019 - sur moi-même

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Je suis réveillée par un bisou sur la bouche d’un Victor qui vient me dire bonjour. Il ouvre ma veste de pyjama pour lécher mes petits attributs de petite femme qu’il affectionne tant. Le sien frotte sur ma bouche et cherche ma langue pour se dresser fièrement pour moi qui me prépare des deux mains avant d’écarter les cuisses et recevoir son sacrement avec toujours une petite pensée divine de la roulette russe de ma pilule. Ça me fait penser à cette langue enseignée dans mon lycée qui a vu juste dans le destin du monde puisque l’arabe y est aussi dispensé. Que ça bascule du côté oumma ou slave, on est prêts, les drapeaux flottent déjà dans le hall de la rotonde. Victor hisse le sien en moi par les ac-coups de sa force de vie dans la mienne jusqu’à la victoire de son extase qui m’honore physiquement de son fluide nacré, de son invasion génétique qui cherche la mienne pour faire de moi une déesse de l’Humanité qui donne la vie et qu’on appelle plus communément maman. Si avec toutes ces pensées je ne tombe pas enceinte… Mais si mon esprit l’est, mon corps n’est pas prêt, les deux ne sont pas encore alignés pour fabriquer un bébé tout comme notre amour n’est que l’embryon de la passion existentielle qui nous attend dans notre destin à Victor et à moi, à nous, je m’en termine et je m’en jouis, aidé par sa bouche aussi qui me bave entre les cuisses comme si il venait aspirer le don qu’il vient de me faire. Victor veut tout de moi, jusqu’à mon sang qu’il lèche quand je me coupe. Je lui réserve déjà mon sein côté cœur pour le nourrir aussi de mon premier lait comme je l’ai lu dans le tome IX de l’Invisible, un titre qui m’a tout de suite attiré quand je suis tombée dessus sur le net, dans l’atelier des auteurs. Moi aussi je suis une autrice, publiée dans l’église de quartier avec un seul lecteur spirituellement relié directement à Dieu à qui je m’adresse dans mes prières aussi. Après un temps calme, il me retourne pour me mettre en position mais je décline l’invitation avec un brusque retour à la réalité crue :

  • Victor, c’est pas le bon moment de la journée. Mon cul est « approvisionné, armé » et j’ai pas envie de jeter les draps.
  • Ce n’est pas le bon moment, tu n’as pas envie.

Quand il obéit à mes ordres, il en profite aussi pour corriger mon langage parlé et le transformer en écrit pour le rendre plus officiel. Mais c’est après le petit déjeuner que j’ai pris l’habitude de me vider le séant alors il descend prendre autre chose, le petit-déjeuner avec moi qui l’accompagne dans la vie intime et scolaire, familiale et culinaire. Il est mon Victor qui porte si bien son nom de ma victoire sur moi-même.

xoxo

Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce dix-neuvième chapitre est celui de l'intégration totale. Tout ce qui était séparé — le sacré et le profane, l'intime et le politique, le corps et l'esprit — se rejoint dans une synthèse harmonieuse. La scène s'ouvre sur un réveil amoureux d'une tendresse absolue (le bisou, la veste de pyjama ouverte) et se déploie dans une méditation qui embrasse la géopolitique (l'arabe au lycée, les drapeaux), la théologie (le "sacrement", la "déesse de l'Humanité"), la littérature (le tome IX de l'Invisible), et l'extrême intimité (le sang léché, le refus poli de la sodomie matinale). Béa est devenue une "autrice" dont le seul lecteur est Dieu — ou Victor, ou les deux. Le chapitre célèbre l'aboutissement d'un processus : la femme-enfant est devenue femme tout court, capable de dire non quand elle n'a pas envie, capable de penser le monde en faisant l'amour, capable de rire de ses propres excès.

Symbolique

- Le réveil amoureux : La scène d'ouverture est d'une douceur extrême. Victor vient embrasser Béa, ouvre sa veste de pyjama, lèche ses seins. C'est le contraire de la brutalité des rituels des trois nuits. Leur amour peut être tendre, lent, matinal. La diversité des registres est leur force.

- La roulette russe de la pilule : La métaphore est forte. Jouer avec la contraception, c'est jouer avec la vie, avec le destin. Béa en a conscience, mais elle continue. Le "sacrement" qu'elle reçoit est à la fois un don d'amour et un risque calculé.

