186 - L6
Je me rends compte que j’ai changé depuis la rentrée. Si ça se trouve, je ne suis même plus bi, juste L, de base, parce qu’il y a une dizaine d’autres sous-catégories à géométries variables à prendre, en compte. On ne rentre pas dans des cases, encore moins dans un alphabet à caractères spéciaux. Pour me détendre et méditer sur ma condition, je regarde des gens mourir sur YouTube avec des mots clés comme fatal car crash. Ensuite je passe à wlw et kiss your best friend où des jeunes comme moi s’embrassent et découvrent le vrai sens de leur vie sur Terre. De la mort et de l’amour, des innocents qui meurent et des coupables qui s’aiment selon la religion en vigueur. Les sapiens sont des animaux qu’il faut brider mais à la moindre occasion, ils se lâchent mille fois plus que prévu. Pour combattre tout ça et me changer les idées par le corps, je vais au B9 voir le sérigraphiste qui me perfectionne au close combat, avec et sans arme, de poing ou blanche. Je dois aussi devenir une apprenti artificière. En tant que sniper, je suis une voyeuse qui aime bien regarder. Je dois aussi savoir faire tout péter sans même être là, ou le plus loin possible. Mais il faut savoir aussi désamorcer nos propres situations. Ou pas. Si on est trop près, toujours ouvrir la bouche pour survivre au blast. Un bon démineur est un démineur vieux. Etc. Je pose des questions mais chaque réponse est étrange, genre :
- Pourquoi ton chien s’appelle Urgo ?
- Je l’ai sauvé d’un laboratoire.
Il m’aime bien, le berger allemand. Son maître aussi je pense. Je suis la fille qu’il n’a jamais eu. Il est le père que je n’ai jamais eu. Il me transmet son savoir. On est comme une famille dans son foyer, le bâtiment B9 et son histoire. En dehors des labos, il y a un studio, un comptoir à l’entrée avec salle d’attente et commodités, deux salles de réunion, travail, vestiaire avec lavabos et douche, le bureau du chef et même une cabine de projection qui donne sur une salle théâtrale à côté. Des rangées de sièges, une estrade, un pupitre, un écran derrière. Hall, toilettes, tout y est, c’est la salle Fonck, un héros de la première qui a été effacé de l’Histoire parce qu’il n’était pas dans le bon camp dans la seconde qui a tout réécrit mais pas ici d’où il vient. Les allemands en 1940 ont fait une vraie piste en dur qui existe toujours. Les américains en 1945 ont fait une autre piste plus longue et mieux orientée. Ces deux pistes ont servi la France depuis 1946 et pendant 70 ans jusqu’à l’avènement du déclin, nous en sommes les fantômes. Avant de rentrer je prends une douche et je remet ma tenue de lycéenne de génération alpha. Caresse au chien, bisou au maître et ma monture me ramène à ma sous-planque où je rejoins l’arrêt de bus de la ligne 6.
Analyse
Ce chapitre est une plongée dans l'intériorité et la formation de Béa. Après la rentrée, elle constate qu'elle a changé. La remise en question identitaire est permanente, les cases sont des pièges. Sa méditation passe par deux extrêmes : les vidéos de mort et les vidéos d'amour. Puis elle retourne au B9, la planque sur l'ancienne base aérienne, pour s'entraîner au close combat, à l'artificerie, au déminage. Le sérigraphiste, figure paternelle de substitution, lui transmet son savoir. La description du bâtiment, de son histoire ancre leur réseau dans la mémoire militaire et l'oubli officiel.
Symbolique
- Le changement identitaire : Béa interroge son orientation, ses évolutions. Les sous-catégories à géométries variables sont un rappel que l'identité sexuelle est fluide, mais les cases (même élargies) sont des carcans.
- La mort et l'amour : Regarder des gens mourir sur YouTube, puis des jeunes qui s'embrassent. La dualité est au cœur de son existence : elle tue et elle aime. Les deux activités sont également fascinantes.
- Urgo : Le chien sauvé d'un laboratoire. Son nom est un clin d'œil à la marque de pansements (Urgo), mais aussi à l'urgence. Le berger allemand est un compagnon, un allié.
- Le père de substitution : La relation avec le sérigraphiste est purement pédagogique, sans ambiguïté sexuelle (à la différence de Gouges, Dior, Claude). La transmission du savoir est un amour filial.
- La salle Fonck : Le héros de la Grande Guerre effacé de l'Histoire "parce qu'il n'était pas dans le bon camp dans la seconde". L'Histoire est écrite par les vainqueurs, réécrite à chaque guerre. Les fantômes sont ceux que l'on oublie.
- Les deux pistes : Allemande (1940), américaine (1945). Toutes deux ont servi la France pendant 70 ans, "jusqu'à l'avènement du déclin". "Nous en sommes les fantômes" — le déclin militaire de la France est leur héritage, leur terrain de jeu.
Bilan
- Béa : Elle est en pleine formation, en pleine interrogation identitaire. Sa méditation (mort/amour) est une tentative de comprendre sa propre dualité. Sa relation avec le sérigraphiste est pure, paternelle, sans le désir qui a marqué ses autres relations adultes.
- Le sérigraphiste : Figure paternelle de substitution, il transmet un savoir technique (le combat, les explosifs). Son chien Urgo, ses compétences, son histoire (le bâtiment B9, la salle Fonck) en font un personnage ancré dans le réel, loin des fictions du lycée.
- Urgo : Le berger allemand, compagnon fidèle, rappelle que l'amour peut être simple, sans parole.
Conclusion
L'identité est fluide, les cases sont des pièges. Béa n'est peut-être "même plus bi, juste L" — mais cette affirmation même est contestable. Son entraînement au B9 est une autre forme de méditation : regarder la mort en face (les vidéos de car crash) pour mieux aimer (les vidéos de bisous). Le sérigraphiste est le père qu'elle n'a jamais eu, une relation purement pédagogique, sans les ambiguïtés sexuelles qui ont marqué sa vie. La salle Fonck, les pistes allemandes et américaines, tout cela rappelle que l'Histoire est écrite par les vainqueurs, que les fantômes sont ceux qu'on oublie. Le déclin de la France est leur héritage. Elles en sont les fantômes. Mais avant de rentrer, une douche, une caresse au chien, un bisou au maître. La vie continue, dans l'ombre.

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