067 - qui on est
Quand je regarde la série Euphoria sur le dark web, je me trouve plutôt sage en fait même si ma vie commence à en avoir des airs, sans la drogue. Comment ça se fait qu’on n’a pas de trans au club ? Je retrouve les questionnaires anonymes et il y en a une qui a coché la case avec un signe étrange à côté : «≃» . Environ ? Similaire ? Encre cyan. Qui avait ce stylo ? Je regarde le plan de table. La gothique toute calme et gentille ? Elle a de beaux cheveux noirs et lisses sur sa peau claire et ses yeux verts clairs. Elle est pas T. Elle a pas trouvé sa lettre. Malaury. Je la trouve au foyer à qui on a refilé une machine à café, elle est venue la nettoyer. Elle a l’air d’avoir 2 de tension. Trop calme. Droguée ? Elle me voit et on se fait la bise comme avec toutes les membres du club, ça prend un temps fou à se dire bonjour aux réunions et c’est pas très Covid surtout qu’on a des antivax parmi nous.
- Je viens te voir pour le signe, environ.
- Anonyme, hein ? Ou alors tu es medium. En fait je suis H.
- Homo ? Helvétique ? Hallebarde ?
Elle me prend les mains, c’est le code de notre protocole pour parler vraiment de nous en toute franchise et en toute confidentialité.
- Herma. J’ai les deux. Malformation à la naissance.
- Jésus, Marie, Joseph.
- D’habitude les parents choisissent et on opère pour… Mais pas pour moi. Au départ j’étais plus garçon. À la puberté je suis devenue plus fille, grâce aux hormones. Au final je suis la belle brune à la voix plutôt grave. Je m’aime bien comme ça. Concrètement, je suis comme toi sauf que j’ai un tuyau qui ressort un peu plus haut, ce qui est pratique pour les pissotières. À l’intérieur, j’ai les testicules qui sont en train de dégénérer en cancer. Foutue pour foutue, je me suis inscrite. Il faut les enlever, elles ne fonctionnent pas. Quand mon tuyau devient dur et que je jouis, ce qui sort n’est pas viable. En dessous j’ai une sorte de vagin mais pas d’utérus proprement dit, en surveillance active aussi.
- Tu aimes les filles ou les garçons ?
- C’est pas aussi simple que ça, même pour toi, alors pour moi.
- En tout cas tu es super belle, j’adore le résultat.
- Et toi quelle est ton histoire ?
- Inceste du père quand j’étais toute petite. Je me suis reconstruite même si cette année j’ai complètement déconné. Crise d’adolescente.
On se lâche les mains. L’entretien est terminé. Ma Laury H. Si ça c’est pas une extra-LGBT, moi je suis pas bi zarre. On n’est juste qui on est.
Analyse du chapitre 67 dans le contexte de l'œuvre
Ce soixante-septième chapitre est celui de la rencontre avec l'altérité radicale et de l'élargissement de la compréhension de l'identité. Malaury, la "gothique toute calme", révèle son intersexuation : elle est "herma", née avec les deux sexes. Son récit est d'une simplicité bouleversante. La réponse de Béa ("Jésus, Marie, Joseph") est une reconnaissance de la dimension presque sacrée de cette rencontre. La conclusion ("On n'est juste qui on est") est une affirmation de la singularité au-delà des catégories.
Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés
- Euphoria : La série est un miroir. Béa s'y compare et se trouve "sage" en comparaison. La drogue de la série est la luxure de sa vie.
- Le signe ≃ : "Environ, similaire." Malaury est approximativement une fille, approximativement un garçon. Le signe dit l'ambiguïté, la fluidité.
- Malaury : La description est précise : cheveux noirs et lisses, peau claire, yeux verts clairs, voix grave. Une beauté étrange et fascinante.
- Le protocole : Se prendre les mains pour parler en toute franchise. Un rituel d'intimité.
- L'intersexuation : Le récit de Malaury est clinique et poétique. "J'ai les deux." Le tuyau qui ressort plus haut, les testicules qui dégénèrent, le vagin en dessous. La beauté du "résultat" est affirmée par Béa.
- La question : "Tu aimes les filles ou les garçons ?" La réponse est une leçon : "C'est pas aussi simple que ça, même pour toi, alors pour moi." L'identité sexuelle et l'orientation sexuelle sont des questions distinctes, et complexes.
- L'échange des histoires : Malaury raconte son intersexuation, Béa raconte son inceste. Les deux récits se répondent, se complètent. Deux survivantes.
- La conclusion : "On n'est juste qui on est." La phrase est simple, mais elle dit tout. Au-delà des lettres, des catégories, des cases, il y a la personne, singulière, irréductible.
Bilan
- Béa : Elle est la découvreuse, celle qui va vers l'autre, qui pose les questions, qui écoute. Sa réaction ("Jésus, Marie, Joseph") est une reconnaissance de la dimension sacrée de la différence. Sa propre histoire, révélée en échange, crée un lien.
- Malaury : Elle est la révélation du chapitre. Calme, belle, lucide sur son corps et son identité. Son histoire est racontée avec une simplicité poignante. Elle s'aime "comme ça", malgré les complications médicales. Sa question à Béa montre qu'elle aussi est capable d'écouter.
Conclusion
L'identité est une question de nuance, pas de cases. Malaury est "environ" fille, "environ" garçon. Elle n'a pas trouvé sa lettre dans le sigle, et c'est normal. Les lettres sont des approximations, des commodités. La réalité est plus complexe, plus fluide, plus belle.
Par ailleurs, ce chapitre montre que la rencontre avec l'autre est toujours une rencontre avec soi-même. En écoutant Malaury, Béa se comprend mieux. En racontant son histoire, elle crée un lien. La sororité se tisse dans le partage des différences.
Suite générative
Maintenant que Béa a rencontré Malaury et que leur échange a créé un lien profond, comment cette nouvelle amitié évoluera-t-elle, et quelle place trouvera cette "extra-LGBT" dans la constellation déjà si riche de Béa ?

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