Chapitre 23 — La femme au voile fermé
La marque avait cessé de brûler.
Je m’en méfiai davantage.
La douleur, au moins, avait la politesse d’être claire.
Là, le cercle noir restait sous ma peau, serré autour de mon doigt comme une bague trop étroite.
Autour de mon annulaire, la ligne était fine, parfaite, plus propre qu’une blessure. Une alliance sans métal.
Je pouvais la cacher sous un gant.
Pas la retirer.
Les gardiennes regardaient mon doigt avant mon visage.
Ma mère aurait approuvé : une main bien tenue valait toujours mieux qu’une expression sincère.
Séraphine fut la première à reprendre souffle pour tout le monde.
— Gant.
Une gardienne s’approcha aussitôt avec le plateau.
Je gardai la main levée, malgré l’envie stupide de la cacher contre moi.
— Vous donnez des ordres à ma main, maintenant ?
— Je protège ce qui peut encore l’être.
— Vous arrivez toujours après, quand il ne reste plus grand-chose à protéger.
Le silence resta suspendu entre les niches des Anneaux.
Mirelda, derrière moi, baissa la tête. Elle avait encore sur le visage la couleur de la chambre basse, celle qu’on garde après avoir vu un frère mourir trop près de soi.
Adrien se plaça près de mon épaule.
Pas devant.
Enfin.
— Sa main doit être examinée, dit Séraphine.
— Elle vient de l’être.
Je levai l’annulaire.
Le cercle noir pulsa à peine.
Pas assez pour faire mal.
Assez pour rappeler qu’il écoutait.
Olympe tapota le bout de sa canne contre la pierre.
— Une marque d’anneau ne se couvre pas sans constat.
Séraphine tourna vers elle un regard sans chaleur.
— Vous conseillez donc la désobéissance ?
— Je conseille rarement. On me reproche moins souvent mes silences.
La plume d’une gardienne resta suspendue.
Je regardai le cercle autour de mon doigt.
Évariste m’avait laissé son nom, sa mort, son serment et maintenant cette chose sous ma peau.
Pour une nuit de mariage, il avait beaucoup exigé.
— Inscrivez, dis-je.
La gardienne releva la tête.
— Majesté ?
— Inscrivez que la marque est apparue après le contact avec l’anneau royal. Inscrivez aussi que Sa Majesté Séraphine a voulu la couvrir avant que le constat ne soit complet.
Cette fois, la plume ne bougea pas.
Les gardiennes cessèrent même de respirer assez fort pour qu’on les entende.
— Vous apprenez vite, dit Séraphine.
La plume gratta encore.
Lentement.
Trop lentement.
— Non. Vous écrivez assez lentement pour qu’on voie où vous trichez.
Adrien expira presque.
Pas un rire.
Pas encore une erreur.
Séraphine tendit la main vers la gardienne.
— Écrivez : marque annulaire noire, origine non établie. Contact irrégulier avec relique royale.
— Et le reste ?
— Le reste appartient aux interprétations.
— Comme les morts, alors.
Son pouce se posa sur son bracelet.
Même endroit.
Même calme.
Je ne regardai pas seulement le bracelet, cette fois. Je regardai le geste. Le pouce. La pression exacte. Ce petit frottement qui venait avant chaque phrase utile.
Dans la chambre d’Évariste, la femme voilée avait fait le même mouvement.
Ou mon souvenir voulait que je le croie.
C’était plus dangereux qu’une certitude.
Le Voile gris colla à ma bouche.
Je sus, avant même de parler, que la salle reconnaîtrait la question.
— Qu’est-ce qu’un voile fermé ?
Personne ne bougea.
Pas même la plume.
Le froid des Archives changea de forme. Il ne venait plus de la pierre, mais des bouches closes autour de moi.
Adrien tourna la tête vers moi.
Mirelda porta une main à sa gorge, puis la laissa retomber aussitôt.
Olympe baissa les yeux.
