R. Crusoé
Quinze années qu’il était perdu au milieu de nulle part. Dans un trou, au milieu d’autres trous. Sa vie n’avait plus de sens. Piégé parmi les autres, R. Crusoé n’aspirait qu’au silence. Lors d’une expédition n’ayant pour but que de trouver la plénitude, il se laissait voguer au gré des étoiles hantant son esprit. Il finit par échouer dans ce qui deviendrait son refuge, son havre de paix. Les jours passaient, et Crusoé y trouvait ce qu’il avait toujours recherché: le silence, le délicieux silence...
Il soupira de plaisir. Il avait enfin atteint la paix de l’esprit, loin de la cohue d’un monde devenu infernal. Il posa la tête contre la paroi fraîche derrière lui.. Une lumière tamisée, un léger écho… presque une grotte sacrée — son temple. Il tendit l’oreille, essayant de percevoir les bruits environnants. Rien. Un silence reposant pour ses petits neurones surmenés. Personne ne penserait le trouver ici, si loin des chemins habituels.
- Bien à la fraîche, pensa-t-il.
Crusoé aimait cet endroit pour son calme et sa fraîcheur, contrant ainsi les turpitudes accablantes de l’été torride. C’était le seul espace où il aimait attendre « Vendredi », annonçant de brèves mais intenses aventures.
Ah, Vendredi. Que du plaisir pour quelques jours ! Puis reprendrait le train-train quotidien. Récupérer les feuilles, ramener les tas de feuilles… ça l’épuisait physiquement, mais surtout mentalement. Les tâches répétitives et débilitantes vampirisaient le peu de volonté qu’il lui restait, faisant de lui un pauvre zombie n’attendant que son « Vendredi ».
Ah, Vendredi, si désiré, si voulu, mettrait de longues heures à arriver. Crusoé se sentait bien, à l’abri des regards, dans « sa » cachette. Plus que quelques heures au fond de son trou, à défier les dieux des emmerdes. Et enfin, le moment tant fantasmé viendrait.
Soudainement, venant du lointain, de l’extérieur de sa cache, Crusoé entendit à plusieurs reprises son nom :
— Crusoé ! Crusoé ? Où êtes-vous ?
L’interpellé souffla de dépit. Il ne pouvait décidément pas rester tranquille quelques heures, juste le temps qu’arrive Vendredi, au moins ? Non? Pas possible, ragea t'il.
La voix de Jean-Eude, son sous-directeur-de-secteur-de-mes-deux, continua de l’appeler, se rapprochant de sa cachette :
— Crusoé ! Robert Crusoé ? Vous êtes là ?
(Toquant à la porte.)
— N’oubliez pas, le Grand Directeur attend de vous… complète soumissi… heu, complète obédience pour le dossier ... Hum, le dossier ...Machin-truc ! M'enfin bref... Il vous attend.
(Tambourinant à la porte.)
— Crusoé ? Ya quelqu'un ? Il le lui faut de toute urgence avant lundi matin ! Robert, vous m’entendez ?
Les rêves d’aventure de Robert Crusoé disparurent en même temps que le bruit de la chasse d’eau, qui donnait sa réponse au crétin prétentieux derrière la porte des toilettes de l’agence de voyages. Les réunions sans fin, les bilans sans raison — voilà quinze ans qu’il survivait dans cette jungle climatisée. …
Cet abruti venait de tuer Vendredi. Et avec lui, Samedi… et le jour du Seigneur... Arf. !!!
Il quitta son havre de pet dans un bouillonnement d’eau et le grand Fllluusssshhh du quotidien...
Fllluusssshhh bloup Chhhhh !!...

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