Chapitre 14 — La dette d’Olympe
La salle des audiences muettes sentait l’encre froide, la cire rance et les fleurs sans parfum.
Sous mes semelles, la pierre brillait trop. À chaque pas, mon soulier glissait à peine, comme si la salle refusait même de garder ma trace.
Rien ne criait.
Ici, ce n’était pas nécessaire.
La porte noire se referma derrière nous dans un souffle si doux que je ne sus pas tout de suite si je l’avais entendu. Puis mon Voile colla à ma bouche.
Je compris que sortir demanderait plus qu’un demi-tour.
Olympe marcha devant moi. Sa canne touchait la pierre à intervalles réguliers. Les veuves assises autour de la table basse ne tournèrent pas toutes la tête. Certaines n’en eurent pas besoin. L’air changea autour de moi, comme si plusieurs femmes venaient de retenir leur souffle en même temps.
Adrien resta près du seuil.
Mirelda aussi, un peu derrière lui, à l’endroit où les servantes apprennent à ne pas exister.
Moi, j’avais une place sans chaise.
Olympe ne m’avait pas menti. Elle m’avait prêté sa voix.
Pas son rang.
Pas sa sécurité.
Au fond, un portrait royal voilé paraissait plus propre que les autres. La poussière s’arrêtait net sous son cadre, comme si quelqu’un venait souvent se tenir devant lui.
— Pourquoi Séraphine aurait-elle demandé le Voile gris ? murmurai-je.
Olympe ne ralentit pas.
— Parce qu’elle savait déjà ce que vous refusez encore d’apprendre.
— Et quoi donc ?
Elle s’arrêta près d’un siège haut, plus sombre que les autres.
— Qu’une honte choisie laisse moins de marques.
Elle tira sur son gant.
— Pas aucune. Moins.
Je voulus répondre.
Elle leva deux doigts.
Pas pour me faire taire.
Pour me rappeler que je n’avais pas encore le droit de parler.
Très bien.
Je gardai la bouche fermée.
La salle était longue, basse, sans fenêtre ouverte. Des rideaux noirs mangeaient les bruits. Au centre, une table noire tenait lieu de tribunal. Devant elle, un banc sans dossier attendait les femmes moins importantes.
Une femme y était déjà assise.
Jeune. Trop droite. Trop apprêtée.
Sa robe de deuil était belle, mais pas assez ancienne pour mentir correctement. Le noir n’avait pas encore appris à tomber sur elle. Il la serrait, la montait, la raidissait. À son corsage, une broche d’argent brillait d’un éclat neuf.
Elle parlait trop haut pour une salle muette.
Pas fort.
Trop haut quand même.
Ses yeux revenaient sans cesse vers les veuves anciennes, comme si leur indifférence pouvait l’effacer.
Une servante se tenait à genoux devant le banc.
Elle ne pleurait pas.
Dans cette salle, une servante qui ne pleure pas semble déjà cacher quelque chose.
Ses mains étaient rouges, gonflées par l’eau froide. Une mèche humide collait à sa joue. Elle ne la repoussa pas. À la place, elle serra le bord de son tablier entre deux doigts, si fort que la toile grinça presque.
Olympe s’assit.
Je restai debout à sa gauche.
Une veuve au voile lisse consulta le registre.
— Dame Cléore de Veyr accuse Maëlle, servante de linge, d’avoir soustrait un ruban de deuil appartenant à la mémoire de son époux.
Cléore leva le menton.
Elle avait vingt-sept ans, peut-être vingt-huit. Sa bouche tenait mieux que ses mains. Ses doigts, eux, revenaient toujours à la broche neuve.
— Ce ruban entourait l’anneau funéraire de mon mari, dit-elle. Il a disparu cette nuit. La fille était chargée du linge.
Maëlle baissa la tête.
Pas comme une coupable.
Comme quelqu’un qui sait que l’innocence ne pèse rien quand elle vient d’en bas.
Olympe posa deux doigts sur le pommeau de sa canne.
— Sa Majesté souhaite observer.
Observer.
Pas parler.
Une plume reprit sa course.
Une veuve reposa ses doigts sur la table.
Le mot suffisait.
Je regardai Cléore.
Son anneau de veuve glissait sur son doigt. Trop grand. Retenu par un fil noir, noué sans soin. Ses gants sentaient la violette froide.
Et dessous, plus discrète.
La cire d’autel.
Ma paume resta calme.
Rien d’assez net pour accuser.
Je regardai Maëlle.
— Tu as pris le ruban ?
Un frisson passa autour de la table.
Olympe ne me corrigea pas.
Donc sa voix me couvrait.
Pour l’instant.
Maëlle releva les yeux. Ils étaient bruns, cernés, trop secs pour une fille qui avait eu le temps de pleurer.
— Non, Majesté.
Ma main resta froide.
J’attendis la morsure.
Rien.
