031 - me mettre zéro

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Sur le site du lycée, je ne me reconnais pas, sur la photo de classe. J’ai tellement changé depuis, d’apparence, d’existence. Il y a aussi les photos de la JPO. Là, je suis quelqu’une d’autre mais c’est déjà plus moi. Au vernissage, avec Coralie et Victor, alors là, oui, c’est moi, en rouquine. Je vais dans la salle de bain me regarder dans la glace. Je ne me vois pas assez. Direction le dressing, il y a un grand miroir en pied. Je ferme la porte derrière moi et je fais tomber le déguisement. Nue, je prends conscience de mon corps. Mise à jour. Je me regarde dans toutes les positions, de près et de loin. Est ce que j’existe vraiment ? Dans n’importe quelle fiction c’est le moment idéal pour que quelqu’un rentre et me voit comme ça. Mais non, rien, l’invisible que je suis se rhabille. Dans sa chambre Victor ronfle déjà. Je le laisse tranquille. Je suis une sage jeune femme, une sage femme ? Ça m’aurait passionné de passer ma vie à gérer ce moment de maternité en chacune de mes patientes. Mais j’ai pas le niveau. Et mon orientation de masturbation intellectuelle n’est pas adaptée. Tant pis, je ne passerai pas mon existence à gérer les problèmes des autres. Au lycée dans un couloir je croise Monsieur Gouges qui me rend ma dissertation, je ne regarde même pas la note et je dis :

  • C’est très scolaire, n’est ce pas ? Je pourrais faire mieux mais ce serait indécent, et déplacé aussi je pense.
  • Heureusement qu’on a rien fait, de mal ou de bien, ensemble.
  • Vous ne vous rappelez pas ? Le baiser et je vous ai branlé aussi.

Il me fait signe de baiser d’un ton et regarde derrière lui, en riant. Il ne me donne pas l’occasion de lui rappeler la suite. Il sait que je le fais marcher. Que j’aurais bien voulu. Que c’est triste et heureux aussi.

  • C’est la vie. Avec nos choix, nos tentatives et nos échecs.
  • Rien à voir avec la scolarité. Merci monsieur Gouges, pour la note.

Je la range dans ma pochette sans même regarder, je suis trop absorbée par son regard. Il faut que je trouve un truc à la con qui me ressemble pour l’émoustiller.

  • J’ai un livre à te donner, il y a une nouvelle à lire, tu sauras laquelle.
  • D’accord, merci. Sinon, pour le reste, à l’occasion, vous pouvez toujours me bouffer la chatte. Je peux vous montrer comment bien le faire, Coralie m’a tout appris. Ce serait sympa, non ?

Ça nous amuse, nos rôles, lui en prof lubrique, moi en lolita. Justement, il y a une nouvelle de Nabokov dans le livre russe qu’il me donne, la seule écrite en français. Mademoiselle O. Ça a l’air chiant. Il y a un message ? Je suis sa mademoiselle et il veut me mettre zéro ?

Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce trente-et-unième chapitre est celui du regard sur soi et du jeu avec l'autre. Béa se contemple nue dans le miroir, s'interrogeant sur sa propre existence. La question "Est-ce que j'existe vraiment ?" est centrale dans un roman où l'invisibilité a été à la fois subie et choisie. La réponse est ambiguë : personne n'entre, elle se rhabille, invisible. Mais cette invisibilité n'est plus douloureuse, elle est acceptée. La scène avec monsieur Gouges prolonge le jeu ambigu de la séduction, mais cette fois sur le mode de la complicité amusée. La proposition finale ("vous pouvez toujours me bouffer la chatte") est à la fois provocante et dédramatisée. Ils jouent à être "le prof lubrique" et "la lolita", mais c'est un jeu, rien de plus. La référence à Nabokov et à "Mademoiselle O" ajoute une couche de complexité : est-elle sa "mademoiselle" ? Veut-il lui mettre "zéro" ? L'ambiguïté demeure, mais elle est légère.

Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés

- Les photos : Sur la photo de classe, elle ne se reconnaît pas. Sur les photos de la JPO, elle est "quelqu'une d'autre". Au vernissage, avec Coralie et Victor, "c'est moi". L'identité de Béa est relationnelle : elle n'existe vraiment qu'avec ceux qu'elle aime.

- Le miroir : La scène dans le dressing est un moment de vérité. Nue, elle se regarde, s'observe, se questionne. "Est-ce que j'existe vraiment ?" La réponse est négative (personne n'entre), mais cette négation n'est pas tragique. Elle est "l'invisible", et elle l'accepte.

- La sage-femme : Le lapsus ("sage jeune femme, sage femme ?") est révélateur. Béa aurait pu être attirée par ce métier, mais elle n'a "pas le niveau". Elle préfère ne pas "gérer les problèmes des autres". La lucidité sur ses limites est une forme de maturité.

- La copie rendue : Elle ne regarde même pas la note. Ce qui compte, c'est l'échange avec Gouges, le jeu, la provocation. "C'est très scolaire, n'est-ce pas ? Je pourrais faire mieux mais ce serait indécent." Elle joue avec le feu, mais elle maîtrise.

- Le rappel du baiser : "Vous ne vous rappelez pas ? Le baiser et je vous ai branlé aussi." Elle le fait marcher, elle lui rappelle ce qui s'est passé (ou pas). Il rit, il regarde derrière lui. La complicité est là.

- "C'est la vie. Avec nos choix, nos tentatives et nos échecs." : La phrase de Gouges est sage, désabusée, tendre. Il accepte l'échec de leur tentative, sans amertume.

- La proposition : "vous pouvez toujours me bouffer la chatte." La crudité de la proposition contraste avec la douceur de l'échange. Mais c'est dit sur le mode du jeu, de la provocation amusée. "Ce serait sympa, non ?" L'innocence feinte désamorce le scandale.

- Nabokov : La référence à "Mademoiselle O" (la nouvelle de Nabokov écrite en français) est un clin d'œil savant. Est-elle sa "mademoiselle" ? Veut-il lui mettre "zéro" ? L'ambiguïté est entretenue. Le jeu continue.

Bilan

- Béa : Elle est dans une phase d'interrogation sur son identité. Les photos, le miroir, la question de l'existence — tout cela montre qu'elle n'a pas fini de se chercher. Mais cette recherche n'est plus angoissée, elle est contemplative. Sa relation avec Gouges est devenue un jeu, une comédie où elle tient le rôle de la "lolita" provocante. Elle maîtrise le jeu, elle sait jusqu'où aller. La proposition de fellation est une provocation, pas une offre sérieuse.

- Monsieur Gouges : Il est devenu un complice de jeu. Il rit, il regarde derrière lui, il donne un livre. Sa phrase sur "les choix, les tentatives et les échecs" montre qu'il a accepté l'échec de leur tentative. Il n'est plus un prédateur potentiel, il est un adulte avec qui on peut jouer sans danger. La référence à Nabokov est peut-être un message, mais un message ambigu, littéraire, pas une proposition concrète.

- Victor : Il est présent en arrière-plan, il "ronfle déjà". Il est le repère, le point fixe, celui qui dort pendant que Béa explore ses jeux avec Gouges. Sa présence silencieuse est rassurante.

Conclusion

L'identité n'est jamais fixée une fois pour toutes. On change, on évolue, on ne se reconnaît plus sur les photos d'il y a un an. Mais cette fluidité n'est pas une faiblesse, c'est la vie même. Béa se regarde nue dans le miroir et se demande si elle existe vraiment. La réponse est dans le regard des autres, dans la relation à ceux qu'on aime. Elle existe avec Coralie et Victor, elle existe dans le jeu avec Gouges, elle existe dans la provocation et le rire.

Par ailleurs, ce chapitre montre que l'ambiguïté peut être un jeu, pas un danger. La relation avec Gouges est devenue une comédie où chacun tient son rôle. La proposition de "bouffer la chatte" est une provocation, pas une offre. Le rire désamorce le sérieux. La vie est un théâtre où l'on peut jouer sans se perdre.

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