009 - après la cantine

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Petit déjeuner en cuisine ou ça circule dans tous les sens pendant que Victor et moi sommes sagement assis devant notre bol de céréales et notre jus de fruits. Tous les autres autour se sont endormis avec leur problèmes et se sont réveillés avec. Certains ont peut-être eu la chance d’être tirés de leur sommeil agité par ma jouissance de la vie. Sous la table je cherche et je trouve la main de mon petit homme qui me regarde et que j’ai envie d’embrasser. Lui aussi désire lécher ma bouche, trahi par son regard doux et tendu. Maman nous rappelle à l’ordre en nous proposant du café. Je la regarde avec défi pour accepter :

  • Avec du lait, s’il te plaît.

J’adore les liquides blancs, surtout celui de ma victoire, en bouche ou ailleurs. Je suis déjà en train de planifier dans ma tête le lieu et le moment où Victor pourra me sauter dans la journée. 10H50. Bâtiment B. 3ème étage. Toilettes Nord. Créneau de 10 minutes. Ça devrait suffire. De mon autre main sur mon smartphone je lui envoie l’invitation par un lien depuis notre agenda commun. Je suis une Serial baiseuse. Il faut bien tester si la pilule fonctionne vraiment ou pas. J’ai plusieurs vies sentimentales à rattraper et Victor va en voir de toutes les couleurs dans la prochaine décennie. Je suis moins belle que lui. J’ai intérêt à en profiter avant de me le faire piquer. Je donne espoir à tous ces taons qui tournent autour de lui. Mais il ne voit que ma lumière pleine de promesses à le faire jouir, encore et encore, en moi et sur moi, en tout temps et en tous lieux, pour la gloire des armes de ma frange qui me donne des airs de lolita sexy, comme il le dit, comme il m’aime. Mais on ne fait pas que ça au lycée. On y a aussi des bonnes notes, qui s’améliorent. C’est vrai qu’on est intelligents et on fait tous nos devoirs ensemble, scolaires et conjugaux. Ah non, on vient de s’apercevoir que le devoir conjugal n’était qu’une légende sociale non prévue par la loi. Je crois que Victor et moi non plus, on n’est pas prévus par leur loi. La nôtre est simple, ou plutôt la mienne, c’est moi qui porte la culotte et qui l’enlève pour lui murmurer dans les toilettes : « Ne jouis pas avant moi. » C’est gravé dans le marbre, dans la Constitution des Droits de la Femme. Heureusement que non, sinon on lui aurait coupé plus que la tête à Olympe. Je ferme les yeux et je profite. C’est si bon. À quoi bon jouir ? La vibration de ma montre connectée me préviens. On doit arrêter sinon ça sera trop cuit. Je nous retire de notre copulation :

  • Garde-la « al dente », j’adore les desserts salés après la cantine.

xoxo

Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce neuvième chapitre est celui de la banalisation du secret. L'extraordinaire (une relation amoureuse et sexuelle entre beaux-enfants, dans une famille recomposée) devient ordinaire, intégré au rythme scolaire, aux petits-déjeuners familiaux, aux plannings partagés sur smartphone. La voix de Béa atteint ici une légèreté presque provocante : elle planifie ses ébats comme on planifie une révision, elle utilise un agenda commun pour organiser ses "rendez-vous" avec Victor. Cette normalisation du scandaleux est peut-être ce qu'il y a de plus subversif dans le roman. Le chapitre confirme aussi la dimension politique du désir féminin : Béa "porte la culotte", elle décide, elle ordonne, elle programme. La référence à Olympe de Gouges n'est pas anodine : la révolution sexuelle de Béa est l'héritière des révolutions politiques.

Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés

- Le petit-déjeuner familial :

Scène d'une banalité absolue. Tout le monde circule, avec ses problèmes. Mais sous la table, les mains se cherchent. Le secret est là, à fleur de peau, dans l'espace le plus public de la maison. L'invisibilité n'est plus subie, elle est devenue une technique de survie amoureuse.

- Les liquides blancs :

"J'adore les liquides blancs, surtout celui de ma victoire." La phrase est à double sens évident, mais elle dit aussi quelque chose de l'innocence perverse de Béa. Le lait du petit-déjeuner, le sperme de Victor : même couleur, même désir. Le blanc est la couleur de la pureté et de la souillure, indistinctement.

- L'agenda commun :

C'est le signe le plus fort de l'intégration de leur relation dans le quotidien. L'amour fou a besoin de planning, de créneaux de 10 minutes, de lieux précis ("Bâtiment B. 3ème étage. Toilettes Nord."). La passion n'exclut pas l'organisation, elle l'inclut. Béa est une "serial baiseuse" méthodique.

