L’interruption
L’interruption
J'ai cessé de croire aux horloges. Elles avancent avec une fausse assurance, mais l'heure ici est scellée. Elle est fixée à l'instant exact où c’est arrivée, où la lumière de la pièce a semblé s'éteindre pour ne laisser qu'une teinte de gris sous la peau.
Le monde, dehors, continue d'obéir. Les klaxons, les voix hâtives, la pluie qui tambourine et s'arrête. Tout est en mouvement, sauf moi. Je n'ai pas la force de me relever, mais je n'ai pas non plus le courage de m'effondrer complètement. Je suis la ligne de partage, la suspension.
Moi, je suis l'interruption.
Un mot coupé dans une phrase.
Elle ne pleurait pas.
Elle se souvenait encore de l'agitation des secours, des visages penchés.
Mais son corps, lui, refusait d'enregistrer l'urgence.
Il est devenu sourd aux ordres du cerveau, il est resté une masse lourde sur le plancher.
Eux, ils attendent le cri, le geste, le début du deuil.
Mais il n'y a rien.
Il n'y a que cette inertie, cette gravité augmentée qui me cloue au sol.
La douleur n'est pas sortie ; elle s'est étendue à l'intérieur, devenant la nouvelle charpente de mon corps.
Je regarde mes mains. Elles sont les mains d'une étrangère.
Et je ne sais pas si je me souviendrai un jour de la sensation de légèreté.

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