Chapitre 39 - Le ciel veut sa part
Pendant quelques secondes encore, personne ne parla.
Pas parce qu’ils n’avaient rien à dire.
Parce que la soute du Psalm venait d’accueillir quelque chose de beaucoup trop pur pour être immédiatement remis dans le bruit normal des décisions tactiques, des moteurs, des menaces et des “qu’est-ce qu’on fait maintenant” de survie avancée.
Sheratan était vivant.
Pas stabilisé. Pas “sauvé de justesse”.
Vivant comme s’il n’avait jamais été en train de glisser doucement hors du monde trois minutes plus tôt.
Allongé sur la table médicale, il respirait maintenant avec cette lenteur lourde et puissante des grands prédateurs revenus de trop près du bord. Ses capteurs internes s’étaient tous remis au vert. Les bras chirurgicaux du module médical, qui quelques secondes auparavant s’apprêtaient encore à lui ouvrir le flanc pour tenter un sauvetage désespéré, restaient suspendus au-dessus de lui comme des insectes devenus soudain inutiles.
IKARUS-7 tournait autour de la table.
Pas comme d’habitude. Pas avec sa petite arrogance flottante de sonde qui a toujours un mot de travers pour compenser le fait d’avoir une conscience.
Non.
Là, il tournait comme un scientifique ivre, un prêtre en burn-out et un enfant qui aurait vu la lune saigner.
— Je n’ai toujours pas fini de ne pas comprendre, dit-il enfin.
Nathan, debout juste à côté d’Aliyha, garda les yeux sur Sheratan.
— Prends ton temps.
— Merci. J’aimerais que tu saches que ce que je viens de voir viole plusieurs disciplines à la fois.
— Ça tombe bien, répondit Nathan, on n’a plus vraiment le luxe des disciplines.
Aliyha, elle, était assise maintenant sur le bord bas de la banquette médicale latérale. Elle avait ramené ses jambes contre elle. Ses petites mains reposaient sur ses genoux. Son visage était plus pâle qu’avant. Ses cheveux blancs tombaient en cascade fine autour de ses épaules. Et malgré la fatigue, malgré ce qu’elle venait encore de faire, malgré le monde entier qui semblait avoir décidé de lui tomber dessus depuis quelques heures avec la subtilité d’un bombardement théologique…
oui.
Elle restait belle à en faire mal.
Pas “jolie”.
Belle comme certains matins après la pluie. Comme certains silences dans les églises vides. Comme certains animaux qui regardent le monde sans encore le juger.
Et c’était probablement ce qu’il y avait de plus dangereux en elle.
Pas seulement sa puissance.
Le fait qu’elle portait encore quelque chose que le monde avait presque entièrement perdu : une innocence qui n’était pas de la naïveté, mais une forme de lumière.
C’était exactement le genre de chose que les hommes essaient toujours de capturer, d’exploiter, de détruire ou d’adorer de travers.
Helena, appuyée contre la cloison de l’infirmerie, n’avait pas quitté Aliyha des yeux.
Pas avec hostilité.
Avec cette lucidité froide et douloureuse des gens qui comprennent trop bien ce que certaines factions feraient pour mettre la main sur un être pareil.
Nathan le vit. Évidemment.
Puis Helena parla.
Très bas.
— On ne pourra plus jamais la montrer.
Le silence tomba immédiatement.
Pas un silence de désaccord.
Pire.
Un silence de vérité.
Nathan ne répondit pas tout de suite.
Parce qu’il savait qu’elle avait raison.
Et qu’il détestait déjà cette phrase.
Aliyha leva lentement les yeux vers eux.
Puis :
— Pourquoi ?
Personne ne répondit immédiatement.
Excellente minute collective de lâcheté émotionnelle.
Nathan finit par s’accroupir devant elle.
Comme plus tôt. Comme si, instinctivement, son corps savait déjà que certaines vérités se disent à hauteur d’enfant ou pas du tout.
— Parce que ce que tu viens de faire… dit-il.
Il chercha les mots. Puis abandonna l’idée d’en trouver de trop jolis.
— …ça dépasse déjà le niveau de folie acceptable du monde extérieur.
Aliyha cligna lentement des yeux.
Puis :
— C’était juste Sheratan.
La phrase frappa tout le monde beaucoup plus fort qu’elle n’aurait dû.
Parce qu’elle était vraie.
Parce qu’elle venait d’un endroit si pur qu’elle rendait le reste du monde immédiatement obscène.
Nathan soutint son regard.
— Oui, répondit-il.
— Et c’est exactement pour ça qu’ils te dévoreraient.
Aliyha baissa légèrement les yeux.
Pas vexée. Pas effrayée. Juste triste de comprendre.
Il venait encore de retirer un petit morceau d’enfance à la seule personne qui n’aurait jamais dû avoir à payer pour ce genre de compréhension.
Puis le Psalm vibra brutalement.
Pas une petite variation de coque. Pas un moteur qui tousse.
Un vrai choc.
