02 - Un phare dans la nuit (1/4)

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« Parfois je me tiens sur le rivage

Où les peines déversent leur émanation,

Les eaux agitées soupirent et crient

Murmurant des secrets qu’elles n’osent prononcer.

Venant des vallées sans nom, loin dans les profondeurs,

De collines et de plaines d’aucun homme ne saurait connaître,

La houle mystérieuse et les vagues maussades

Suggèrent, tels des thaumaturges exécrés,

Un millier d’horreurs, grandes en épouvante,

Contemplées par des ères depuis longtemps oubliées.

Ô vents chargés de sel qui parcourez tristement

Les régions abyssales et nues ;

Ô lames courroucées et blafardes qui rappelez

Le chaos que la Terre a laissé derrière elle ;

Je ne vous demande qu’une seule chose :

Laissez à jamais inconnu votre antique savoir ! »

Howard Phillips Lovecraft,

Dans « Fungi de Yuggoth et autres poèmes fantastiques ».


 La première chose qu’il ressentit en sortant de sa léthargie fut de la souffrance. Il ne perçut qu’ensuite le mugissement des vagues, d’abord lointain, puis de plus en plus précisément à mesure qu’il reprenait conscience. Il sentit alors la pluie sur sa peau. Au prix d’un douloureux effort, le chevalier tenta d’ouvrir les yeux. D’abord l’un, ensuite l’autre, péniblement, les entrouvrant à peine pour empêcher les gouttes de venir brouiller son champ de vision, puis tout grands en réalisant qu’il ne se trouvait plus dans son abri de fortune. Allongé à plat ventre sur des rochers trempés et aiguisés, il n’y avait plus trace ni du Naufrageur ni de l’équipage. Il était seul.

 Une violente quinte de toux le secoua et un filet d’eau salée mêlée de bile s’échappa de ses lèvres gercées. La puanteur des algues lui retournait l’estomac. Malgré l’étau de douleur qui comprimait sa gorge et sa cage thoracique, il laissa échapper un éclat de rire qui se perdit dans la bruine environnante. L’ironie de la situation venait de le frapper de plein fouet : ni la Source ni le Passeur n’avaient voulu de sa misérable carcasse. Le kraken avait pris son navire, ses hommes et les maigres provisions que le clan de l’Ours avait bien voulu leur céder. Quant à lui, l’océan l’avait recraché tel un déchet, une immondice. Une fois de plus, il avait survécu là où tant d’autres avaient péri.

 Avec un grognement, il se retourna sur le dos, chassant ce faisant le groupe de mouettes qui s’était formé autour de lui. Elles prirent leur envol en émettant des piaillements stridents. Aussitôt, la douleur revint et sa tête sembla sur le point d’exploser. Ses yeux capitulèrent, et il les referma en gémissant. Il leva instinctivement ses mains gantées pour y enfouir son visage et demeura ainsi longtemps, écoutant la pluie, effrayé par l’horrible tiraillement qui s’élevait de sa poitrine.

 Un violent frisson le secoua lorsqu’il imagina ce qui avait dû se passer pendant qu’il était inconscient. Il aurait dû se noyer, et pourtant, il s’en était sorti sans pour autant comprendre comment il était miraculeusement passé du caisson à cordages à ce rivage déchiqueté. D’ailleurs, il n’avait même aucun souvenir des instants qui avaient suivi le naufrage du trois-mâts. Ce qui était peut-être une bénédiction, d’une certaine manière ? Car mourir ne lui faisait pas peur : il côtoyait la mort depuis de nombreuses années et il n’était pas sans ignorer que chaque bataille livrée pourrait être sa dernière. Mais l’asphyxie, et plus particulièrement la noyade, était une fin que Roivas redoutait par-dessus tout. Plus jeune, il en avait fait la terrifiante expérience. Son esprit demeurait marqué au fer rouge par ces interminables minutes de souffrance et de terreur durant lesquelles il avait été conscient de l’imminence de son trépas, prisonnier des flots. Il tentait alors de sauver la vie d’une enfant, et il ne devait sa survie qu’à l’intervention fortuite de son ami et mentor, Lodamos.

