Pour celui qui viendra après
« Pour celui qui viendra après. À toi, Adam. Je te confie ceci. Si tu lis ces mots, c’est que notre voyage sur Oberon a échoué... »
À la lecture de ces phrases, les yeux d’Adam s’embuèrent. Une brûlure familière lui monta à la gorge, et des larmes silencieuses commencèrent à couler sur ses joues. Il baissa la tête, submergé par l’émotion, incapable de poursuivre pendant un instant.
Il inspira profondément, essuya ses larmes d’un revers de manche, puis reprit la lecture.
« Adam, je te laisse mon héritage. Mon savoir. Mes découvertes. Tu es l’avenir. Tu es meilleur que moi. De grandes choses t’attendent. Ce dossier contient l’ensemble de mes hypothèses, de mes réflexions, mes doutes et mes certitudes. En le parcourant, tu comprendras peu à peu l’étendue de ce que furent les Esthérian’s. Commence ici. Premier axe : Comprendre leur écriture. La traduire. »
Adam resta là, les yeux fixés sur l’écran, comme suspendu dans le temps. Pour la première fois, il ne se sentait plus seul face à l’immensité de ce mystère. Eamon Fedrus était mort, mais il avait laissé derrière lui une voie. Un passage. Une torche à transmettre.
— Bon... ok. J’ai du boulot. C’est parti, alors. Merci, Eamon... murmura-t-il, empli de reconnaissance.
Il savait que sans la compréhension de l’écriture des Esthérian’s, il n’irait nulle part. Chercher l’Ascendium ou leurs vestiges n’aurait aucun sens sans cette clef fondamentale. Tout commençait là.
Eamon n’était plus là pour le guider. Le fardeau reposait désormais entièrement sur lui. Mais malgré l’urgence, malgré la brutalité de leur séparation, Adam savait une chose : son mentor avait tout prévu. Il n’avait peut-être pas eu le temps de lui transmettre son savoir de vive voix, mais il avait laissé un chemin à suivre.
Au fond, Eamon avait dû le pressentir. Peut-être avait-il compris, quelque part en lui, qu’Oberon V serait son dernier voyage.
Le premier axe du dossier contenait une série de fragments de textes Esthérian’s que Fedrus avait partiellement traduits au fil des années. Chaque passage offrait un aperçu unique de leur culture, de leur technologie, ou de leurs croyances. Les textes étaient soigneusement annotés, ligne par ligne, expliquant les méthodes de décodage, les structures grammaticales, et la logique d’un dialecte oublié depuis des millénaires. Au fil de ses notes, Eamon détaillait les techniques qu’il avait développées pour comprendre cette langue éteinte. Il y décrivait les schémas lexicaux, les racines conceptuelles, et les difficultés propres à une civilisation aussi éloignée de toute référence humaine. Malheureusement, les sources étaient limitées, souvent fragmentaires, et parfois contradictoires.
Certaines bribes faisaient allusion à une technologie de dissimulation — sans doute à l’origine de la théorie selon laquelle les Esthérian’s auraient volontairement effacé leurs traces. D’autres fragments évoquaient une figure divine d’apparence omnipotente, au rôle encore obscur.
Mais la pièce maîtresse, la traduction la plus riche, provenait d’une découverte bien connue des Terriens : l’ARCHE, retrouvée sur Mars.
L’ARCHE. Tu dois le savoir, Adam. C’est, à ce jour, la plus grande découverte jamais faite sur les Esthérian’s. Ce lieu a changé le destin de la Terre. Grâce au savoir qu’elle renfermait, l’humanité a franchi le seuil de l’âge interstellaire. En quelques décennies, ils ont rattrapé – puis dépassé – la plupart des civilisations du Bras d’Orion. Les technologies d’hyperespace, qui alimentent aujourd’hui les moteurs du Consortium, trouvent toutes leur origine dans les schémas et équations récupérés dans l’ARCHE. C’est ce savoir que l'humanité a monnayé pour obtenir une place dans l'échequier politique. Ce savoir qui a permis à l’ingénierie terrienne d’être reconnue comme l’une des plus avancées du secteur. L’ARCHE est une clé. Mais elle ne nous a offert qu’un fragment de ce que les Esthérian’s avaient construit.