Séraphine, elle, sourit presque.
Presque.
— Où avez-vous entendu cette expression ?
— Je ne crois pas l’avoir entendue.
— Alors ne l’inventez pas.
Ma paume resta froide.
Pas de mensonge.
Elle venait seulement de déplacer la porte.
Je fis un pas vers elle.
— Le voile de la femme que j’ai vue n’était ni gris, ni noir.
— Un souvenir irrégulier ne crée pas une catégorie.
— Non. Mais il révèle parfois celles que vous avez supprimées.
Une gardienne fit un mouvement vers moi.
Adrien leva la main.
Trop vite.
Je le vis se reprendre avant même de le regarder. Son poignet tourna seulement d’un rien.
La gardienne s’arrêta.
Séraphine le vit.
Bien sûr.
— Monseigneur, dit-elle, votre place devient confuse.
— Elle est ici.
— À côté d’une femme qui accuse avec des visions ?
— À côté d’une femme qu’on a déjà condamnée avec moins que cela.
Nos regards se croisèrent trop longtemps.
Pas assez pour faire une faute.
Assez pour que je me souvienne qu’il était près de moi, vivant, chaud, inutilement nécessaire.
Séraphine coupa ce fil d’un mot :
— Sortons.
— Pour éviter la question ?
— Pour vous montrer la réponse que vous méritez.
À Velrune, les réponses offertes avaient toujours des dents.
Nous quittâmes les Archives des Anneaux par une porte basse que je n’avais pas remarquée. Évidemment. Les endroits qui comptaient avaient toujours une sortie de plus que les gens honnêtes.
Le couloir derrière était étroit, sans torches régulières. Une lumière grise descendait des meurtrières hautes. Elle coupait les murs par morceaux et blanchissait par instants les gants de Séraphine. Le reste du temps, nous marchions dans une pénombre de cave propre.
Je remis mon gant en marchant.
Le cuir accrocha la marque.
Je serrai les dents.
Le cercle noir ne brûla pas.
Il serra.
Comme s’il n’aimait pas être caché.
Adrien le vit.
— Vous saignez ?
— Pas encore.
Il entendit le mot.
Moi aussi.
Nous ne nous regardâmes pas.
Mirelda suivait à deux pas, silencieuse. Ses yeux ne quittaient pas les murs, les portes, les interstices.
— Vous connaissez ce passage ? lui demandai-je.
Elle hésita.
— Les servantes connaissent toujours les passages qu’on leur interdit de connaître.
— Et celui-ci ?
— On y époussette les cadres sans lever les yeux.
Séraphine s’arrêta.
Mirelda aussi.
Sa main chercha sa manche, ne trouva rien, puis se ferma dans le vide. Même sa peur avait encore le réflexe de se ranger.
— Les consignes existent pour préserver les serviteurs de ce qui ne les concerne pas, dit Séraphine.
Mirelda baissa les yeux.
Je sentis sa honte avant sa peur.
— Curieux. À Velrune, ce qui ne concerne pas les serviteurs finit souvent dans leurs mains.
Séraphine reprit sa marche.
— Votre affection récente pour les gens de service devient touchante.
— Votre mépris ancien pour eux devient répétitif.
Olympe toussa.
Cette fois, c’était presque un rire.
Le couloir déboucha sur une galerie longue et basse.
L’odeur me prit avant les portraits : poussière sèche, huile ancienne, toile enfermée trop longtemps. Les cadres avaient été nourris, cirés, protégés. Certaines femmes du palais n’avaient pas droit à autant de soin.
Puis je vis les cadres.
Ils couvraient les murs du sol jusqu’aux poutres.
Des femmes en noir.
Des femmes en gris.
Des mains jointes. Des bouches fines.
Des yeux peints avec une patience cruelle.
Les artistes avaient rendu les mortes plus calmes qu’elles ne l’avaient jamais été.
Sous chaque cadre, une plaque.
Un nom.
Un titre.
Une date.
