Pris dans la toile

de Image de profil de CaiuspupusCaiuspupus

Apprécié par 9 lecteurs

Après plusieurs heures à randonner dans les montagnes de la province de Plaisance, dans le nord de l’Italie, j’avais décidé de faire une halte, histoire de reposer mes pieds endoloris.

Je m’étais assis à l'ombre d’un châtaignier pour profiter de la vue, du parfum tendre et capiteux des sous-bois, de la douceur de l’air en cette après-midi d’été, du murmure de la rivière caressant les galets, des trilles des oiseaux cachés dans la futaie, du rire des enfants jouant plus loin, le long de la petite route qui menait à la ville pittoresque de Gobbio. Je me voyais bien venir habiter dans le coin, un jour, pour changer complètement de cadre de vie.

La dernière chose dont je me souviens, c’est d’avoir longuement observé les savantes circonvolutions d’un bourdon ivre de chaleur et de nectar.

Après cela, je me suis probablement assoupi.

Maintenant que mes yeux sont ouverts, une impression désagréable m'assaillit : je me lève et regarde autour de moi. Il règne ici un silence inhabituel, lourd, pesant, sépulcral. L’absence. C’est l’absence qui règne ici. L’absence de tout ce qui rendait le lieu vivant. Disparus, les pépiements d’oiseaux. Evanouis, les rires des enfants. Volatilisés, les enfants. Envolé, le bruissement du vent dans les feuilles. Evaporées, les fragrances délicates d’humus pour chatouiller mes narines.

Rien d’autre qu’une nature minérale, brute, monochrome, monotone, morne comme une psalmodie.

La rivière Trebbia est toujours là, en contrebas, mais je ne perçois plus le ruissellement cristallin de l’eau. Je descends le long de la rive et constate qu’elle ne coule pas : l’eau semble figée comme si le temps s’était arrêté de s’écouler, brusquement. Le toucher me confirme cette impression désagréable : l’eau a la consistance d’une pâte épaisse et lisse comme une toile tendue.

Un frisson vient me caresser l’échine. Le sentiment glaçant et confus d’être hors du temps, de l’autre côté du miroir. Est-ce à cela que ressemble la mort ?

Les couleurs chaudes de l’été finissant ont laissé place à des nuances de gris et de bleu, des tonalités froides, en subtil dégradé. La silhouette des montagnes s’efface dans une atmosphère vaporeuse enfumée, dépourvue de lignes, de contours. Au loin, je crois reconnaître le mont Penice et un lac, plat comme un miroir. Derrière, seule la ligne d'horizon est lumineuse, brillante, dans les tons dorés.

Plus près de moi, le Ponte Gobbo, avec ses arches irrégulières et ses voûtes à dos d’âne, traverse toujours la Trebbia. Mais lui aussi a changé. J’en suis certain, il n’est composé que de quatre arches au lieu de onze. Le guide évoquait une légende à propos du diable qui aurait construit ce pont au Moyen-Age ; se pourrait-il que je sois victime d’une quelconque sorcellerie ?

Je n’ai pas envie de m’attarder dans cet endroit qui ne me dit rien qui vaille. J’enfile mon sac à dos et m’avance sur une sente. Le terrain s’élève en glacis régulier. Autour de moi, les couleurs virent à l’ocre tirant sur le brun.

Au détour du chemin, j’aperçois enfin un bâtiment au loin, qui ressemble à un petit château, ou à un grand pavillon. J’en prends la direction : je rencontrerai certainement là-bas une bonne âme pour m’expliquer la situation surréaliste dans laquelle je suis plongé.

Les détails de la bâtisse se dévoilent à mes yeux au fur et à mesure de mon avancée. Un joli petit château de style renaissance perché sur une colline.

Je crois distinguer une forme humaine dans le creux d’une loggia, au premier étage. Après quelques centaines de mètres, je comprends à ses cheveux longs et noirs qu'il s'agit d'une femme, et qu’elle est assise, dos au paysage. Elle ne semble pas avoir remarqué ma présence.

Une fois au pied du bâtiment, je l’appelle comme Roméo sa Juliette. Point de réponse ? Elle est toujours là, immobile, cachée sous sa mantille, droite, dos à moi. De toute évidence, elle ne m’a pas entendu. Est-elle sourde ou suis-je devenu un fantôme ?

L’étage semble aisément accessible . Sans réfléchir, je m’agrippe aux pierres meulières, grimpe comme un chat jusqu’à une corniche, enjambe le parapet et pénètre sur le balcon, au côté de la dame qui ne daigne pas tourner la tête vers moi. Je me place face à elle et la regarde fixement. Assise les mains croisées, d’une immobilité déconcertante, elle est habillée d’une longue et lourde robe de velours vert et ocre, à la manière des femmes du XVIème siècle. Je secoue ma main devant ses yeux. Aucune réaction, pas même un clignement. La dame se contente d’arborer un sourire énigmatique sur son visage doré. Je suis certain de déjà l’avoir vue quelque part… Et si… Mais bien sûr, c’est elle… Comment est-ce possible ?

Je m’écarte de son champ de vision. Elle semble obnubilée par la petite fenêtre qui se trouve face à elle. Je m’approche pour voir ce qui l’intéresse tant, et passe la tête pour comprendre ce qui attire son attention au point de m’ignorer totalement.

Face à moi, de l’autre côté de la vitre, une très vaste salle aux murs recouverts de tableaux. À l’intérieur, une foule immense, des gens qui déambulent, d’autres qui regardent vers moi avec incrédulité. Un enfant au sourire édenté me montre du doigt. Des visages se décomposent. D'autres se mettent à hurler sans que le son parvienne jusqu'à moi. Une groupe d’asiatiques avec leur guide ouvrent la bouche en grand. Plusieurs visiteurs sortent leur téléphone pour me filmer ou me prendre en photo, les flashes crépitent. Des gardiens se ruent sur eux, les plaquent au sol mais sont vite débordés. C’est la cohue ! Bientôt, des visages se collent, s’agglutinent et bavent tout contre le carreau, formant un tableau totalement surréaliste.

Je me retourne.

La Joconde me sourit.

Tous droits réservés
1 chapitre de 4 minutes
Commencer la lecture

Table des matières

En réponse au défi

BRADBURY CHALLENGE 2017-2018 semaine 8/52

Lancé par Bajoka

Bonjour à toutes et tous !

Reprenant le principe d'écrire une nouvelle par semaine, et ce sur une durée d'un mois, renouvelable pendant un an, nous vous proposons le défi de cette semaine !

— rédiger une courte nouvelle, avec ou sans chute , 1300 mots maximum (soit moins de 5 minutes de lecture) ;
— durée 7 jours, vous postez quand vous voulez jusqu'au septième jour inclus ;
— date de cette semaine (7jours) : du lundi 30 octobre au dimanche 5 novembre 2017 inclus ;
— sujet : libre !

Soyez heureux.ses, créatifs.ves et motivés.es,

Pour en discuter toutes et tous ensemble, bienvenue là :
https://www.scribay.com/talks/17270/bradbury-challenge-2017--2018-vous-etes-toujours-la--

Pour accéder à toutes les nouvelles depuis le lancement rendez-vous là :
https://www.scribay.com/author/727823185/nouvelles--rbradbury--2017---2018

Bonne écriture, et à très vite,

Toute l'équipe !

Commentaires & Discussions

Pris dans la toileChapitre23 messages | 4 ans

Des milliers d'œuvres vous attendent.

Sur l'Atelier des auteurs, dénichez des pépites littéraires et aidez leurs auteurs à les améliorer grâce à vos commentaires.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0