En poursuivant la lecture des notes du docteur Fedrus, Adam ne pouvait qu’admirer la profondeur des connaissances des Esthérian’s. Les analyses méticuleuses et les descriptions de son mentor apportaient une clarté rare, révélant peu à peu l’ampleur d’une civilisation bien au-delà de ce que les peuples du Consortium pouvaient concevoir. Selon les dernières données concernant l’ARCHE, les scientifiques terriens et leurs homologues du Bras d’Orion avaient mis au jour des éléments décrivant une forme de propulsion hyperspatiale encore plus avancée que celle actuellement utilisée. Mais ils n’en comprenaient encore que les bases, à peine l’écume d’un savoir vertigineux. D’autres passages, plus fragmentaires, évoquaient une technologie de protection complexe. Bien qu’incomplètes, les descriptions suggéraient un lien avec les systèmes de dissimulation — peut-être même à l’échelle planétaire. Adam se demanda si une telle technologie, si elle existait encore, pouvait être suffisamment autonome pour fonctionner aujourd’hui... et dissimuler encore certains lieux au regard de toute forme de vie. Puis vint l’évocation énigmatique d’un “dieu omnipotent”. Le texte, gravé sur un pan de mur à moitié effacé, était criblé de symboles partiellement traduits. Il avait davantage des allures de réflexion philosophique que d’un dogme religieux. Adam resta songeur.
— Une civilisation aussi avancée, tournée vers la science, croyait-elle vraiment en une entité supérieure ? Ou était-ce une métaphore ? Un concept technologique si complexe qu’il avait été divinisé ?
Plus il plongeait dans les archives d’Eamon, plus les questions s’accumulaient. Le puzzle semblait sans fin, chaque réponse menant à d’autres énigmes. Submergé par l’afflux d’informations, il laissa sa tête basculer vers l’arrière, reposant contre l’appui-tête du fauteuil. Pendant un instant, il resta silencieux, les yeux fixés au plafond de la salle de repos, perdu dans un tourbillon de pensées.
La traduction des textes se faisait à partir des symboles déjà répertoriés par Eamon. Grâce à ces repères, Adam commençait à déchiffrer lentement, mais avec une étonnante facilité, cette langue oubliée. Contre toute attente, il progressait rapidement, presque comme si cette écriture lui était familière. L’idée lui traversa l’esprit un instant — absurde, et pourtant persistante.
Il en avait conscience : comprendre cette langue, savoir la lire, c’était la clef. La première étape essentielle vers la vérité.
Plongé dans ses réflexions et ses essais de traduction, Adam fut tiré de sa concentration par un doux chuintement mécanique : la porte de la salle de repos venait de s’ouvrir. Seyra entra, se dirigea sans un mot vers la cuisine intégrée, prit un plat et se servit dans le réfrigérateur. Elle s’installa face à lui, posa son repas sur la table et brisa le silence.
— Alors ? Tu as trouvé quelque chose à propos de cette tablette ?
— Non… rien de concluant. Ni sur la tablette, ni sur une quelconque piste liée à l’Ascendium. Peut-être que l’ARCHE sur Mars pourrait contenir quelque chose, mais…
— Mars ? releva Kiran en fronçant les sourcils. Tu veux qu’on aille sur Mars, maintenant ?
— Si la bibliothèque d’Hedora ne nous donne rien, ce sera notre seule piste, répondit Adam avec sérieux.
— Stop ! Je vous arrête tout de suite, tous les deux, coupa sèchement Seyra en posant sa fourchette. Aller sur Mars, c’est hors de question.
— Et pourquoi ça ? demanda Kiran, surpris par sa réaction.
— Parce que Mars est l’endroit le plus surveillé de tout le Bras d’Orion, répondit-elle avec fermeté. C’est la planète la mieux gardée par le Consortium. Tenter de s’y infiltrer, c’est du pur suicide.
— Alors, la piste se refroidit encore… hein, Adam ? lança Kiran avec un soupçon d’amertume. De toute façon, Hedora est réputée pour ses milliers de merveilles. Sa bibliothèque doit bien pouvoir nous aider. Et puis, pour l’instant, la priorité, c’est de comprendre ce qui t’arrive, Adam. Compris ?
— Non, justement. Encore une fois, non.
— Quoi, encore ? grogna Kiran, l’agacement montant.
— “Quoi encore” ? répéta Seyra en se tournant vers lui. La priorité, ce n’est ni l’Ascendium, ni Adam… c’est toi, Kiran ! Tu es grièvement blessé, je te le rappelle. Ce n’est pas parce que les antidouleurs et un pansement temporaire te font oublier la douleur que tu vas mieux !
Seyra appuya les mots en haussant le ton, visiblement excédée.
— C’est bon, je sais ! répondit Kiran, un peu piqué. Rabat-joie, va…
— Cela dit, Kiran n’a pas tout à fait tort, reprit Seyra, plus calme. Peut-être qu’Hedora offrira enfin des réponses. En attendant, on ferait mieux de profiter du temps qu’il nous reste pour nous reposer. Une fois sur place, il faudra être prêts.
Adam hocha la tête.
— Mon contact se trouve dans un quartier appelé Zeta Heaven. C’est une zone de non-droit, un endroit dangereux. Là-bas, aucune erreur ne sera permise. Pas de gestes suspects, pas de bavardage inutile. On doit être aussi discrets que l’air. Compris ?
