Chapitre 3-1 : Discussions

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  Malgré le brouhaha à quelques pas de là, une atmosphère paisible régnait dans la pièce. Un agréable parfum de lavande imprégnait l’air, s’élevant d’un bâton d’encens qui brûlait sur le bureau. Le plancher en chêne rouge dégageait un sentiment de chaleur. Les murs blancs et le frêne clair du mobilier apportait de la douceur et effaçait l’austérité liée à la fonction de la pièce. Des deux fenêtres ouvertes s’écoulaient la douce lueur de l’aube et la brise matinale. Cette dernière agirait de fins voilages gris de lin, dont les mouvements souples donnaient de brefs aperçus du jardin verdoyant de la propriété. Sur le mur opposé, une pointe de désordre régnait dans les étagères remplies de dossiers et de livres, preuve de vie plus que d’un caractère désorganisé.

  Même le grand tableau exposé sur le mur face à Ric contribuait à cette ambiance sereine : Yogwi, déesse des esprits, y était représenté dans son aspect le plus tendre et le plus éthérée. Sa silhouette tout juste perceptible et se dissipant tout à fait au bout de ses robes et de sa chevelure, elle étreignait un enfant, une main posée à l’arrière de sa tête pour protéger son esprit des tumultes de la vie.

  Mais aussi sûrement qu’un coup de glas, le grincement de la porte que Brunehilde referma brisa cette quiétude. L'air, si léger une seconde plus tôt, se chargea de tension, que la prêtresse, loin d’apaiser, renforça en reprenant la parole.

  –Mon chéri, s'il te plaît...

  –C'est la cohue, aujourd'hui.

  Silence.

  –Oui, en effet, concéda-t-elle en venant s'adosser à l'avant du bureau, juste à côté de lui. (Ric continua de fixer le tableau de Yogwi.) Nous avons commis l'erreur de dire aux enfants que nous allions les emmener aux festivités.

  Évidemment, sa tentative pour détourner la conversation l'y menait directement.

  –Vous auriez dû attendre le dernier moment, continua-t-il malgré tout. Contrôler une horde de wolpertingers semble bien plus facile en comparaison.

  –Je sais. Surtout que les enfants sont en pleine forme. Pour une fois, ils ont dormi comme des loirs.

  Ric ferma les yeux une seconde de plus que nécessaire, voyant venir la suite avec autant d’acuité et d'inéluctabilité qu'un fléau plongeant sur sa victime :

  –Et toi ?

  Je n'ai pas fermé l'œil.

  –J'ai dormi trois heures.

  Nouveau silence.

  –Trois heures en combien de nuits ?

  Ric voulut réponde « une », afin que sa tante cessât de s'inquiéter et d'écourter cette entrevue, mais il ressemblait tant à l'incarnation de la fatigue, ces derniers jours, qu'il abandonna l'idée de lui mentir.

  –Trois heures en trois nuit. Aucune cette nuit, une la nuit dernière et deux encore avant.

  Du coin de l'œil, il vit les mains de Brunehilde se crisper sur le bord du bureau.

  –Et celles qui ont précédé ? Depuis combien de temps n'as-tu pas passé une vraie nuit ?

  Trois ans, dix mois et dix-neuf jours.

  C'était ce qu'il aurait dû répondre. Mais Brunehilde était au courant de ses problèmes d'insomnie ; elle avait adapté sa vision d'une « vraie nuit » en ce qui le concernait. Ce qu'elle voulait savoir, c'était depuis quand ses troubles s'étaient aggravés au point de l'empêcher de dormir au moins quatre heures.

  –Est-ce à cause du départ de ton père ? se risqua-t-elle.

  Cette fois, Ric dut prendre sur lui pour ne pas serrer les dents.

  –Non. J'ai eu du mal pendant deux mois, mais cela allait mieux, après.

  –Alors depuis quand ? Est-il arrivé quelque chose ? Ou bien une chose qui aurait dû advenir ne s'est-elle pas produite ?

  Encore un silence, plus long que les précédents. Ric pouvait sentir sa tante l'étudier, scruter ses traits à la recherche de la moindre réaction, du moindre soupçon de réponse. En vain. Ric avait ravalé la tension qui l'avait gagné à la mention de son père et retrouvé un masque si inexpressif que cela en devenait presque inquiétant. Même sa tante, la personne dont il était le plus proche, était incapable de voir à travers.

  –Thébaldéric, s'il te plaît, finit-elle par abdiquer. Tu n'es pas venu ici depuis six mois et je n'ai pas cherché à te voir car tu avais besoin de temps, mais quand je vois ton état, je...

  –Une invitation.

  Alors que Brune retenait son souffle, Ric resta parfaitement immobile. Ce simple mot lui donnait l’impression d’avoir avalé de l’acide ; il dut se forcer à prononcer les suivants.

  –J'ai reçu une invitation pour la cérémonie. Il y a deux mois.

  –Et c'est à cause d'elle que tu ne dors plus ? (Un énième silence lui répondit.) Oh, mon chéri...

  Brune voulut poser une main sur sa joue pour l'amener à la regarder, mais, d’un mouvement bien trop vif et souple pour un homme ressemblant à une statue un instant plus tôt, il s'y déroba, quitta sa chaise et lui tourna le dos.

  –Ric...

  –C'est une erreur. Je n'aurais jamais dû recevoir ce carton.

  –Bien sûr que si. Il y a encore des personnes qui tiennent à toi, là-bas. Tu le sais.