La vérité de Maëlle était là, nue, inutile, plus fragile encore parce qu’elle ne faisait mal à personne.
Cléore se redressa.
— Elle ment pour sauver sa peau.
Ma paume picota.
Faiblement.
Pas une brûlure franche.
Une écharde.
Je tournai les yeux vers elle.
— Vous l’avez vue prendre le ruban ?
— Elle avait accès à la chambre de linge.
— Ce n’était pas ma question.
Ses lèvres se pincèrent.
Une veuve à ma droite bougea à peine.
Cléore posa la main sur sa broche.
Trop vite.
— Non. Mais elle était la seule.
Je regardai Maëlle, pas Cléore.
— Elle était surtout la plus facile.
Olympe frappa une fois le sol avec sa canne.
Pas pour m’arrêter.
Pour marquer le point.
Je sentis Adrien me regarder depuis le seuil.
Je ne savais pas s’il était inquiet ou déçu.
Je n’avais pas le temps de vérifier.
— Décrivez le ruban.
Cléore inspira.
— Soie noire. Bordée d’un fil gris. Trois nœuds funéraires. Une tache de cire blanche près de l’extrémité.
Trop précis.
Beaucoup trop.
— Vous vous souvenez bien d’un objet disparu.
— C’était celui de mon mari.
— Naturellement.
Je baissai les yeux vers sa broche.
L’argent était neuf. L’attache, elle, ne l’était pas. Un fil noir dépassait sous le fermoir, fin, presque avalé par le tissu.
Le même genre de fil que celui qui retenait son anneau.
Le même genre de fil qu’on aurait pu tirer d’un ruban.
Je fis un pas vers elle.
Cléore ne recula pas.
Elle avait du courage.
C’était fâcheux. J’aurais préféré qu’elle soit simple.
— Cette broche est récente.
— Ma maison n’est pas encore si pauvre qu’elle ne puisse honorer ses veuves.
Mensonge ?
Ma paume ne brûla pas.
Très bien. Sa maison pouvait peut-être payer une broche.
Ou quelqu’un l’avait payée pour elle.
— Qui vous l’a offerte ?
Cette fois, sa gorge bougea.
— Cela ne concerne pas cette fille.
Ma main brûla.
Une morsure fine. Rapide.
Je fermai les doigts avant qu’Adrien puisse le voir.
Trop tard, sans doute.
Olympe le vit aussi.
Elle ne sourit pas.
— Sa Majesté souhaite que vous répondiez, dit-elle.
Sa Majesté.
Ma bouche. Sa voix.
Le prix avait déjà commencé.
Cléore pâlit.
— Une bienfaitrice.
— De la Cour Noire ?
— Oui.
Ma paume resta froide.
— Son nom ?
— Je ne peux pas.
— Vous pouvez. Vous préférez seulement qu’elle soit absente quand vous la trahissez.
Cléore blêmit davantage.
Son regard glissa vers les voiles, cherchant une aide qui ne vint pas.
— Dame Albrée.
Albrée.
Je revis son pouce gris, son anneau trop lourd, sa façon de poser les questions comme on pousse une tête sous l’eau.
Elle, ou la main qui tenait sa laisse.
— Pourquoi Dame Albrée vous donnerait-elle une broche ?
— Par solidarité de veuve.
Une vraie brûlure me traversa la paume.
Plusieurs voiles frémirent.
Je ne respirai pas tout de suite.
La douleur passa, laissant une chaleur noire sous le gant.
Olympe me regarda.
Pas avec pitié.
Avec attente.
Le test n’était pas Cléore.
C’était ce que j’allais faire d’elle.
Je pouvais m’arrêter. Laisser la salle comprendre à moitié. Sauver Maëlle sans écraser Cléore.
Ou je pouvais ouvrir la plaie assez grande pour que personne ne l’oublie.
Je regardai la servante.
Maëlle gardait la tête basse. Ses doigts rougis tremblaient derrière son dos.
Je pensai à Tavin.
À Nolven.
À Liora, huit ans.
Le goût de cendre revint derrière ma langue.
Pas celui du Banquet.
Un autre. Celui qu’on avale quand on s’apprête à ressembler à ses ennemis.
Je cherchai une phrase douce.
Il n’y en avait pas.
Il fallait viser juste et accepter l’éclaboussure.
— Le ruban n’a pas été volé, dis-je. Il a changé de main.
Cléore ne bougea plus.
— Pardon ?
— Une main qui sentait la cire d’autel. Puis une autre vous a donné cette broche pour couvrir le trou.
Je désignai le fil noir sous son fermoir.
— Une main de veuve, cette fois.
— C’est absurde.
Ma main brûla.
Cette fois, je laissai la douleur monter jusqu’à mon poignet.
Je voulais qu’elle voie que son mensonge avait un corps.
— Le ruban entourait l’anneau funéraire de votre mari.
Sa main remonta vers sa broche.
— Vous l’avez livré. Pas perdu. Livré.
— Non.