Certaines plaques brillaient d’avoir été frottées souvent. D’autres portaient la poussière avec dignité.
Au bout de la galerie, trois espaces étaient vides.
Pas vraiment vides.
Le mur y avait gardé une peau plus claire. Des marques de clous restaient dans la pierre, fines comme des piqûres.
Je passai le pouce dessus.
Moins de poussière.
Moins de temps.
Quelqu’un avait été là assez longtemps pour laisser une forme, puis assez gênant pour qu’on l’enlève.
Chaque pas dans cette galerie me coûtait.
Ailleurs, Liora pouvait encore respirer sous une couverture.
Je pensai malgré moi à une natte défaite. À une couverture qui ne bougeait plus.
Je chassai l’image trop tard.
Je m’arrêtai devant le premier espace.
— Qui était là ?
— Personne, dit une gardienne.
Ma main ne brûla pas.
Je tournai lentement la tête vers elle.
— Voilà qui est très habile.
La gardienne ne comprit pas.
Séraphine, si.
— Une place retirée n’est pas une place habitée, dit-elle.
— Et une femme retirée ?
Le silence revint.
Plus dense.
Je regardai les portraits.
Trop de femmes.
Trop de regards.
Et pourtant, les portraits étaient trop nombreux pour que le mur paraisse complet.
— Les voiles fermés ne se cherchent pas dans les noms, dit Olympe derrière moi.
Séraphine ne bougea pas, mais l’air changea autour d’elle.
Olympe posa les deux mains sur sa canne.
— Ils se cherchent dans les espaces vides.
— Vous devenez bavarde, dit Séraphine.
— L’âge transforme les secrets en mauvaise digestion. Il faut bien qu’ils sortent quelque part.
Je faillis sourire.
Cette fois, j’en eus presque la force.
Je m’approchai du deuxième espace vide.
Le sol devant le mur était plus propre qu’ailleurs. Quelqu’un balayait ici avec plus de soin. Sur la pierre, je vis une trace claire, fine, comme celle laissée par un cadre qu’on décroche souvent puis qu’on remet trop vite.
— Mirelda.
Elle releva les yeux.
— Majesté ?
— Le portrait que vous époussetez sans regarder. Il était ici ?
Elle pâlit.
Séraphine dit :
— Ne répondez pas.
Trop vite.
La marque autour de mon doigt serra.
Pas une brûlure.
Une attention.
Mirelda regarda Séraphine.
Puis moi.
Je vis le choix lui faire mal.
— Non, dit-elle.
Séraphine se détendit d’un souffle.
Ma main resta froide.
Mirelda continua :
— Pas celui-là.
Adrien baissa les yeux.
Peut-être pour cacher un sourire.
Peut-être pour cacher qu’il avait peur.
— Montrez-moi, dis-je.
— Assez, trancha Séraphine.
Sa voix n’avait pas monté.
Les gardiennes s’étaient pourtant déjà redressées.
— Une veuve tolérée n’a pas accès aux absences royales.
Je me tournai vers elle.
— Voilà donc leur nom.
— Leur ?
— Les femmes que vous avez retirées sans mentir.
Séraphine s’approcha.
Les portraits, autour d’elle, parurent retenir leurs cadres.
— Une femme fermée n’est pas cachée, Isaline.
Elle prononça mon nom avec douceur, comme si elle corrigeait une faute de copie.
— Elle n’est plus consultable.
Le ruban de Liora bougea dans mon gant.
Pas vraiment.
Ma main s’en souvenait seulement.
Une enfant pouvait aussi cesser de compter pour ceux qui l’avaient prise.
Mon pouce appuya contre le ruban.
J’aurais voulu répondre trop vite.
Je m’en empêchai.
— Et si le royaume s’est trompé ?
— Alors il a survécu malgré son erreur.
— Vous appelez cela survivre ?
Séraphine regarda les portraits, pas moi.
— C’est le mot des gens qui n’ont pas à tenir le trône.