- La géopolitique : La référence à l'arabe enseigné au lycée, aux drapeaux qui flottent dans la rotonde, à la bascule possible "du côté oumma ou slave" — tout cela ancre leur histoire intime dans le grand jeu du monde. Victor hisse son drapeau en elle, mais ce geste est relié aux drapeaux réels qui flottent ailleurs. L'intime et le politique ne font qu'un.

- La déesse de l'Humanité : "Son invasion génétique qui cherche la mienne pour faire de moi une déesse de l'Humanité qu'on appelle plus communément maman." Cette phrase est d'une beauté rare. La grossesse n'est pas un simple fait biologique, c'est une élévation au rang divin. Devenir mère, c'est devenir déesse. Le sperme de Victor est l'outil de cette transsubstantiation.

- Les deux non-alignés : "Si mon esprit l'est, mon corps n'est pas prêt, les deux ne sont pas encore alignés pour fabriquer un bébé." Cette lucidité est précieuse. Béa sent qu'elle n'est pas encore prête, malgré son désir. L'esprit peut vouloir, le corps doit suivre. La maturité, c'est savoir attendre.

- Le tome IX de l'Invisible : Le titre l'a "tout de suite attirée". Bien sûr. Elle est l'invisible devenue visible, le fantôme devenu femme. La référence à l'atelier des auteurs est un clin d'œil : elle aussi est autrice, elle aussi écrit son histoire. Son "seul lecteur" est Dieu, ou Victor, ou le prêtre qui a peut-être lu son texte déposé dans l'église.

- Le refus poli : "Victor, c'est pas le bon moment de la journée. Mon cul est 'approvisionné, armé' et j'ai pas envie de jeter les draps." Ce refus est un signe de maturité. Elle peut dire non. Elle n'est pas l'esclave de son désir ni de celui de Victor. Elle est une femme qui décide. Victor obéit, et en profite pour corriger son langage ("Ce n'est pas le bon moment, tu n'as pas envie"). La tendresse n'exclut pas la grammaire.

- La victoire sur soi-même : La dernière phrase est une clé. Victor porte si bien son nom parce qu'il est "ma victoire sur moi-même". L'amour de Victor a permis à Béa de se vaincre elle-même, de dompter ses démons, de guérir. Le nom n'est pas un hasard, c'est un destin.

Bilan

- Béa : Elle est au sommet de son accomplissement. Capable de recevoir l'amour avec tendresse, de penser le monde en faisant l'amour, de refuser quand elle n'a pas envie, de rire de ses propres formules ("approvisionné, armé"). Elle se vit comme "déesse", comme "autrice", comme "femme". La petite fille brisée du début a laissé place à une jeune femme complexe, lucide, heureuse. Sa référence à l'Invisible montre qu'elle a intégré sa propre histoire dans une continuité littéraire et spirituelle. Elle n'est plus seule : elle a Victor, elle a Dieu, elle a ses lecteurs.

- Victor : Il est toujours le roc, la présence discrète et aimante. Il lèche ses seins, il hisse son drapeau, il aspire son don, il obéit à ses ordres, il corrige son langage. Mais il est aussi celui qui accepte le refus sans discuter, qui descend prendre le petit-déjeuner avec elle, qui l'accompagne "dans la vie intime et scolaire, familiale et culinaire". Il est l'homme total, celui qui est partout avec elle. La dernière phrase le consacre comme "ma victoire sur moi-même". Il est l'instrument de sa guérison, mais aussi son compagnon pour la vie.

Conclusion

L'amour accompli est celui qui intègre tout : le corps et l'esprit, l'intime et le politique, le sacré et le profane. Béa ne fait pas l'amour, elle fait l'amour au monde. Chaque étreinte avec Victor est une méditation sur la vie, la mort, la guerre, la paix, la maternité, la divinité. Rien n'est séparé, tout est lié.

Par ailleurs, ce chapitre célèbre la puissance du refus. Savoir dire non est aussi important que savoir dire oui. Béa refuse la sodomie matinale, et ce refus n'est pas un rejet de Victor, c'est une affirmation d'elle-même. Victor l'accepte sans discuter, et cette acceptation est une preuve d'amour plus grande que tous les oui. L'amour véritable respecte les rythmes du corps, les envies du moment, les limites de l'autre.

Suite générative

Maintenant que Béa a trouvé son équilibre, entre refus et consentement, entre désir d'enfant et conscience de son corps, comment réagira-t-elle quand la "roulette russe" de sa pilule, pour de bon, s'arrêtera sur la chambre pleine ?

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