— Reçu, dit Adam en se levant. En attendant, je vais aller prendre une bonne douche… et dormir un peu. Je suis épuisé.
— Bonne idée. Repose-toi bien. Et toi aussi, Kiran, tu devrais faire pareil.
— Ne t’en fais pas, répondit le félin en s’étirant. Je risque pas de bouger d’ici. Haha.
Enfin allongé dans sa couchette, Adam se laissa lentement glisser dans un sommeil agité, lourd d’émotions accumulées. À peine eut-il fermé les yeux qu’il fut happé par un rêve d’une étrangeté dérangeante. Un son lointain, presque imperceptible, flottait à la lisière de l’audible — un bourdonnement grave, omniprésent, qui semblait émaner de partout à la fois. Il emplissait l’espace, vibrait dans sa poitrine, comme une présence invisible. En arrière-plan, des cliquetis mécaniques, réguliers, évoquaient le ronronnement de machines anciennes. Une ambiance technologique, mais décalée… comme si elle n’appartenait à aucun temps précis. Sa vision, elle, était trouble — comme s’il observait le monde à travers un voile de brume légère, irréelle. Et dans cette brume flottaient des symboles. Des glyphes Esthérian’s, mouvants, vivants presque. Ils dansaient lentement dans son champ de vision, ou peut-être dans ses yeux eux-mêmes. Adam savait, au plus profond de lui, qu’ils avaient une importance capitale. Mais chaque tentative pour les lire, chaque effort pour les déchiffrer, ne faisait qu’embrouiller son esprit davantage. Plus il essayait de comprendre, plus la confusion l’envahissait, étourdissante, presque douloureuse.
Il parvint, tant bien que mal, à distinguer l’endroit où il se trouvait. Une pièce obscure, silencieuse, dont les murs semblaient faits d’un métal inconnu, presque irréel — une surface lisse, aux reflets cuivrés, vibrant doucement sous une lumière vacillante, comme si elle respirait. Dans l’obscurité oppressante, des pas résonnaient. Lents. Lourds. Inexorables. Mais personne n’était en vue. Chaque résonance semblait se rapprocher, amplifiant l’angoisse qui montait en lui, goutte à goutte. L’air lui-même semblait se contracter, chargé d’une tension invisible. Puis, sans avertissement, une console s’illumina dans un coin de la pièce, projetant une lueur turquoise froide, presque surnaturelle. La lumière s’étendit en cercles pulsants sur le sol, révélant à peine les contours de l’environnement. Intrigué — ou peut-être poussé par une force intérieure qu’il ne comprenait pas — Adam s’approcha lentement. À mesure qu’il s’approchait, les symboles Esthérian’s affichés sur l’écran commencèrent à s’animer. Les glyphes se réorganisaient d’eux-mêmes, formant des motifs d’une complexité vertigineuse, mouvants, impossibles à saisir du regard.
Alors qu’il tentait désespérément de comprendre ce qu’il voyait, sans y parvenir, une porte apparue brusquement dans un claquement sourd. Un faisceau de lumière blanche, d’un éclat immaculé, jaillit de l’ouverture, l’obligeant à se couvrir les yeux du bras.
À travers cette lumière aveuglante, une silhouette floue se dessina. Elle n’avait ni visage, ni traits distincts, mais quelque chose dans sa posture, dans sa présence… lui semblait étrangement familier.
La silhouette leva une main. Un geste simple, clair : elle l’invitait à avancer.
Le bourdonnement, jusqu’ici sourd et lointain, s’intensifia brutalement. Il résonnait dans ses tympans, saturait son esprit, comprimait ses pensées. Une cacophonie d’échos métalliques et de vibrations sourdes montait crescendo, comme si un millier de machines murmuraient à l’unisson. La figure restait immobile, mais son invitation devenait de plus en plus pressante. Adam se sentait à la fois attiré… et terrifié. Quelque chose, de l’autre côté de cette lumière, l’appelait. Quelque chose d’inconnu. Peut-être… interdit.
Il fit un pas.
Mais avant qu’il n’atteigne le seuil, tout se mit à trembler. Violent. Chaotique. Incontrôlable. Les symboles flottant autour de lui éclatèrent en une pluie d’éclats lumineux. La silhouette vacilla, se décomposa dans la lumière, et la pièce entière sembla se désintégrer dans un souffle sourd.
Adam se réveilla en sursaut, haletant, le front perlé de sueur froide. Son cœur battait à tout rompre. Ce n’était qu’un rêve… mais d’une intensité troublante. Trop réel.
Autour de lui, le vaisseau vibrait doucement : ils venaient de sortir de l’hyperespace.
Hedora était en vue.

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