Adrien parla enfin.
— J’ai déjà entendu des soldats parler d’une galerie interdite.
Séraphine tourna la tête.
— Les soldats parlent trop quand ils boivent.
— Ils ne disaient pas “interdite”. Ils disaient “aveugle”.
Il voulut ajouter quelque chose.
Une excuse, peut-être.
Son regard passa sur les cadres vides.
— Et je n’ai jamais demandé pourquoi.
Je le regardai.
— Vous saviez ?
— Je savais qu’il ne fallait pas demander.
Je voulus le blesser.
Puis je regardai les cadres vides.
Moi aussi, j’avais grandi dans des pièces où certains noms faisaient baisser les yeux des domestiques.
— À Velrune, c’est presque toujours la même chose, dis-je seulement.
La phrase le toucha.
Pas violemment.
Pire : exactement là où elle devait.
Mirelda avançait déjà, très lentement, vers le fond de la galerie.
Une gardienne voulut la retenir.
Olympe posa sa canne devant le pied de la femme.
— Attention. Les sols anciens trahissent facilement.
La gardienne s’arrêta.
Mirelda continua.
Elle s’arrêta devant un rideau sombre que je n’avais pas vu.
Pas un grand rideau dramatique.
Un tissu ordinaire.
Épais.
Utilitaire.
Comme ceux qu’on pose sur les meubles qu’on ne veut plus montrer mais qu’on n’ose pas jeter.
— Ici, murmura Mirelda.
Séraphine ne parla pas.
Pour la première fois, son silence arriva trop tard.
Je m’approchai.
Le cercle noir autour de mon annulaire serra plus fort.
Adrien murmura :
— Isaline.
— Pas maintenant.
Il se tut.
Sa mâchoire se serra, mais il resta à sa place.
Le tissu sentait la poussière et le vinaigre. On l’avait nettoyé récemment. Mal. Une tache sombre résistait près du bas.
— Combien de fois ? demandai-je.
Mirelda comprit.
— Assez pour savoir où la poussière revient d’abord, Majesté.
Je pris un coin du rideau.
— Majesté, dit une gardienne.
— Notez bien le crime : un rideau.
Personne ne rit.
Je tirai.
Le tissu glissa. La poussière me piqua la gorge.
Les mains apparurent d’abord, comme dans le souvenir : deux mains fines, posées l’une sur l’autre.
Au poignet droit, un bracelet noir trop net.
Au bout des doigts, des gants blancs dont la peinture n’avait presque pas jauni.
Derrière moi, Mirelda inspira comme si elle venait de lever les yeux pour la première fois.
Mon souffle se bloqua.
Puis je vis le voile.
Fermé.
Épais.
Sans pli naturel.
Il couvrait toute la tête, tombait jusqu’aux épaules, noyait le cou, effaçait la bouche, les joues, le front.
Là où le visage aurait dû être, il n’y avait qu’une peinture sombre.
Pas grattée.
Pas brûlée.
La peinture était lisse, presque soignée.
Quelqu’un n’avait pas effacé ce visage.
Il l’avait peint pour qu’il n’ait jamais existé.
Je m’approchai encore.
Sous le cadre, la plaque avait été retournée.
Pas retirée.
Retournée.
Comme si le nom existait toujours, mais seulement pour le mur.
— Une absence n’accuse personne, dit Séraphine.
Sa voix venait de très près.
— Non, répondis-je. Elle accuse seulement celui qui l’a fabriquée.
Le cercle noir pulsa.
Une fois.
Les mains peintes du portrait ne bougèrent pas.
Le bracelet resta noir.
Les gants restèrent blancs.
Mais le voile, lui, sembla retenir une respiration.
Je reculai d’un demi-pas.
Trop tard.
Le portrait n’avait pas de visage.
Pourtant, ma nuque se glaça.
Le cercle noir serra mon doigt.
Quelque chose, sous la peinture sombre, venait de me reconnaître.

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