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Hugues avait détourné son regard de son gsm, il avait été attiré par les primevères qui sortaient de terre. Il avait alors entendu les oiseaux chanter plus fort que les jours précédents. La promesse d’une renaissance. Peut-être un signe. Qu’une reprise était possible, qu’un nouveau départ, si Dieu le voulait, pourrait lui être offert.

Ce n’était ni une fleur ni Dieu qui l’avait décidé à parler à sa compagne, c’étaient les photos souvenirs de Google. Celles que votre gsm vous montre sans que vous ayez rien demandé. Avec le sous-titre : un an jour pour jour. Ou deux. Ou trois.

Et il y a un an jour pour jour Manon avait huit mois. C’était son baptême. Hugues avait fait défiler les photos, elles étaient toutes superbes. Derrière les visages souriants, le soleil brillait dans un ciel sans nuage. Marie-Laure était belle. Belle, confiante et insouciante. Il était encore possible de retrouver cette femme-là. Mais avant il faudrait lui parler.

Il l’avait trouvée derrière la grande baie vitrée du living. Assise dans le fauteuil Poang qu’elle avait absolument voulu acheter chez Ikéa malgré ses protestations, parce que merde, donner de l’argent à ces cons qui ne payent même pas leurs impôts. Mais il avait cédé. Elle serait mieux pour allaiter la petite. Qu’elle n’avait pas allaitée finalement.

Comme d’habitude, elle regardait le grand sapin. Il voyait sa tête suivre les oscillations légères des branches. Il aurait pu le faire abattre quand il avait repris la maison. Autrefois, il fournissait un peu d’ombre au poulailler de son père. Mais il n’y avait plus de poules, alors à quoi bon le garder. Il avait appelé un élagueur. En prenant les mesures demandées par ce dernier, il s’était aperçu que l’arbre grouillait de nids d’oiseaux. Il l’avait laissé. Pour le souffle de vie qui naissait de ses branchages. Pour ne pas être celui qui brise des vies. Quelle ironie… Aujourd’hui Marie-Laure semblait se raccrocher à sa présence, son souffle, son signe de vie.

Se raccrocherait-elle encore à lui après ce qu’il allait lui dire ? Lui ferait-elle encore confiance ? L’aimerait-elle suffisamment ? Plus le choix, l’heure était venue de mettre ses couilles sur la table. D’une certaine façon c’est tant mieux, lui aussi voulait en finir, fatigué de devoir cacher ses rendez-vous avec Lucie. On pourrait finir par croire qu’il a une maîtresse.

Il s’approche lentement d’elle, l’observe, elle ne semble pas le remarquer. Elle se balance légèrement, de gauche à droite, alors pour entrer en contact avec elle, il l’imite. C’est ainsi que font les soignants avec les autistes ou les dépressifs profonds. Il s’installe sur le repose-pieds, tourne son visage vers le jardin et lui désigne la pelouse des voisins, à l’arrière du sapin.

— Tu ne t’es jamais demandé pourquoi la pelouse des voisins était si belle?

Elle inspire bruyamment, bloque, expire. Ne répond pas.

— Ma puce, tu sais pourquoi la pelouse des voisins est si belle ?

Elle soupire

— Regarde-là.

Comme Marie-Laure ne bouge pas, Hugues insiste : — S’il-te-plaît…

Elle lève ses yeux, vides, vers lui.

— S’il-te-plaît !

Enfin elle fixe le rectangle vert.

— Tu peux regarder où tu veux. Cette pelouse est parfaite. Pourtant ils ne mettent pas d’engrais et ne scarifient jamais.

— …

Hugues n’attend plus de réponse, n’espère pas qu’elle lui réponde par une phrase, tout juste un grognement ou une monosyllabe. Écouter c’est tout ce qu’elle peut faire depuis des mois, alors Hugues enchaîne :

— La dame qui habitait là avant a perdu son fils. Son fils unique. Un bête accident. Il allait travailler à vélo, C’était l’hiver, il n’a pas vu une plaque de verglas, il a glissé. Le vélo s’est couché. Son casque a cogné contre un avaloir d’égout. Il s’est fendu en deux. Le fermier du coin a appelé les secours mais quand ils sont arrivés, il avait déjà perdu connaissance. Il est resté dans le coma plusieurs semaines. Il pouvait se réveiller un jour. Ou jamais. Le pronostic vital n’était plus engagé comme disent les médecins. Il était sauvé. Mais pas vivant pour autant…

Marie-Laure frissonne. Bon signe. Hugues vient de toucher un point sensible. De réveiller sa part de curiosité, il continue : — comme ma mère était la femme du pasteur, elle se sentait investie d’une mission ou je sais pas quoi et du coup, elle allait souvent chez sa voisine, vérifier qu’elle mangeait bien et qu’il ne lui manquait rien. Il lui manquait son enfant, mais pour cela ma mère n’avait que ses prières à proposer. La vieille femme n’avait plus la force, ou plus envie, ou plus le temps de faire des courses. Elle passait la plupart de son temps à l’hôpital je suppose, auprès de son fils. À lui parler, lui parler sans cesse, lui parler encore et encore.