La brûlure mordit plus fort.
— Contre une recommandation. Ensuite, il vous fallait un vol. Quelqu’un de plus bas. Quelqu’un qu’on croirait sale avant même qu’elle parle.
Maëlle fit un petit bruit.
Pas un sanglot.
Un souffle retrouvé.
Cléore se leva d’un coup.
— Vous ne savez pas ce que c’est.
Sa voix trembla, mais tint. Sa main remonta vers sa broche, puis s’arrêta avant de la toucher.
— Être veuve sans maison assez forte derrière soi. Attendre qu’une femme plus ancienne daigne seulement retenir votre nom.
La phrase me toucha.
Je la détestai pour cela.
— Non, dis-je. Je sais ce que c’est d’être utilisée par une maison trop forte.
Un silence passa.
Court.
Coupant.
Puis je baissai les yeux vers sa main crispée sur la broche.
— Mais vous venez de montrer où regarder.
Toutes les veuves la virent.
La gardienne écrivait déjà.
La plume gratta son nom avant que Cléore trouve quoi répondre.
— Cette servante m’a désobéi, dit-elle. Elle a touché mes affaires. Elle…
— Elle n’a pas volé.
Ma voix resta basse.
Je sentis Olympe derrière moi, immobile.
— Et si vous vouliez punir une main qui touche, il fallait commencer par la vôtre.
Cléore devint blanche.
Sa main resta sur sa broche, mais la broche avait penché. Personne ne lui dit de la remettre droite.
C’était cela, la honte : même les corrections vous abandonnent.
Olympe parla enfin.
— Maëlle sera rendue au service de linge. Sans marque au registre.
Mirelda, près du seuil, baissa les yeux.
Pas pour se cacher.
Pour respirer.
— Dame Cléore, poursuivit Olympe, votre accusation sera conservée.
Cléore tourna vers elle un visage tremblant.
— Dame Olympe…
— Avec la mention : plainte détournée pour profit de rang.
Une veuve retira aussitôt sa manche du banc, comme si Cléore venait de salir le bois.
Personne ne demanda ce que cette mention voulait dire.
Tout le monde le savait.
La servante se releva avec difficulté.
Ses genoux avaient dû s’engourdir.
Elle passa près de moi sans oser me regarder.
Je ne lui demandai pas de gratitude.
Dans cette salle, même un merci pouvait devenir une dette.
Quand elle franchit le seuil, Mirelda effleura son coude. Une seconde. Puis plus rien.
Maëlle porta enfin la main à la mèche humide collée à sa joue.
Ce geste minuscule me fit plus mal qu’un merci.
Adrien s’approcha lorsque la salle détourna enfin les yeux.
Il regardait Maëlle.
Pas Cléore.
— Vous l’avez…
Il s’interrompit.
Ses yeux suivirent Maëlle jusqu’au seuil.
— Vous l’avez brisée pour la sauver.
— Non.
Il serra les dents.
— Si. Et le pire, c’est que vous avez su où frapper.
Je détestai la phrase.
Parce qu’elle était vraie.
— C’est ce qui m’inquiète.
Olympe se leva à son tour.
— Vous avez visé bas.
Je me tournai vers elle.
— J’ai visé juste.
— Ici, c’est souvent la même chose.
Ma paume se refroidissait lentement sous le gant.
Une veuve qui m’avait ignorée tourna enfin le visage vers moi. La gardienne ne me regarda toujours pas, mais sa plume resta prête.
Voilà ce que j’avais gagné.
Pas une place.
Une attention.
Olympe pencha la tête vers moi.
— Vous avez sauvé Maëlle.
Elle ne regardait pas Cléore. Elle regardait les autres.
— Maintenant, elles réfléchiront avant de choisir la prochaine.
— Et combien en choisiront une plus faible encore ?
Elle eut un presque sourire.
— Voilà pourquoi je vous ai prêté ma voix.
Je compris alors que la dette n’était pas seulement dans le registre.
Elle était dans ce que je venais d’apprendre.
Cléore recula vers le fond de la salle.
Personne ne lui ouvrit le passage.
Elle dut contourner la table, seule, le visage figé, sa broche neuve de travers sur sa poitrine.
Au fond, elle s’arrêta devant le portrait que j’avais remarqué en entrant.
La poussière y manquait toujours, juste sous le cadre. Cléore n’était pas la première à venir jurer là.
Elle posa deux doigts sur sa gorge.
Le geste fit picoter ma paume.
Pas un mensonge.
Un serment.
— Devant celle qui a survécu au gris, dit Cléore d’une voix mince, je vous le jure, Isaline de Morvan : vous me paierez cette honte.
Sa voix trembla sur mon nom, mais ne se cassa pas.
Je lui en voulus presque.
Le voile du portrait trembla légèrement.
Assez pour laisser voir un poignet blanc.
Et, peint autour de ce poignet, un bracelet noir.
Le bracelet de Séraphine.

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