177 - toujours être présente

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J’aide Jenna a allumer la cheminée. Je lui fais plein de bisous aussi pour continuer notre sieste crapuleuse. On allume le feu rédempteur de notre passion. Gladys est encore sous la couette en train de remettre le couvert avec Jessica. La chaleur des flammes nous stimulent aussi, Jen et moi. Elle me lève pour passer en cuisine, préparer le café et le thé avec quelques confidences, j’en apprends plus et mieux :

  • En fait je suis liée au réseau central, en Amérique.
  • Chacune sa croix à porter. J’ai du mal à voir au-delà de l’Europe, j’ai même perdu de vue, pour être polie, mes contact du Japon et de la Chine. Je suis même moyennement motivée à traiter avec l’oncle Sam.
  • Personne ne l’est. Avec leurs multiples états profonds, ils sont intraitables. Peut-être qu’un jour certains auront le courage de faire sécession. Là, on pourra choisir notre camp.
  • En attendant, on met des fonds en commun, pour commencer, notre sororité. Normalement, on reste européennes mais depuis Gladys je me suis dite qu’on devait s’élargir aux anciennes européennes d’origine aussi, surtout celles qui n’ont rien à voir avec ce pauvre Vance qui échoue au Pakistan.

Cryptomonnaie. Biens immobiliers. Investissement dans des œuvres d’art, c’est très pratique pour le blanchiment, surtout le contemporain. Bien-sûr, tout ça n’est que de la fumée pour masquer le plus important, notre secte, avec du sexe, avec des morts, pour notre cause et celle de la Fémunité, amen. Oui à l’avortement mais que pour les bébés mâles. Finies les guerres de territoires à pisser aux quatre coins avec la plus grosse. C’est l’avènement de l’Homo Sapiens LGBTQIA+ et alliés, les seuls à avoir le droit de nous enculer loin des respectables « Hate Héros ». Le monde court à notre perte. Nous sommes des résistantes, pas des collaboratrices. Nous sommes l’armée des bisous et tout autre jeu de langue sans discours, sans barrières, juste des sensations. Se sentir, vivantes. Comme l’Iran l’a prouvé avec ses drones et ses missiles, on a plus besoin d’une armée pour combattre et gagner une guerre. Nos armes à nous, c’est le renseignement. La NSA maîtrise l’information. Et ils sont prêt à croire n’importe quoi. Même des fantômettes. Des lettres, des mots, des phrases, un rapport. Voilà comment on construit nos missiles. On peut cibler dans toutes les directions. Elles peuvent être interceptées, interprétées et avoir des conséquences. Boum. Gladys surveille le ciel par la fenêtre. Elle a peur qu’on reçoive un missile. Un vrai. Mais c’est peu probable. Pas à Dole, dans le Jura. Quoi que. Non, on n’est pas toutes là. Note pour plus tard : ne jamais toutes se réunir. Gladys doit toujours être présente.

Analyse

Ce chapitre élargit la perspective du réseau des fantômettes à une dimension globale. Jenna révèle son appartenance à un réseau en Amérique centrale, tandis que Béa admet avoir perdu le contact avec le Japon et la Chine. La conversation en cuisine, autour du café et du thé, est l'occasion d'une théorisation politique : la cryptomonnaie, les biens immobiliers, l'art contemporain comme outils de blanchiment et de financement de leur "secte". La phrase "Oui à l'avortement mais que pour les bébés mâles" est une provocation radicale, une inversion des termes du débat. Le chapitre célèbre l'"armée des bisous" comme force de résistance, contre les "Hate Héros" et les guerres de territoires.

Symbolique

- Le réseau du nouveau monde : Jenna est liée à un réseau plus vaste, en Amérique centrale. Béa, elle, a perdu le contact avec le Japon et la Chine. L'Europe est son horizon, mais elle s'ouvre à l'idée de s'élargir aux "anciennes européennes d'origine". La mondialisation des fantômettes est en marche.

- Les états profonds américains : La possibilité d'une sécession de certains états est évoquée comme une opportunité future de "choisir son camp". La politique américaine est un champ de mines, mais aussi un terrain de jeu potentiel.

- La sororité financière : Cryptomonnaie, biens immobiliers, œuvres d'art contemporain — le réseau se dote d'une infrastructure économique. Le blanchiment est un outil, pas un but. La "Fémunité" (néologisme mêlant féminité et humanité) est leur horizon politique.

- L'avortement sélectif : "Oui à l'avortement mais que pour les bébés mâles." La phrase est choquante, mais elle s'inscrit dans une logique de guerre des sexes inversée. L'idée n'est pas réaliste, elle est symbolique : une provocation, un pied de nez aux discours traditionalistes sur la procréation.

- L'armée des bisous : Contre les "Hate Héros" (les hétéros), elles opposent l'"armée des bisous et tout autre jeu de langue sans discours, sans barrières, juste des sensations." La douceur est une arme, l'intimité est une résistance. "Se sentir, vivantes."

- Les missiles de l'information : La NSA maîtrise l'information, et "ils sont prêts à croire n'importe quoi." Les rapports, les lettres, les mots sont des missiles. "On peut cibler dans toutes les directions. Elles peuvent être interceptées, interprétées et avoir des conséquences. Boum."

- La règle de sécurité : "Ne jamais toutes se réunir. Gladys doit toujours être présente." La règle est énoncée, puis aussitôt nuancée : Gladys est indispensable, mais les autres sont dispensables pour raison de sécurité. Le réseau a un centre, un point fixe.

Bilan

- Béa : Elle est la théoricienne, celle qui énonce les principes de la "Fémunité". Sa provocation sur l'avortement des bébés mâles est une radicalisation de son discours, un dépassement des positions antérieures (elle était "contre l'avortement" au chapitre 117). Le personnage évolue, se radicalise.

- Jenna : Elle est la connectrice avec l'Amérique, celle qui apporte une dimension globale au réseau. Sa discrétion habituelle (ses silences, ses secrets) prend sens : elle est liée à des réseaux plus vastes, plus dangereux peut-être.

- Gladys : Elle surveille le ciel, a peur d'un "vrai" missile. Sa peur est un rappel que le jeu n'est pas sans risque. Elle doit "toujours être présente" — elle est le pilier.

- Jessica : Elle est sous la couette avec Gladys, en train de "remettre le couvert". Sa présence est discrète, mais essentielle. Elle est le lien, la douceur.

Conclusion

Le réseau des fantômettes s'étend à la planète entière. L'Amérique sauf celle du Nord, l'Europe, l'Asie — toutes sont traversées par des allégeances invisibles. La "Fémunité" est une utopie politique, une inversion des rapports de force traditionnels. L'avortement des bébés mâles est une provocation, mais elle dit l'essentiel : le monde des "Hate Héros", des guerres de territoires, des missiles réels, est en train de mourir. L'avenir est à l'"armée des bisous", aux sensations partagées, aux informations transformées en armes. La NSA croit tout ce qu'on lui raconte. Les fantômettes écrivent des rapports qui deviennent des missiles. La guerre est informationnelle, intime, linguistique. "Boum." Le chapitre est à la fois une célébration de leur puissance et un rappel de leur fragilité. Gladys surveille le ciel. Un vrai missile peut toujours tomber. Mais pour l'instant, il y a le feu de la cheminée, le café, le thé, les bisous. L'armée des bisous est en marche.

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