Chapitre 5

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J’ose lire ce morceau devant tout le monde sans réfléchir. Sans me torturer comme les autres fois. Je crois que ça plaît. Je n’y attache plus d’importance. être sereine me permet d’écouter attentivement les autres lire leurs chapitres.

Ecrire ce bout de chapitre a créé en moi un sentiment inconnu. J'ai voulu rédiger ce qui sera le dénouement de l'histoire de mon père, celle où il avouera à sa compagne qu'il a une fille et qu'elle est la plus compatible de la famille pour une greffe de rein. Il y a tous les styles. Suspense. Psychologique. Réaliste. Romantique.

Je me suis attachée à Hugues et à Laure. Ce sont des personnages, je le sais mais aussi un peu des humains. Je ne sais pas faire soufffrir les humains. J'ai lu quelque part qu'une histoire est réussie si le protagoniste n'est plus tout à fait le même qu'au début. Ici et maintenant c'est moi qui ne suis plus la même qu'au début, avant de participer aux ateliers d'écriture.

Isabelle ne vient plus. Elle ne va pas fort. Je le sais parce qu’elle a remis un certificat médical d’un mois au boulot. Il n’y a pas beaucoup de maladies pour lesquelles ton médecin te laisse un mois chez toi.

Je suis étonnée. Elle a tellement de talent. Comment on peut aller mal quand on est si doué ? Ou peut-être qu’on peut avoir du talent et être fragile ?

Ses mots galbés, son style maîtrisé et sa gestion parfaite des fondus enchaînés nous donnaient à entendre des textes magnifiques. Magnifiquement tristes et douloureux. Moi je ne voulais pas plaire, je voulais détruire. Isabelle avait la tristesse, moi la colère. Mes textes étaient bruts. Violents. Haineux. Mon résultat était forcément moins esthétique que le sien.

Monsieur L nous remercie pour le travail accompli. Il se dit heureux de nous revoir après la trêve estivale. Mais que si certains sont partants, lui et d’autres écrivains organisent un stage complet d’écriture, une semaine en immersion totale. Il distribue un document à chacun de nous et me demande si je veux bien le faire parvenir à Isabelle.

Nous nous saluons et nous souhaitons, selon la formule consacrée, de bonnes vacances.

***

On est déjà fin août, il me reste une semaine avant la fin de mes congés et je suis encore plus fatiguée qu’au début. Faut dire que chez soi, il y a tout le boulot en retard : le nettoyage de printemps que je fais systématiquement en août, poncer et vernir les châssis qui en ont bien besoin, recoudre et raccommoder les piles de linges accumulées depuis un an, visiter la famille qui vit loin, ranger cave et grenier, essayer de jeter, aller au parc à conteneurs le coffre à moitié vide, trier les photos. Je ne fais que ça depuis trois semaines, je n’ai pas osé m’inscrire au stage finalement. Trop peur de la feuille blanche, écrire tous les jours c’est quand même quelque chose !

Petite sortie du train-train : ce matin, le facteur sonne. Un recommandé.

Service des changements de nom.

L’enveloppe est mince. Une page : un oui ou un non.

Je ne la sors pas tout de suite. Étape par étape : je monte, je trie, je descends un sac de vêtements. Puis seulement, je déplie.

C’est non.

Je lis en diagonale. Puis en entier. Irrévocable.

J’aimerais que ce soit un PV, un rappel de paiement. Quelque chose de banal. Mais non. Moi qui paie tout à temps, qui respecte le code de la route, je n’ai droit à rien. Quand je demande, on me renvoie comme une merde. Mes raisons ? « Psychologiques ». Donc sans valeur.

Alors je pars. Je roule deux heures, je m’arrête dans un hôtel, je visite les alentours. J’aime la lumière entre chien et loup. Le lendemain, je photographie tout, remplis ma journée. Et le soir, au parc de la vallée de la Pétrusse, je cherche encore la beauté.

Il surgit. Un homme, haletant.

— Vous avez un GSM ? Une femme est tombée du pont !

Un piège ? Peut-être. Mais sa voix tremble. J’appelle le 112. Nous courons. Elle est là. T-shirt relevé, branches autour du corps. Son soutien-gorge couleur chair me saute aux yeux.

Je devrais m’agenouiller. Vérifier la conscience. Dégager les voies. Mais je reste à deux mètres, arrêtée par une vitre invisible. Je tourne en rond. Dix pas.

La tête est accrochée au corps. Je dois m'approcher et voir si elle respire encore.

Si je ne fais rien, on me retirera mon brevet de secouriste.

La tête est accrochée, il faut agir. Je refais dix pas.

La tête est accrochée.

La tête est accrochée.

La dame du 112 me parle encore ? Je n’en sais rien. Les gyrophares apparaissent au loin. Je souffle : « Les secours arrivent. » Elle me répond : « On va bien s’occuper de vous. »

De moi. Lapsus. Ce n’est pas de moi qu’il s’agit.

Les policiers me posent des questions, prennent mes coordonnées, proposent une aide psychologique. Je refuse. Première fois que je vois quelqu’un tombé d'aussi haut. Ils disent qu’ici, c’est fréquent. Trop fréquent.

Je m’éloigne. Je pleure, assise sur un banc. J’observe. Une dizaine d’hommes s’activent. Pas de massage, pas de réanimation. Seulement des photos, des notes. Puis un pompier recouvre le corps d’une couverture de survie. Ironie cruelle.

Elle est morte.

Alors je comprends : ce n’est plus une urgence, c’est une scène. On ne soigne pas, on consigne. Tout devient récit.

Sous la toile brillante, la dame du pont me paraît sublime.

Une sortie parfaite : une chute, un point final, une ponctuation irrévocable.

Je l’applaudis en silence.

Je ne sais pas ce que j’envie le plus : sa mort ou son talent.

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