  –Quand bien même ce serait vrai, ma présence n'est pas souhaitable. Éleuthère n'a pas besoin...

  –Tu crois qu'il n'a pas pensé aux conséquences ? (Il entendit sa tante se décoller du bureau.) Tu le connais, Ric. Il ne t'aurait pas invité s'il n'était pas prêt à les affronter.

  –Ou il respectait la dernière volonté de Père et prie depuis pour que je refuse de venir.

  Un claquement de langue excédé échappa à Brune.

  –Tu sais très bien que c'est faux. S'il t'a convié, c'est qu'il tient à ce que tu sois présent à ses côtés.

  Ric voulut à nouveau la contredire, mais alors qu'il ouvrait la bouche, le mot qui avait été joint au carton d'invitation lui revint à l'esprit.

  L'horrible sensation de déchirement qui l'avait envahi à la lecture de cette missive l'assaillit derechef. Il la chassa sans attendre, mais elle refusa de partir complètement. Brune avait raison. Au moins deux personnes souhaitaient le voir à la cérémonie. Mais quelle était la meilleure décision ? S’y rendre et risquer de leur porter préjudice et provoquer un scandale ? Ne pas s'y rendre et décevoir deux des rares personnes qui tenaient à lui ?

  –Thébaldéric...

  Ce murmure à peine audible, couplé à la main pleine de tendresse que Brune posa sur son épaule, fut comme un coup en pleine poitrine. Ric ferma les paupières un instant, puis se tourna enfin vers elle. Son regard plongea dans de grands yeux d'un vert clair identique à l'herbe fraîche, si semblables à ceux de sa mère.

  Et si différents des siens.

  Ces iris étaient le seul trait qui différenciait Ric des Jäger. Tout le reste, il en avait hérité, que ce fût leur silhouette élancée, leurs visage allongés et anguleux, leurs chevelures brunes aux boucles lâches, leur teint pâle, ou encore leur nez droit, leur lèvres fines et les fossettes qu'elles créaient en se soulevant.

  Mais ses yeux, ces incroyables prunelles qui semblaient taillés à même l'ambre au moindre rayon de soleil, Ric les tenait de son père. Une bénédiction et une malédiction tout à la fois.

  –Je sais que la décision n'est pas facile, reprit Brunehilde d'une voix compatissante qui se reflétait sur son visage, mais ne t'interdis pas d'y aller parce que tu penses que c'est ce qu'il y a de mieux pour les autres. Que tu t'y rendes ou pas, fais-le car c'est ce que tu désires. D'accord ?

  –Très bien...

  L'inquiétude de Brune se dissipa, chassée par un discret sourire, et Ric dut réprimer une pointe de culpabilité. Elle se faisait tant de soucis qu'il n'avait pu la contredire, mais se faisant, il lui donnait de faux espoirs. Il ne pouvait pas faire son choix en fonction de ses désirs. À chaque fois qu'il faisait ce qu'il voulait au lieu de faire ce qui devait être fait...

  Un visage sombre aux magnifiques yeux péridot, qui hantait la lisière de ses pensées à tout instant du jour et de la nuit, s'imposa soudain à lui. Pris de court, il se raidit alors que l'image se résorbait déjà. Brune fronça les sourcils.

  –Ric ?

  –Désolé... La fatigue.

  Elle le fixa, ne sachant visiblement pas si elle devait le croire ou non.

  –Ce n'est rien, vraiment, insista-t-il.

  C'était tout le contraire, bien sûr. Dans sa poitrine, son cœur peinait à se calmer et la plaie qui le lacérait depuis trois ans sourdait de nouveau. Mais il avait retrouvé son sang-froid apparent et soutint le regard interrogateur de sa tante comme si de rien n'était. Un soupir finit par échapper à cette dernière.

  –Il faut vraiment que tu dormes, mon chéri. Tu m’as l’air à deux doigts de t’effondrer. As-tu encore de quoi faire des tisanes de valériane et de houblon ? (Il opina.) Bien. Il reste quelques heures avant la cérémonie, alors quoi que tu décides, tu devrais en profiter pour te faire une tisane et te reposer un peu. Puis ce soir, tu me feras le plaisir de prendre un somnifère.

  –Pour ce qu'ils me font...

  –Ric.

  Il leva les mains en signe de reddition, ce qui n’empêcha pas sa tante de lui darder le long regard pour enfant récalcitrant dont elle avait le secret. Elle le laissa traîner quelques secondes avant d'enchaîner.

  –Avoir le ventre plein t'aiderait aussi à dormir. Puisque tu es ici, que dirais-tu de prendre le petit-déjeuner avec nous ?

  Il secoua la tête.

  –Cela gâcherait la journée des enfants.

  –Ric...

  –Puis je préfère rentrer avant que les rues ne grouillent de...

  Se rendant soudain compte de ce qu'il disait, il se tut. Hélas, le mal était déjà fait. Son manque de sociabilité était l'un des sujets qu'il essayait toujours d'esquiver et il venait d'ouvrir la porte en grand. Se mordant la joue, Brune hésitait à se jeter sur cette ouverture. Seule la première partie de leur conversation, qu’elle lui avait déjà imposé, la retenait de s'en saisir sans tarder. Mais elle ne pourrait s'en empêcher ; il le savait. Alors il s'empressa de la remercier pour ses conseils et se dirigea vers la porte.

  Il ne fut pas assez rapide.

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