La Symphonie des Décombres

7 minutes de lecture

Chronique de l'Envoyé Spécial à Berlin – Radio-Paris, Novembre 1932

LE JOURNALISTE : Ici Berlin ! Mesdames, Messieurs, nous sommes en direct du Cirque Crown, et je peux vous dire que l'atmosphère y est électrique, pour ne pas dire... suffocante !

Le tambour vient de se taire, mais le silence qui lui succède est plus bruyant encore que les percussions. C’est une véritable arène ! La foule, compacte, fervente, est au bord de l'apoplexie. Ils attendent leur idole comme on attend le Messie. Regardez... Le voici qui s'avance ! Quelle mise en scène, mes amis ! Il fend la garde prétorienne, les pouces accrochés à son ceinturon, les coudes pointés vers le ciel comme les ailes d'un rapace en plein vol.

L'élégance est martiale : un ensemble beige d'une coupe irréprochable, des bottes noires si hautes et si luisantes qu'on y verrait le reflet de toute l'Allemagne. Derrière lui, l’orchestre et les chœurs... la scène est bien occupée. Il y a de nombreux micros face au pupitre de paroles ; sans aucun doute, le monde entier va profiter de ce discours historique.

Non ! Il reste statique. Il salue à nouveau la foule, une main crispée sur sa ceinture... On distingue nettement une décoration sur sa poitrine, une médaille qu'il arbore avec une fierté farouche. À présent, il joint les mains... il baisse les yeux vers le sol. Son recueillement est total. Son discours sera, à n'en pas douter, d'une intensité biblique.

L'assistance retient son souffle... Il ne bouge toujours pas. L'artiste aligne ses notes sur le pupitre avec une précision maniaque, il semble s'extraire du monde pour mieux le conquérir. Ah ! Il semble que la table soit trop éloignée ; d'un geste sec, il la rapproche de lui, vérifie une ultime fois ses feuillets... Il prend une profonde inspiration... Ça y est ! Le voici qui s'élance ! Je vous laisse écouter les premiers mots de ce discours historique, et je reprendrai l'antenne pour commenter ce qu'il convient...

(Silence de friture, on entend un raclement de gorge guttural dans le micro)

*Tiens, il tousse... À présent, il croise les bras d'un geste sec. L'artiste, en maître du temps, sait se faire désirer par son public. Il prend désormais de longues secondes pour scruter la salle, de la fosse jusqu'aux derniers rangs de la coupole... Compte-t-il le nombre de ses fidèles ou remercie-t-il silencieusement le peuple de sa présence ? Je ne saurais vous le dire, mais le magnétisme est total.

Ah ! On dirait que cette fois, il va commencer... Il vient de replacer ses mains sur sa boucle de ceinture et fait un pas décisif vers le microphone principal. Sans aucun doute, c'est l'instant où tout bascule.

(Un temps)

Pardonnez-moi, il revérifie ses notes une ultime fois. La foule est pétrifiée, suspendue à ses lèvres, n'attendant plus que l'étincelle... Il immobilise sa main droite dans sa main gauche et commence à s'exprimer d'une voix sourde, presque intime :

L'ORATEUR : Und wieder liege ich wach / Starr die Decke an / Und denke über uns nach.

LE JOURNALISTE : Il vient de recroiser les bras... C’est d’une rare intensité ! On sent que chaque syllabe est pesée, lancée comme un défi au destin ! Écoutez cette scansion !

L'ORATEUR : Ich hör' das Ticken der Uhr / Schon halb Zwei, Mein Gott / Wo bleibst Du denn nur?

LE JOURNALISTE : À présent, il appuie ses mains vers le sol, les tenant fermement sur le rebord du pupitre, comme pour ancrer son autorité dans la terre même !

L'ORATEUR : Dein Anruf nahm mir den Mut / Es wird heut' spät / Leider lügst du nicht gut.

LE JOURNALISTE : On sent l’homme d’État totalement impliqué dans son propos ! Il recroise les bras, le regard noir, habité par une certitude qui nous dépasse...

L'ORATEUR : Erst saß ich da wie betäubt / Dann hab' ich geheult / Doch ich tu mir nicht leid.

LE JOURNALISTE : Attention ! Il se désigne du doigt avec une véhémence incroyable ! Il semble maintenant vouloir rassembler le vide entre ses mains, avant de marteler l'air devant lui pour appuyer la force de son message !

L'ORATEUR : Ich bin die Frau die dich liebt / Und das macht mich sehr stark / Auch wenn die Nacht dich besiegt.

LE JOURNALISTE : Il se désigne à nouveau du doigt, avant de le pointer vers le public ! C'est une interpellation directe ! Il semble désigner chaque citoyen individuellement, les prenant à témoin de cette force intérieure ! Et écoutez... une partie des chœurs derrière l’orateur accompagne désormais certaines phrases !

L'ORATEUR : Ich wart' auf den Tag / Wenn das Glück uns verlässt / Halt' ich die Scherben noch fest / Ich glaub' an dich.

LE JOURNALISTE : Là, il remet sa mèche en place d'un geste nerveux et prend un court instant pour respirer. Enfin, il joint les mains comme pour une prière mystique, accompagnant chacun de ses mots de grands mouvements de bras vers le sol, comme s'il ordonnait au futur de se soumettre !

L'ORATEUR : Vielleicht sah' ich nie ganz ein / Was dich bewegt / Und du warst allein'.