Marie-Laure a tourné la tête vers Hugues. Quelque part dans ses yeux, il voit qu’elle a mal, qu’elle a vu le trait d’union entre cette femme qu’elle ne connaît même pas et elle-même. Un enfant qui risque de mourir avant ses parents, avant sa mère. La mort, insensible et injuste qui rôde, comme une erreur de la nature auprès d’un enfant. Et l’attente. L’attente et les doutes. Hugues sait qu’il a ferré son attention :

— Un jour, ma mère l’a vue sortir dans le jardin. Je le sais parce que j’observais ma mère qui l’observait. J’étais censé étudier à la table du living mais bon, toute distraction était bonne à prendre. Même ma mère qui sort dans son jardin pour parler à sa voisine… Enfin bref, je sais pas ce qui a aimanté mon regard vers les deux femmes, mais j’ai été troublé.

— Qu’est-ce qui t’a troublé ?

— Je crois que j’avais toujours vu ma mère comme un être froid et insensible et je la découvrais préoccupée, vraiment préoccupée, par un être humain en plus.

— Et qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— Quand ma mère est rentrée, je lui ai demandé comment Maria allait (Maria c’était son prénom, elle était grecque). Dans le quartier les gosses l’appelaient la grecque.

Hughes hésite. Il a envie de faire un peu d’humour. Ce n’est pas le moment et pourtant, c’est le dernier moment. Après, dans quelques minutes, l’humour n’aura plus sa place du tout.

— La Grecque, ça lui allait bien: depuis l’accident, elle ressemblait à une pub pour Danone de l’époque: toujours vêtue de noir, chaussures, robe et voile sur la tête, même quand le soleil cognait fort, et à son bras, un éternel sac à main, noir lui aussi, un peu trop petit car il laissait dépasser les pots de yaourts qu’elle ramenait de l’hôpital. Et que son fils ne mangeait évidemment pas. A partir de cet épisode, j’ai observé Maria tous les jours. J’ai même un peu déplacé la table pour mieux la regarder. Ma mère disait qu’elle allait mieux parce qu’elle s’était mise au jardinage et qu’elle repiquait des bulbes.

— Tu avais quel âge ?

— Quinze ou seize. L’âge où on se fout des autres, mais pour cette femme, je vouais un mélange de tristesse et d’admiration. Tous les jours, elle plaçait sous ses genoux osseux un carré de caoutchouc aux couleurs de l’arc-en-ciel, à ses côtés, une petite pelle, un enterre-bulbe et plusieurs sachets dont les cartons colorés promettaient des fleurs blanches, bleues, fuchsia. Tous les jours, elle ressortait son arc-en-ciel et ses sachets. Puis elle n’a plus eu que son arc-en-ciel et sa pelle. Il n’y avait plus rien à planter mais elle était là, agenouillée. Je ne comprenais pas alors je l’ai observée avec attention. Elle se livrait à un étrange ballet : avec la petite pelle, elle soulevait quelques mottes, retirait les touffes d’herbes avec leurs racines, les secouait pour en faire tomber la terre. De l’herbe, elle faisait un petit tas sur sa gauche. La terre, elle l’émiettait comme si c’était du pain sec. Elle continuait jusqu’à ce que la plus petite boule de terre ait disparu, que tout soit devenu fin, de la poussière de terre. Alors elle se relevait, déplaçait son arc-en-ciel de quelques centimètres, se rabaissait et recommençait.

— Elle est moche ton histoire ! Pourquoi tu me racontes ça?

— Ça a duré tout le printemps et tout l’été, et puis elle était morte. De chagrin ma mère m’avait dit. Moi aussi j’ai eu du chagrin. Oh rien à voir avec le sien. Mais j’étais triste de savoir que cette femme qui avait passé son dernier printemps et son dernier été à remuer la terre devant moi n’y était plus, sur cette terre.

Il s’était tu un instant. Replongeant dans ses souvenirs, revoyant la pauvre Maria et son carré de caoutchouc aux couleurs affadies par le soleil d’été.

— À l’automne, les médecins ont souhaité débrancher les machines. Son fils est mort. Elle avait fini de retourner la terre du jardin. Toute entière. Et puis elle est morte. En décembre, la maison avait été vendue. Au printemps suivant, les nouveaux propriétaires avaient semé de la pelouse. Elle avait poussé très vite, avait été tout de suite magnifique. Et elle l’est toujours.

Marie-Laure pleurait : — Hugues, pourquoi tu me racontes tout ça, qu'est-ce que ça a à voir avec nous?