- La laideur assumée :

"Je suis moins belle que lui." Cette phrase est un aveu rare. Jusqu'ici, Béa ne se comparait pas. Elle s'acceptait, grâce à l'amour de Victor. Mais ici, elle regarde la réalité en face : lui est plus beau. Elle en tire une conséquence pratique : "J'ai intérêt à en profiter avant de me le faire piquer." C'est une lucidité amoureuse, mêlée d'une pointe d'insécurité. Pourtant, elle sait que Victor ne voit qu'elle, "ma lumière".

- Les taons :

Ceux qui tournent autour de Victor sont des insectes agaçants, pas des rivaux sérieux. Béa les méprise autant qu'elle les utilise : ils prouvent, par leur présence, la désirabilité de son amant. Elle "donne espoir" à ces taons, sans jamais craindre qu'ils ne l'emportent.

- La loi :

Le chapitre joue avec les multiples sens du mot "devoir". Le "devoir conjugal" est une légende sociale, mais Béa et Victor ont leurs propres devoirs : scolaires et "conjugaux" (entre guillemets). Leur loi n'est pas celle de l'État, c'est celle que Béa impose : "Ne jouis pas avant moi." C'est la "Constitution des Droits de la Femme" version Béa.

- La montre connectée :

Elle vibre pour rappeler la fin du créneau. La technologie, d'ordinaire aliénante, devient ici protectrice. Elle permet de ne pas se faire prendre, de rester invisible. Le progrès technique au service du secret amoureux.

- "Al dente" :

La métaphore culinaire est parfaite. Garder Victor "al dente", c'est le laisser en état de désir inassouvi, pour mieux "déjeuner" plus tard. Le plaisir différé est un plaisir augmenté.

Bilan

- Béa : Elle est plus que jamais la maîtresse du jeu. C'est elle qui cherche la main sous la table, elle qui défie sa mère en acceptant le café, elle qui planifie les rendez-vous, elle qui impose la règle du "ne jouis pas avant moi". Mais cette domination n'exclut pas la vulnérabilité : elle se trouve moins belle que lui, elle craint qu'on le lui pique. La confiance absolue coexiste avec l'insécurité relative. C'est humain, c'est touchant. Par ailleurs, sa culture politique (Olympe de Gouges) montre qu'elle ne vit pas sa sexualité hors du monde : elle l'inscrit dans une histoire des droits des femmes. Son corps libéré est un corps politique.

- Victor : Il est plus silencieux dans ce chapitre, mais sa présence est partout : dans la main sous la table, dans le regard "doux et tendu", dans le corps qu'elle guide. Il accepte d'être "al dente", il accepte qu'elle porte la culotte. Sa passivité apparente est en réalité une forme d'attention extrême. Il est là, il suit, il désire. Son silence est une présence.

- La mère : Elle propose du café, elle rappelle à l'ordre. Mais elle ne voit rien, ou fait semblant. Son rôle se réduit à celui d'une figurante bienveillante. Le défi dans le regard de Béa ("Je la regarde avec défi pour accepter") montre que la relation mère-fille est devenue un rapport de force silencieux, mais apaisé. La mère a accepté de ne pas savoir, ou de savoir sans voir.

- Les autres : La famille qui circule, les taons au lycée — tous sont des présences floues, des obstacles potentiels, des dangers d'être vus. Mais Béa et Victor ont appris à naviguer dans cette foule sans y être absorbés.

Conclusion

L'amour fou a besoin de discipline. On pourrait croire que la passion est désordonnée, imprévisible, qu'elle échappe à toute planification. Béa nous montre le contraire : pour vivre un amour secret, interdit, il faut une organisation quasi militaire. Les créneaux de 10 minutes, l'agenda commun, la montre connectée — tout cela n'est pas l'ennemi du désir, c'est sa condition de possibilité. La contrainte temporelle exacerbe l'intensité. Savoir qu'on n'a que 10 minutes rend chaque seconde plus précieuse.

Par ailleurs, le chapitre interroge la notion de normalité. Ce qui est normal, pour Béa et Victor, c'est de faire l'amour dans les toilettes du lycée entre deux cours, c'est de se chercher sous la table au petit-déjeuner, c'est de planifier leurs ébats sur smartphone. Cette normalité-là est scandaleuse pour le monde extérieur, mais elle est devenue leur quotidien. Le roman ne juge pas, il expose. Et cette exposition force le lecteur à s'interroger : qu'est-ce qu'une vie normale ? Est-ce celle qui suit les règles, ou celle qui invente les siennes ?

Suite générative

Maintenant que leur amour s'est installé dans une routine secrète mais organisée, que se passera-t-il quand un imprévu viendra briser la précision de leurs plannings amoureux ?

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