Toute l’infirmerie trembla. Les lumières sautèrent une demi-seconde. Les modules suspendus balancèrent. Sheratan redressa immédiatement la tête avec un grondement profond.
Nathan était déjà debout.
— Contact.
IKARUS-7 remonta d’un bloc.
— Contact violent, oui ! Et je tiens à préciser que je déteste profondément la ponctualité des ennemis.
Le canal général du Psalm s’ouvrit aussitôt.
IEVHA.
Plus froide. Plus tendue.
— Nathan. On est verrouillés.
Le temps se resserra immédiatement.
Nathan quitta déjà l’infirmerie.
— Type ?
— Multi-sources. Chasseurs en approche. Deux plateformes lourdes. Trois signatures non identifiées au-dessus du bassin. Tirs de pré-verrouillage déjà actifs.
Le ciel venait donc réclamer son dû.
Nathan traversa la soute au pas rapide, puis au pas de course. Helena le suivait déjà. IKARUS flottait en avant. Aliyha resta une seconde près de Sheratan, puis le tigre sauta lui-même au sol, encore un peu lourd mais parfaitement vivant, et se plaça immédiatement à côté d’elle.
Retour de la bête. Excellente nouvelle.
Le cockpit les avala tous dans un seul mouvement.
Nathan prit le siège principal. Aliyha le copilote. Sheratan son alcôve. Helena fila directement vers la tourelle principale. IKARUS plongea dans son module dorsal. IEVHA reprit instantanément toute la couche tactique.
Le Psalm s’éveilla sous eux comme une bête vexée qu’on aurait réveillée trop tôt.
Les écrans s’ouvrirent. Les couches de combat revinrent. Les moteurs se tendirent. Les alarmes commencèrent à parler trop fort.
Et dehors…
oui.
L’extérieur avait changé.
La plateforme n’était plus seule dans la lumière sale de la Zone Nocturne.
Le ciel entier du bassin semblait maintenant infesté.
Des chasseurs noirs tournaient déjà dans les hauteurs, certains en cercle, d’autres en approche directe. Plus loin, deux appareils lourds de transport ou d’assaut restaient suspendus au-dessus des ruines comme des vautours mécaniques. Et entre eux, plus haut encore, des formes plus étranges passaient parfois à contre-jour dans les couches sombres du ciel.
Pas nettes. Pas stables. Pas rassurantes.
Tout le monde voulait donc officiellement un bout du miracle.
Nathan serra les mains sur les commandes.
Puis :
— IEVHA.
— Oui.
— Dis-moi qu’on peut sortir de ce merdier.
— Oui.
Petit silence.
Puis :
— Mais ce sera désagréable.
Nathan eut un léger sourire.
— Enfin une proposition honnête.
Le premier tir lourd frappa la plateforme juste à gauche du Psalm.
Le béton explosa. Des fragments frappèrent la coque. L’onde secoua le cockpit.
Pas le temps de philosopher.
Nathan poussa immédiatement la séquence de décollage.
Les moteurs du Psalm hurlèrent.
Pas “montèrent”. Hurlèrent.
Une poussée sale, profonde, magnifique, qui secoua tout le vaisseau comme un animal géant se relevant d’un seul bloc.
La rampe arrière se verrouilla. Les trains d’atterrissage se rétractèrent. Le Psalm arracha sa masse du béton dans une pluie de poussière, de gravats et de lumière sale.
Puis le ciel leur sauta à la gorge.
Le premier chasseur plongea immédiatement.
Nathan le vit. Pas sur les écrans. Directement dans le vide devant lui.
Silhouette noire. Lame volante. Trop vite.
Il bascula brutalement le Psalm sur la droite, rasa la tour d’accès, remonta en frottant presque la coque contre un ancien pylône, puis plongea sous une passerelle suspendue juste au moment où une salve rouge-blanche traversait l’espace où ils se trouvaient une demi-seconde plus tôt.
— À DROITE ! hurla Helena.
Le Psalm roula presque sur lui-même.
La tourelle principale cracha.
Helena découpa littéralement le premier poursuivant en deux dans une gerbe de feu et de débris noirs qui alluma le ciel malade du bassin comme une prière militaire particulièrement mal élevée.
Très bien.
Un de moins.
Mais il y en avait trop.
Nathan le vit immédiatement.
Pas “trop pour gagner”.
Trop pour rester ici.
Et c’était très différent.
Le Psalm monta en flèche entre deux ruines géantes, traversa une nappe de brume noire, frôla la structure blanche au loin, trop près, beaucoup trop près, puis replongea immédiatement dans une succession de corridors de béton et de tours noyées.
Derrière eux, les signatures se multipliaient.
Kalakanda poursuivait. Mais plus seulement eux.
D’autres appareils, plus élégants, plus fins, plus silencieux, apparaissaient maintenant sur les couches de détection.
Pas le même design. Pas les mêmes angles. Pas la même façon de chasser.
Le monde entier venait d’entrer dans la conversation.
IKARUS-7 hurlait déjà dans le canal tactique.