— Manon est encore vivante. Pour le fils de Maria, il était trop tard, il était dans un coma avancé. Maintenant que je suis infirmier, je peux te dire que même s’il s’en était sorti, il aurait été un légume. Mais Manon elle, elle est vivante, alors je te le demande : serais-tu prête à remuer ciel et terre, comme la pauvre Maria, pour qu’elle survive ?

— Tu me demandes de retourner des mottes de terre ?

Elle s’était levée et s’éloignait à grands pas.

— Et les psys qui pensent que c’est moi qui vais mal !

Leur discussion avait au moins le mérite de la faire sortir de sa torpeur. Elle avait déjà atteint la cuisine quand il l’avait rattrapée et saisie par le bras, l’obligeant à s’arrêter. Il l’avait lâchée, regrettant de, peut-être, lui avoir fait mal. Doucement, il avait entouré son visage de ses deux mains, la forçant à lui faire face. Une dernière prise d’air et le plongeon :

— Je connais quelqu’un qui est compatible.

— Quoi ? Comment ça ? Elle avait posé ses mains sur les siennes : — Comment c’est possible ? Tu es sûr ?

— Oui, on ne peut plus sûr.

— Mais tu le sais depuis quand ? Et pourquoi tu m’as rien dit?

— Je voulais attendre les résultats définitifs. Pas te donner de faux espoirs.

— Oh Hugues, je suis tellement heureuse.

Elle le serrait dans ses bras. Avec une force dont elle n’aurait pas été capable quelques instants plus tôt.

Son corps s’était détendu. Les muscles relâchés comme après un effort de grande intensité. Des larmes roulaient doucement sur son visage réjoui. Elle pleure de longue minutes la tête dans le creux de son épaule.

Jusque-là, ça va.

Elle se recule soudain, inquiète : — Quel âge a le donneur ? C’est un vieux?

— Non, quinze ans.

— Oh mon Dieu quelle horreur. Les parents doivent être…

Elle avait regardé Hugues sans comprendre son silence.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Il y a un problème ? Il était malade ? Séropositif ? Ses parents hésitent pour le don ?

— Non. Non. Rien de tout ça. Et puis c’est une fille.

— Oh.

L’idée que ce soit une fille la surprend alors qu’il n’y a aucune logique à cela. Mais quand même, une fille. Une fille ça ne va pas à l’école à vélo, ça passe des heures à se maquiller gentiment. Il n’arrive rien aux filles. Ou alors un chagrin, pire qu’un chagrin une dépression. Un terrible manque qu’on ne parvient à combler, comme elle quelques années plus tôt, quand elle s’était sentie si mal dans sa peau qu’elle voulait en finir avec la vie.

Hugues avait entendu tout ça dans ses pensées quand elle avait dit: — Oh, ne me dis pas que c’est un suicide ?

Marie-Laure semblait inquiète à cette idée. Peut-être pensait-t-elle qu’un rein de suicidée pourrait transmettre de mauvaises pensées au receveur, comme un dans un sursaut électrique ultime du corps, le donneur offrait en même temps que la possibilité de vie un message, un dernier message, un message noir de désespoir, l’idée même que la vie ne valait pas la peine d’être vécue.

Hugues répétait mentalement sa phrase, mûrement étudiée, sa phrase claire et limpide, ses mots réfléchis, pesés, soupesés. Des mots qui ne souffriraient d’aucune incompréhension, d’aucune ambiguïté. Des mots qui une fois passés le seuil de sa bouche, ne pourraient être ni repris ni échangés, des mots qui précéderaient un grand silence. Un moment suspendu, du vide, un temps d’adaptation. Car ces mots seraient un miroir déformant, une sorte de prisme à travers lequel passerait désormais son image. Un prisme dont il ne pourrait maîtriser les effets.

— La donneuse est vivante. Elle s’appelle Lucie, elle a quinze ans. Elle vit à Couillet. Elle est à l’athénée Vauban. Comme toi avant. Elle est en quatrième.

— Elle… elle est en bonne santé ?

— Oui.

— Elle a déjà passé les tests, tu dis ?

— Oui. Et tout va bien.

— C’est sûr ? Elle n’a pas de maladie particulière, elle a le bon groupe sanguin ? Elle est en bonne santé ? Tu es sûr ?

— Elle est en bonne santé, elle n’a jamais été opérée, elle fait du sport, elle n’est ni grosse ni maigre. Elle est juste bien.

Hugues profitait confusément de ces derniers instants où Marie-Laure le voyait comme un sauveur, un chic type, un mec sur qui on peut compter.

— C’est pas possible, e-et… cette fille est compatible?

— C’est la plus compatible de nous tous.

— La plus compatible de nous tous ? Tu dis ça comme si elle était de la famille !

— (…)

— Quoi?

— C’est ma fille.

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