LE JOURNALISTE : Regardez ce mouvement ! Sa main gauche descend lentement de son épaule jusqu'à sa cuisse dans un geste de balayage impérial... On croirait qu'il efface les frontières d'un revers de manche ! Et maintenant, voyez ces petits mouvements de poignets, ce doigt tendu, nerveux, qui semble nous mettre en garde contre les périls tapis dans l'ombre ! C'est l'appel au ralliement ! Il étend les bras comme pour embrasser l'ensemble du public, une étreinte de géant qui semble s'adresser même à ceux qui sont restés dehors ! Quelle générosité dans la puissance !

L'ORATEUR : Der Alltag machte uns stumm / Du warst da / Ich fragte nicht mehr warum.

LE JOURNALISTE : Il marque une pause... il réajuste son costume d'un geste sec, impérieux. D'un signe de la main droite, il ordonne le calme. Il recroise les bras, puis... Oh ! Il rassemble à nouveau le vide entre ses mains, mais bien plus haut cette fois, à la hauteur de son visage, comme s'il tenait entre ses paumes le destin même de la nation !

L'ORATEUR : Ich dachte, ich kenn' dich gut / Und wusste doch / Von dir nicht genug.

LE JOURNALISTE : L'intensité redouble ! Il martèle désormais le vide devant lui à chaque syllabe, comme s'il forgeait l'acier du futur à coups de poings ! C’est un combat, Mesdames et Messieurs !

L'ORATEUR : Trotzdem gehör' ich zu dir / Ich kämpfe dafür / Dass ich dich nicht verlier'.

LE JOURNALISTE : Voyez son bras tendu ! Il désigne l'horizon de trois doigts qu'il fait vibrer avec une fébrilité électrisante ! On dirait qu'il nous montre la voie ! Et maintenant... Oh ! Il ramène ses poings fermes devant son visage, telle la garde d'un boxeur prêt à encaisser les coups du sort !

L'ORATEUR : Ich bin die Frau die dich liebt.

LE JOURNALISTE : Le rythme s'accélère ! Chaque syllabe est appuyée de deux doigts pointés vers la foule, tandis que son autre main continue de pilonner l'air invisible ! C'est une machine de guerre sentimentale ! Mesdames et messieurs, c’est l’ensemble des chœurs qui viennent de s'engouffrer dans le sillage des paroles !

L'ORATEUR : Und das macht mich sehr stark / Auch wenn die Nacht dich besiegt.

LE JOURNALISTE : Regardez ses mains ! Les paumes sont grandes ouvertes de part et d'autre de son visage, elles tremblent d'une intensité surhumaine ! Il semble vouloir capter toute l'énergie du Cirque Crown pour la transformer en lumière !

L'ORATEUR : Ich wart' auf den Tag / Wenn das Glück uns verlässt / Halt' ich die Scherben noch fest / Ich glaub' an dich.

LE JOURNALISTE : Il désigne maintenant les gens dans le public avec une insistance presque hypnotique ! Et regardez-le... il semble entrer en transe ! Il lève la tête vers la coupole, les yeux perdus dans les projecteurs, et se désigne fermement d'une main tout en tendant l'autre poing vers le ciel ! Il défie les cieux !

L'ORATEUR : Ich bin die Frau die dich liebt / Und das macht mich sehr stark.

LE JOURNALISTE : Maintenant, il a les mains grandes ouvertes autour de son visage, il semble vouloir pétrir le vide, capturer l'éther pour en faire une substance nouvelle ! À nouveau les chœurs accompagnent l’orateur, ce qui lui laisse le temps d’appuyer ses propos…

L'ORATEUR : Auch wenn die Nacht dich besiegt.

LE JOURNALISTE : Ses mains dessinent de petits gestes secs vers le bas, les doigts toujours tendus, comme s'il semait des graines de fer dans le sillon de l'histoire !

L'ORATEUR : Ich wart' auf den Tag / Wenn das Glück uns verlässt / Halt' ich die Scherben encore fest.

LE JOURNALISTE : En disant cela, il se désigne à nouveau et cible la foule ! On sent que le message est reçu cinq sur cinq ! L'intensité baisse d'un cran, il revient à une certaine normalité, la gestuelle se fait plus sobre mais reste d'une précision chirurgicale. Il est à noter que l’orateur ne fait plus qu’appuyer certaines phrases, les chœurs répétant le propos derrière lui… Ah, les chœurs s’arrêtent… la star va certainement résumer son propos…

L'ORATEUR : Ich bin die Frau die dich liebt / Und das macht mich sehr stark / Auch wenn die Nacht dich besiegt / Ich wart' auf den Tag / Wenn das Glück uns verlässt.

LE JOURNALISTE : Nous arrivons au terme de ce moment historique... Il agrippe à nouveau sa boucle de ceinture pour les ultimes paroles. Il vient de recroiser les bras... C’est un long silence, un silence de cathédrale, tandis que tout le Cirque Crown explose en un tonnerre d'applaudissements qui fait vibrer les murs ! Ça y est, il vient de remercier le public. Il quitte la scène comme il est venu : un quart de tour militaire parfait, un pas assuré, le regard au loin... Quelle grande star, mes amis, quelle grande star ! À vous les studios !

* maintenant, lancez ce lien youtube et relisez le texte…
https://www.youtube.com/watch?v=1dAbXoaHCoE

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire lothan ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0