L'heure des mots

"Il y a des pays où les gens au creux du lit font des rêves /
Ici, nous, vois-tu nous on marche et nous on tue, nous on crève…" (1)
***
Dans la nuit fauve,
Elle est là, tapie dans l'ombre, à m'attendre.
Et moi, je ne me méfie pas, me figure qu'il n'est pas encore l'heure ;
Qu'on a encore tant et tant à faire,
Tant de combats à mener, tant de mots à scander en silence.
Du moins, j'aime à le croire.
A croire qu'ils ne gagneront pas, qu'on les en empêchera,
Au nom de la liberté.
Mais nos heures sont encore sombres, Amis, Camarades !
Et pourtant, unis dans l'adversité, nous n'avons jamais reculé,
Ni plié, ni même eu peur de la pénombre, de ce qu'elle masque ;
On en a même joué.
Pour déjouer ses plans, leurs plans...
A coups de réunions secrètes, d'écoutes, de convois qu'on déroute ;
De trains qui déraillent ou explosent, de sabotages en règle,
D'infiltrations ou de pièges.
Ce soir encore, je suis des vôtres mais ne m'imagine pas qu'elle sait.
Je ne l'ai pas vu venir, panthère noire ou faucille.
Et c'est toutes griffes dehors qu'elle fond sur moi pour m'embarquer avec elle, rue Lauriston.
Je sais ce qui m'y attend : les interrogatoires musclés, la torture.
Jusqu'à ce que je parle et vous livre, Camarades, vous trahisse.
Que je lâche vos noms, Amis, des mots,
Des lieux ou des indics.
Jusqu'à ce que j'en crève et qu'elle m'arrache à la vie.
Leurs menottes me meurtrissent à mesure que l'on se rapproche,
Lauriston n'est plus qu'à quelques centaines de mètres...
C'est maintenant ou jamais,
Ma seule chance de lui échapper peut-être.
Car quitte à devoir l'embrasser quand même,
Autant le faire en héros, en frère d'armes,
Pas en traître...
Je cours et elle fait feu sur moi,
Ne m'atteint pas, du moins pas encore.
Alors je cours toujours, cours à perdre haleine,
Empli de ce maigre espoir de survie.
Ma course est folle car au fond de moi, je sais,
Je sais que mon heure est arrivée,
Qu'elle ne lâchera jamais.
Mais je cours quand même, lutte et me débats jusqu'au bout,
Aussi ivre que fou, jamais à genoux...
***
Soudain, le corps du fuyard convulse et chancelle sous la mitraille,
Il s'effondre sur un bitume noir comme la nuit.
***
Je suis à terre, j'entends ses bruits de bottes et ses éclats de voix qui aboient ;
Je suis à terre et j'ai des images qui dansent devant les yeux ;
J'ai... Mal et me sens partir...
Je ... Je pense à Maddy, à Carla... A vous autres,
A vous, Amis...
Je... Repense à tout...
Tout ce qu'on a combattu, ce qu'ils ont pris,
Je... Pense... A...
***
"Demain, du sang noir séchera au grand soleil sur les routes /
Sifflez compagnons, dans la nuit la liberté nous écoute…" (1)
(1) : Paroles extraites du Chant des partisans (1943), hymne de la Résistance écrit par Joseph Kessel et Maurice Druon sur une musique d'Anna Marly
Table des matières
Commentaires & Discussions
| L'heure des mots | Chapitre | 2 messages | 6 mois |
Des milliers d'œuvres vous attendent.
Sur l'Atelier des auteurs, dénichez des pépites littéraires et aidez leurs auteurs à les améliorer grâce à vos commentaires.
En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.
Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion
