Chapitre 21 — La Nuit des Anneaux

9 minutes de lecture

Nolven venait de mourir.
Sa bouche était restée entrouverte, comme s’il avait encore un mot coincé derrière les dents.
Une gardienne ne regardait déjà plus son visage.
Elle regardait mes gants.
Puis le ruban de Liora.
Je lui attrapai le poignet avant même d’y penser.
La douleur remonta aussitôt.
Mes deux paumes brûlaient sous le cuir, d’une brûlure fine, noire, trop vivante. La gardienne baissa les yeux vers ma main, puis vers le corps.
— Majesté, dit-elle. Cet objet n’est pas inscrit.
Je regardai le ruban coincé entre les doigts de Nolven.
— Il appartenait à Liora.
— Liora n’est pas au registre.
Elle ne trembla pas.
Son pouce resta posé contre son carnet noir, juste sur la ligne vide où elle attendait de classer le ruban. Même devant un mort, elle gardait de la place pour l’encre.
Mirelda était près du lit.
Ses doigts s’approchèrent de la manche de Nolven, comme pour en lisser un pli. Un geste de servante. Un geste de sœur, peut-être.
Elle s’arrêta avant le tissu.
Comme si toucher la manche allait lui confirmer ce que le médecin venait de dire.
Adrien se tenait entre la porte et moi.
Trop tard.
Encore.
Le médecin posa deux doigts sur la gorge de Nolven, attendit une respiration qui ne viendrait pas, puis referma sa sacoche avec un soin insultant.
— Il est mort.
Une gardienne demanda l’heure.
Une autre chercha déjà son encre.
Je crus, une seconde, que la mort allait les faire taire.
Elle n’eut même pas cette politesse.
Mes paumes brûlaient.
Gauche.
Droite.
Les deux.
Jamais les deux.
La gardienne fit un nouveau mouvement vers le ruban.
Je serrai plus fort son poignet.
— Il reste là.
— Ce n’est pas à vous de décider.
Ma main brûla davantage.
Pas pour un mensonge.
Pour la rage.
C’était moins utile.
— Alors inscrivez que j’ai décidé quand même.
Les gardiennes reculèrent d’un demi-pas.
Séraphine entra.
Elle ne regarda pas Nolven d’abord.
Elle regarda mes gants.
Olympe la suivait, appuyée sur sa canne. Ses yeux allèrent au mort. Puis au ruban. Puis à mes mains.
Chez Olympe, le regard faisait toujours son travail avant la bouche.
— Qu’a-t-il touché ? demanda Séraphine.
Pas : que s’est-il passé.
Pas : qu’a-t-il dit.
Qu’a-t-il touché.
Je relâchai le poignet de la gardienne.
— Le drap. Le ruban. Sa gorge, quand il a essayé de parler.
Je regardai Nolven.
— Le reste, vous l’avez déjà touché pour lui.
Séraphine s’approcha du lit.
Le médecin s’écarta.
Adrien ne bougea pas.
— Majesté, dit-il, il a parlé.
— J’imagine.
— Il a nommé le Temple.
Séraphine baissa les yeux vers les ongles de Nolven.
La poussière blanche y brillait encore, logée sous deux ongles maigres.
— Le Temple possède beaucoup de mains.
— Celle-ci était blanche.
Son bracelet noir glissa d’un rien contre son poignet.
Un seul frottement.
Je le notai.
— Et il a dit autre chose.
Adrien tourna la tête vers moi.
Il savait.
Mirelda aussi.
Olympe ne respira presque plus.
— Il a dit : « Elle savait. »
Séraphine posa enfin les yeux sur moi.
— Qui ?
Je souris sans joie.
— Il est mort avant d’avoir eu la politesse de nous laisser le nom.
La gardienne tendit encore les doigts vers le ruban.
Mirelda fit un pas.
Pas vers elle.
Vers Nolven.
— Non.
Sa voix était petite.
Mais elle exista.
Tout le monde l’entendit.
— Il faut le laisser, murmura-t-elle. Juste… encore un peu.
Séraphine la regarda.
— Le deuil des serviteurs n’a pas priorité sur la conservation des preuves.
Mirelda baissa les yeux.
Le mot preuve lui vola son frère une seconde fois.
Je regardai les ongles de Nolven, la poussière blanche, le ruban entre ses doigts.
— Votre conservation arrive toujours après la mort.
Adrien murmura mon nom.
Je ne le regardai pas.
Séraphine non plus.
Elle observait encore mes gants.
— Vos mains brûlent.
Ce n’était pas une question.
Je les refermai.
Le cuir sembla se tendre sur ma peau.
— Votre salle voulait les voir. Elle les aura peut-être plus tard.
— Pas cette salle.
Olympe releva légèrement la tête.
— Votre Majesté.
Séraphine leva deux doigts.
Elle la fit taire sans la toucher.
— Si une vérité a survécu à ce garçon, elle n’est plus dans sa bouche.
Je regardai Nolven.
Sa bouche entrouverte.
La trace sombre au coin de ses lèvres.
Le ruban bleu contre ses doigts.
— Où voulez-vous m’emmener ?
Séraphine tourna déjà vers la porte.
— Aux Archives des Anneaux.
Adrien se raidit.
— Maintenant ?
Séraphine le regarda enfin.
— Vous préférez attendre un autre mort, Monseigneur ?
Il ne répondit pas.
Moi non plus.
J’aurais voulu rester près de Nolven. Par dette. Par honte. C’était difficile à distinguer.
Mais Liora respirait peut-être encore quelque part.
Et mes deux mains brûlaient.
Je repris le ruban avant que la gardienne ne puisse l’enlever.
Mes doigts effleurèrent ceux de Nolven quand je tirai.
Je détestai ce petit geste.
Comme si je le dépouillais.
Mirelda le vit.
Elle ne me le reprocha pas.
Ses yeux le firent à sa place.
Je glissai le ruban dans mon gant gauche.
Il retrouva la chaleur de ma paume.
Je ne savais plus si je le protégeais ou si je le volais.
Nous quittâmes la chambre basse.
Derrière nous, les gardiennes commencèrent à parler doucement.
Objet non inscrit.
Corps constaté.
Poussière relevée.
Témoin éteint.
Pas mort.
Éteint.
Même morte, une bouche devait entrer dans la bonne case.
Le chemin vers les Archives descendait sous la Cour Noire.
Pas par le grand escalier.
On nous fit passer par un couloir humide, trop étroit pour les robes. Ma manche frotta la pierre ; le ruban de Liora se plia dans mon gant, mouillé de sueur.
Les vérités qu’on voulait cacher passaient par les mêmes couloirs que les domestiques.
Séraphine marchait devant.
Olympe près d’elle.
Adrien à ma droite.
Mirelda derrière moi, plus silencieuse qu’une ombre. Je ne savais pas si elle nous suivait comme servante, comme témoin, ou seulement comme sœur sans endroit où poser sa douleur.
Mes paumes brûlaient par vagues.
Une seule main, je savais supporter.
Deux, mon corps ne savait plus où cacher la douleur.
Adrien baissa la voix.
— Vos mains.
— Elles sont encore là.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Je sais.
Il se tut une seconde.
— Ce que vous touchez vous blesse.
Je serrai le ruban de Liora. Il était déjà humide.
— Nolven est mort parce qu’on a trop attendu. Je n’ai plus confiance dans les mains propres.
Cette fois, il ne répondit pas.
Les portes des Archives n’étaient pas hautes.
Elles étaient basses, presque humiliantes, comme si même les reines devaient courber la nuque pour entrer auprès des morts.
Deux gardiennes posèrent leurs paumes sur le bois.
Pas pour pousser.
Pour demander.
La cire noire des sceaux craqua toute seule.
J’entendis Mirelda retenir son souffle.
Moi aussi, peut-être.
Les portes s’ouvrirent.
Le froid sortit le premier.
Pas un froid de cave.
Un froid de métal qu’on n’a pas porté depuis longtemps.
L’intérieur sentait la cire noire, la poussière sèche et l’argent ancien.
Une odeur de choses qu’on n’enterre pas.
Je pensai à la poussière sous les ongles de Nolven.
Ici, tout avait presque la même couleur : cire, verre, linge, silence.
Des niches couraient le long des murs, fermées par du verre fumé. Mon reflet s’y brisa en morceaux pâles : un bout de voile, une bouche trop serrée, deux gants noirs.
Derrière chaque plaque, une alliance reposait sur un linge noir.
Aucun anneau n’était posé à plat.
Ils tenaient tous de biais, assez relevés pour accrocher la lumière.
Comme si on les avait installés là pour écouter.
Certaines alliances étaient fines. D’autres larges, presque brutales. Quelques-unes étaient fendues. Une portait encore une tache brune dans sa gravure.
Des noms étaient gravés sous les niches.
Des rois.
Leurs noms gravés plus profondément que certains tombeaux.
Derrière moi, Mirelda serra ses mains l’une contre l’autre.
Pas pour prier.
Pour ne rien toucher.
Je sentis mon annulaire gauche pulser.
La trace laissée par l’alliance d’Évariste répondit avant ma main.
Olympe me regarda.
— Ne touchez à rien.
— Vous me connaissez mal.
— Justement.
Séraphine s’arrêta devant une niche encore non scellée.
Le verre n’avait pas reçu sa cire définitive.
Trop récent.
Trop propre.
Évariste de Velrune.
Ici, sans encens, sans cercueil, sans foule pour me regarder respirer, son nom parut presque nu.
Je le trouvai plus dangereux ainsi.
Son alliance reposait sur un carré de tissu noir.
Un anneau d’or pâle, presque trop simple pour un roi. Le bord intérieur portait une rayure fine, là où le métal avait dû frotter contre sa peau.
Cette petite usure me troubla plus que l’or.
Je connaissais la gravure.
Je l’avais sentie contre ma peau pendant une nuit entière, puis contre le front d’un mort.
La première veuve a menti.
Je fermai les doigts.
Mes deux mains brûlèrent.
— Les anneaux gardent vraiment les derniers serments ?
Séraphine prit la pince d’argent. Elle ne me regarda pas.
— Ils gardent ce que les rois ont mis assez de force à laisser derrière eux.
— Même quand c’est faux ?
— Surtout quand cela a coûté cher.
Olympe eut un souffle sec.
Presque une approbation.
Une gardienne approcha un linge noir.
Séraphine saisit l’anneau avec la pince.
Rien.
La pince ne trembla pas. Le linge noir ne fuma pas. Même le métal, en touchant le plateau, fit un bruit sage.
Trop sage.
— Froid, dit la gardienne.
Elle nota.
Bien sûr.
Adrien fixait l’anneau comme s’il pouvait y voir son frère avant la chambre, avant l’ordre, avant la porte.
Séraphine tendit la pince vers Olympe.
— Vous.
Olympe prit l’anneau sans toucher le métal.
Elle le leva sous la lampe froide.
Rien.
— Froid, répéta la gardienne.
Puis Séraphine se tourna vers Adrien.
— Monseigneur.
Adrien ne bougea pas tout de suite.
— Je ne suis pas veuve.
— Non. Vous êtes le frère qui a tenu la porte.
La phrase fit baisser les yeux d’une gardienne.
Pas ceux d’Adrien.
Adrien prit la pince.
Sa main serrait l’argent comme un garçon serre une faute qu’on lui rend.
Son pouce glissa une fois sur le manche.
L’anneau ne réagit pas.
Adrien inspira trop vite.
À peine.
Puis il baissa les yeux sur sa propre main, comme si ce soulagement venait de le salir.
— Froid, dit la gardienne.
Séraphine reporta son attention sur moi.
— Vous voyez ? Les morts ne répondent pas sur commande.
Je regardai l’alliance.
Mes paumes brûlaient toujours.
Pas en vagues, maintenant.
En attente.
— Vous ne m’avez pas demandé.
— Vous n’avez pas autorisation de contact.
— Je suis sa veuve.
— Votre deuil est contesté.
Je levai ma main gauche.
L’annulaire gardait encore la trace de son anneau sous le cuir.
— Pas ce qu’il a serré autour de mon doigt.
Séraphine posa la pince sur le plateau.
Le bruit fut minuscule.
Il me fit l’effet d’un verrou.
— Vous pouvez regarder. Pas toucher.
Je m’approchai d’un pas.
Deux gardiennes bougèrent aussitôt.
Adrien aussi.
Pas pour me retenir.
Pour retenir celles qui le feraient.
Cette fois, il se plaça du bon côté de mon geste.
La canne d’Olympe racla la pierre devant mon soulier.
Pas fort.
Juste assez pour me rappeler qu’elle aussi savait barrer une porte.
— Les anneaux ne parlent pas aux impatientes.
Je baissai les yeux vers la canne.
Puis vers elle.
— Alors ils apprendront.
Olympe retira sa canne.
Son visage ne donna rien.
Ni permission.
Ni secours.
Séraphine me regardait comme si ma faute était déjà prête, posée entre nous.
Je pensai à Nolven.
À sa bouche incapable de finir le nom.
À la poussière blanche sous ses ongles.
À Liora, quelque part, avec ses nattes défaites peut-être.
Aux règles qui arrivaient toujours après les morts avec un registre propre.
Je tendis la main gauche.
Le ruban bougea dans mon gant. Une dernière fois, presque pour me retenir.
— Majesté, dit une gardienne.
— Écrivez que Sa Majesté l’a prise.
Personne n’eut le temps de m’arrêter.
Mes doigts se refermèrent sur l’alliance d’Évariste.
Le métal était froid.
Une seconde.
Deux.
Séraphine ne bougea pas.
Adrien cessa de respirer.
Puis l’anneau brûla.
Pas comme un mensonge.
Comme une réponse enfermée sous la langue d’un mort.
La douleur remonta dans ma paume, traversa mon poignet, mordit ma cicatrice invisible sous le cuir. Le ruban de Liora se crispa contre ma peau, minuscule prisonnier d’une chaleur qui n’était pas à lui.
Je voulus lâcher.
Mes doigts refusèrent.
L’alliance colla à ma main.
Dans la niche, le verre fuma.
Pas beaucoup.
Assez pour dessiner une buée fine.
Une ligne apparut.
Puis une autre.
Des lettres.
Pas gravées.
Soufflées de l’intérieur.
Adrien se rapprocha.
— Isaline, lâchez.
Je ne pouvais pas.
Séraphine lut avant moi.
Son visage ne changea pas.
Seul son pouce bougea, une fois, contre son bracelet noir.
Sur le verre noirci, les lettres tremblèrent.
Avant l’aube, je mourrai de ma propre volonté.
Ma gorge se ferma.
Évariste.
Son dernier serment.
Puis l’anneau brûla plus fort.
Sous la première phrase, une seconde ligne apparut, plus pâle.
Plus lente.
Le mot veuve sembla se former plus sombrement que les autres.
Et si je mens, que ma veuve entende ce que j’ai fermé sous sceau.
Mes deux mains prirent feu.
Une seconde, aucun son ne sortit.
Puis le cri me déchira la gorge.
Pas un cri de reine.
Le genre de cri qu’on inscrit mal.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Mr Têtu ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0