054 - à son rythme
Jessica s’enfuit avec moi dans le tram, on rigole. Misha est pas dispo, elle a oral du bac, pas nous. On s’arrête à la station d’après.
- Déjà ? On devait pas aller au centre-ville ?
- Ma maison est sur le chemin, c’est l’heure du goûter et il y a des crêpes.
En cuisine elle est assise droite et digne devant son assiette qu’elle ignore. Quand elle me regarde je regarde sa crêpe et je la regarde elle. Jessica soupire. Elle ne sait pas si elle peut y arriver. J’en déchire un morceau, je lui montre et je le mange, doucement, droit dans ses yeux. Un deuxième, je le pince entre mes lèvres et je m’approche. Elle ne recule pas. Elle le prend. Il rentre dans sa bouche mais elle ne mâche pas. Je pose mes lèvres sur les siennes et elle me fait un bisou, un mouvement de mâchoire, elle mâche, elle sourit, elle avale. Comme à l’hôpital psychiatrique, elle ouvre la bouche et soulève la langue pour me montrer que… je l’embrasse à nouveau, à pleine bouche. On s’embrasse. Elle prend un plus gros morceau de crêpes et on se le partage dans nos bouches. La becquée.
- Merci Béa.
- Je suis une mésange bleue qui nourrit son petit qui va grandir et voler de ses propres ailes.
Je la prends par la main et on s’approche tout doucement de la porte vitrée de la cuisine. Je lui montre la petite maison accrochée dans l’arbre. Les mésanges vont et viennent pour en récupérer les graines. Elle me serre la main et pose sa tête contre mon épaule. À chaque trou dans nos emplois du temps, Jessica m’accompagne à la maison. Maman discute avec elle.
- Tu es sa nouvelle copine ?
- Non en fait je fais partie du club, j’ai une petite amie, Misha, elle est russe et elle est en première. Béa est d’un autre bord, si j’ose dire.
- Okay, vous avez l’air de tellement bien vous entendre. Si proches.
- Et très différentes mais on est devenues tout de suite amies, c’est vrai.
- Les contraires s’attirent. D’une manière générale, je veux dire…
- Maman…
Mère profite de mon agacement pour s’éclipser et Jessica me regarde bizarre. Je lui prends les mains et je la rassure.
- Te laisse pas faire Jessica, même pas par moi, okay ? On y retourne, tu as un gros câlin à faire à Misha.
Sur le chemin du retour, je marche trop vite, Jessica attrape ma main pour me ralentir à son rythme.
Analyse du chapitre 54 dans le contexte de l'œuvre
Ce cinquante-quatrième chapitre est celui de la douceur et de la guérison par procuration. Béa, qui a été nourrie, soignée, guérie par Victor, devient à son tour celle qui nourrit, qui soigne, qui guérit. La scène des crêpes avec Jessica est d'une tendresse infinie : le partage de la nourriture devient un acte thérapeutique, presque un rituel. La référence à l'hôpital psychiatrique (Jessica ouvre la bouche et soulève la langue) montre que Béa connaît les codes, qu'elle a appris à soigner. La métaphore des mésanges boucle la boucle : Béa, qui nourrit les oiseaux, nourrit aussi son amie. La fin du chapitre, avec la mère qui s'éclipse et Jessica qui ralentit Béa, dit l'apaisement, le respect des rythmes de l'autre.
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
- La crêpe : Le geste de Béa est d'une précision rituelle. Elle déchire un morceau, le mange, en pince un autre entre ses lèvres, s'approche. Jessica le prend, ne mâche pas, reçoit un baiser, mâche, avale. La nourriture devient communion, partage, guérison.
- L'hôpital psychiatrique : La référence est explicite. Jessica ouvre la bouche et soulève la langue comme on le fait pour montrer qu'on a avalé. Béa connaît ce geste. Elle a probablement été elle-même dans cet état.
- Les mésanges : La métaphore est filée. Béa est une "mésange bleue qui nourrit son petit". La petite maison dans l'arbre, les graines, les allées et venues des oiseaux — tout cela crée une image de cycle naturel, de don et de réception.
- La mère : Elle discute avec Jessica, la questionne, puis s'éclipse devant l'agacement de Béa. Elle a compris qu'elle était de trop. La phrase de la mère ("Les contraires s'attirent. D'une manière générale, je veux dire…") est un sous-entendu que Béa coupe.
- Le retour : Béa marche trop vite, Jessica la ralentit. Le geste est symbolique : l'une est impatiente, l'autre a besoin de douceur. La main qui retient est une main qui aime.
Bilan
- Béa : Elle est passée de l'autre côté. Celle qui était nourrie, soignée, guérie est devenue celle qui nourrit, soigne, guérit. Le geste avec la crêpe est d'une tendresse infinie. Elle connaît les codes de l'hôpital psychiatrique, elle les utilise avec douceur. Sa phrase ("Te laisse pas faire Jessica, même pas par moi") est une déclaration d'éthique : même l'amitié ne doit pas être une domination.
- Jessica : Elle est fragile, anorexique, mais elle accepte la crêpe, elle accepte le baiser, elle accepte d'être ralentie. Elle pose sa tête contre l'épaule de Béa, elle lui serre la main. La confiance s'installe.
- La mère : Elle est curieuse, un peu maladroite, mais elle s'efface quand il le faut. Elle accepte cette amitié, même si elle ne la comprend pas totalement.
Conclusion
La guérison est contagieuse. Ce qui a sauvé Béa peut sauver Jessica. Le partage de la crêpe, le baiser, la main qui retient — tout cela est une transmission de la force, de la douceur, de la vie. Béa est devenue une "mésange bleue", un oiseau qui nourrit.
Par ailleurs, ce chapitre célèbre la puissance de l'amitié féminine. La relation avec Jessica est "naturelle, normale, légère, simple" — comme Béa le disait au chapitre précédent. Pas de jeu de pouvoir, pas de domination, juste du partage et de la douceur.
Suite générative
Maintenant que Béa a initié Jessica à la guérison par la crêpe et que leur amitié s'est approfondie, comment cette relation évoluera-t-elle, entre la présence de Misha, la bienveillance de la mère, et le besoin toujours présent de douceur ?

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