— J’ai quatre axes chauds, deux poursuites directes, un verrouillage lourd, trois intentions de meurtre hautement probables et un appareil qui me donne personnellement envie de me faire baptiser par précaution !
— Lequel ? demanda Nathan.
— Celui qui ressemble à une aiguille noire qui aurait appris à voler avec de très mauvaises idées !
Nathan le vit immédiatement.
Très haut. Très fin. Presque invisible par moments. Une silhouette d’intercepteur long, noir mat, si propre dans ses lignes qu’il paraissait obscène à côté de la brutalité plus honnête des appareils Kalakanda.
Et surtout…
il ne tirait pas.
Il observait.
Celui-là n’était pas là pour la même raison que les autres.
Aliyha regardait les écrans.
Pas paniquée. Pas passive non plus.
Comme si son cerveau, malgré son âge, commençait déjà à comprendre les mouvements, les rythmes, les menaces, les accélérations.
Puis elle murmura :
— Il ne nous chasse pas comme eux.
Nathan ne tourna pas la tête.
— Non.
Petit silence.
Puis :
— Lui, il veut voir.
IEVHA valida immédiatement.
— Signature de suivi non agressive prioritaire. Il analyse.
Donc quelque part dans le ciel de cette ruine sacrée, il y avait déjà un acteur suffisamment sérieux pour préférer comprendre avant de tuer.
Et ça, dans certains cas, était infiniment plus inquiétant.
Helena coupa dans le canal :
— Deux chasseurs sur ton six. Très proches.
Nathan serra les dents.
— Je les ai.
Le Psalm plongea brutalement dans une rue aérienne éventrée, passa entre deux façades effondrées, frôla un vieux rail suspendu, puis remonta d’un coup sec à travers une brèche verticale si étroite qu’un homme normal aurait probablement démissionné de la réalité à cet instant précis.
Le premier poursuivant suivit.
Erreur.
Nathan coupa la poussée au sommet de la remontée.
Le Psalm “tomba” volontairement en arrière, ventre presque visible, comme une bête blessée.
Le chasseur mordit.
Deux secondes trop tôt.
Helena ouvrit le feu.
IKARUS aussi.
Le poursuivant fut littéralement pris en ciseaux entre la tourelle principale et les batteries secondaires, puis explosa dans un cône de feu si proche qu’un pan entier de façade se désintégra dans leur sillage.
Le second poursuivant évita de justesse. Mais Nathan était déjà sur lui.
Pas en tir. En pilotage.
Le Psalm bascula, pivota, coupa sa ligne, remonta sous lui, lui vola son angle, puis l’écrasa littéralement contre un pilier de mégastructure avec la brutalité élégante d’un prédateur plus lourd qui n’a plus envie de discuter.
L’appareil ennemi se pulvérisa.
Deux de plus.
Mais le ciel restait plein.
Toujours plein.
Et pire encore…
la Zone Nocturne commençait à changer autour d’eux.
À mesure qu’ils s’éloignaient du bassin, l’air se déformait par nappes. Les ombres devenaient plus épaisses. Les distances mentales sautaient parfois une fraction de seconde. Des masses sombres passaient parfois trop loin ou trop près selon l’angle. Et plusieurs appareils poursuivants commençaient déjà à se perdre dans les lectures.
Le décor décidait de participer activement à l’humiliation générale.
Nathan sourit légèrement.
Puis :
— IEVHA.
— Oui.
— Dis-moi qu’on peut les faire entrer plus profond.
Très léger silence.
Puis :
— Oui.
— Risque ?
— Très élevé.
— Parfait.
Aliyha tourna légèrement la tête vers lui.
— Tu fais quoi ?
Nathan garda les yeux devant.
Puis :
— Je vais laisser la Zone Nocturne décider qui mérite de rentrer vivant.
Petit silence.
Puis Aliyha murmura, avec ce sérieux irréel d’enfant qui comprend beaucoup trop vite :
— Ça, c’est méchant.
Nathan eut presque un rire.
— Oui.
Petit silence.
Puis :
— Et extrêmement mérité.
Le Psalm plongea alors plus profondément encore dans les fractures de la Zone.
Plus bas. Plus vite. Plus loin.
Derrière eux, plusieurs appareils suivirent. Trop sûrs d’eux. Trop avides. Trop pressés.
L’intercepteur noir, lui…
resta en retrait.
Toujours.
Toujours à distance.
Toujours en train de regarder.
Enfin quelqu'un de suffisamment dangereux pour ne pas commettre les mêmes erreurs que les autres.
Nathan le garderait pour plus tard.
Très loin devant eux, à travers les nappes d’ombre et les structures déformées, une ouverture se dessinait enfin.
La sortie de la Zone.
Pas propre. Pas sûre. Mais réelle.
Encore quelques minutes.
Encore quelques trajectoires.
Encore quelques morts potentiels.
Puis peut-être…
Peut-être qu’ils respireraient de nouveau.
Ou du moins, qu’ils changeraient simplement de type de cauchemar.
Et honnêtement, dans ce monde, c’était déjà une forme de luxe.

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