitié aux conversations autour de lui. Deux invités qu'il ne connaissait pas, probablement des amis de Scipion, s'étaient approchés du bar pour prendre un verre.
— Tu sais ce qu'on dit, avait dit l'un d'eux à son compagnon en riant. On ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre.
L'autre avait ri aussi :
— C'est vrai. On ne peut pas être et avoir été !
John avait sursauté. Ces mots, prononcés comme une banalité, venaient de déclencher quelque chose dans son esprit.
On ne peut pas être et avoir été.
C'était la solution ! C'était évident maintenant, tellement évident qu'il se demandait comment il avait pu ne pas le voir plus tôt.
On ne pouvait pas retourner dans un passé où on avait déjà existé. On ne pouvait pas vivre deux fois les mêmes événements. C'était un paradoxe temporel fondamental.
Les souris qu'il envoyait une heure en arrière, un jour en arrière, retournaient dans un passé où elles avaient déjà vécu. Leur version « passée » existait déjà à ce moment-là. Deux versions identiques du même être ne pouvaient coexister au même instant, l'univers refusait ce paradoxe.
Pour voyager dans le passé, il fallait aller dans un temps où on n'existait pas encore. Avant sa naissance.
John avait quitté la fête précipitamment, s'excusant auprès de Scipion et Agnès avec des explications confuses. Il devait retourner au laboratoire, il devait noter ces idées avant de les oublier, il devait...
Scipion avait simplement souri et lui avait dit :
— Va, John. Je sais que tu as trouvé quelque chose. On fêtera ton « eurêka » une autre fois.
Maintenant, assis dans son bureau au milieu de la nuit, John finalisait ses calculs. Il allait formuler ce qu'il appelait déjà « le premier aphorisme des paradoxes du temps » :
On ne peut pas retourner dans un passé où l'on a déjà vécu.
Cela signifiait qu'un voyageur temporel devait nécessairement aller dans une époque antérieure à sa naissance. Une souris de six mois ne pouvait remonter que de sept mois ou plus dans le passé.
C'était une limitation considérable. Mais au moins, maintenant, ils avaient une règle claire à suivre.
John se leva et se dirigea vers la fenêtre de son bureau, une fausse fenêtre, en réalité, un écran affichant des images de l'Ancien Monde capturées avant le Grand Orage. Ce soir, l'écran montrait un coucher de soleil sur l'océan, quelque chose que John n'avait jamais vu de ses yeux.
Il allait recommencer les expériences. Cette fois, avec de jeunes souris envoyées plusieurs mois en arrière. Si sa théorie était correcte, elles devraient revenir.
Et si elles revenaient, alors le voyage dans le temps deviendrait une réalité.
Une réalité qui changerait tout.

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