 Cependant, non contente de pouvoir arracher la vie, l’eau – cette insaisissable meurtrière – finissait également par profaner les dépouilles, et effacer la moindre trace d’humanité des corps de ceux qui reposaient dans ses entrailles aqueuses. Le chevalier avait vu les cadavres des autochtones morts durant les inondations qui avaient ravagé le pays du Lotus. Il n’était encore qu’un écuyer manquant cruellement d’expérience à cette époque, mais jamais il n’oublierait ce dont il avait été témoin ce jour-là. Les corps charriés par le fleuve et les torrents de boue étaient grotesques, violacés et gonflés comme des outres trop pleines. Hommes et femmes, enfants et vieillards, maîtres et paysans ; nul n’avait été épargné par la crue. Depuis cet instant, les nuits de Roivas étaient hantées par une procession d’êtres fantomatiques, blafards, leurs yeux vitreux tournés vers lui comme pour lui reprocher d’être encore en vie. Les troupes dont l’Impérial faisait alors partie étaient arrivées trop tard pour sauver ces gens. Fontenaille avait été rayée de la carte par un seul homme, un riche seigneur à l’esprit dérangé qui avait décidé de faire ouvrir les vannes du barrage au pied duquel s’étendaient les rizières dans lesquelles travaillaient ses sujets. La culpabilité était telle que les spectres de ces habitants aujourd’hui disparus revenaient inlassablement rappeler au soldat son impuissance. À ces visages allaient sans doute s’ajouter maintenant ceux des membres de l’équipage qu’il venait de perdre.

 Il soupira.

 La souffrance s’était atténuée pendant qu’il exorcisait ses pensées morbides. Il rouvrit les yeux et lança un regard entre ses doigts écartés. En étudiant les environs, il constata qu’il se trouvait sur une île ou une avancée de terre rocailleuse, battue par un vent glacé qui faisait s’élever des paquets d’écumes pour les projeter ensuite sur les rochers, leurs éclaboussures rendues anecdotiques par l’intensité croissante de la pluie. La mer houleuse et grise s’étendait à perte de vue sous un ciel bas toujours très menaçant d’où le soleil était absent, dissimulé par une épaisse couche de nuages. Au-dessus de sa tête, les mouettes avaient entamé un ballet aérien, lançant leurs cris aigus qui résonnaient désagréablement dans sa tête encore bourdonnante. Et au loin, une lueur accrochait le regard du chevalier, vacillante, évoquant un brasier mystérieusement suspendu au-dessus du sol. Il avait une petite idée de ce dont il pouvait s’agir ; encore fallait-il aller vérifier.

 Roulant sur le côté avec d’infinies précautions, il se remit lentement sur pieds. Le sang se mit presque aussitôt à lui battre les tempes, et il marqua une pause, plié en deux, ses mains gantées appuyées sur ses cuisses. Il fallut quelques secondes pour que le monde cesse de tanguer autour de lui. Se redressant avec lenteur, il porta machinalement la main au côté et étouffa un juron en réalisant que son épée ne s’y trouvait plus. Sa gourde devait également reposer quelque part au fond de l’océan. Il ne lui restait plus que sa bourse qui contenait quelques souverains, une pierre à aiguiser et une boîte d’amadou. N’étant pas enclin à se laisser décourager facilement, il entreprit de scruter les environs à la recherche du moindre signe de vie ou d’une quelconque indication. Il contracta ses muscles endoloris et parvint à soulever du sol un pied un peu raide qu’il reposa lourdement devant lui. Il recommença l’opération, tantôt avec un pied, tantôt avec l’autre, et au bout de quelques pas le mouvement redevint automatique : il avançait plus rapidement, avec plus d’aisance, prenant garde toutefois de ne pas se rompre le cou sur les rochers rendus glissants par l’humidité.

 Il avait suivi le rivage sur une centaine de mètres lorsque ses yeux se posèrent sur des débris qui jonchaient le sol. D’autres flottaient encore à la surface de l’eau. Il s’approcha avec précaution de ceux qui étaient échoués, persuadé de reconnaître les morceaux épars de ce qui avait été son navire. Mais force était de constater que ce n’était pas le cas. Ceux-ci provenaient d’une embarcation bien plus petite, sans doute une barque ou une chaloupe. Et ce n’était pas l’une de celles qui équipaient le Naufrageur. Intrigué, il fureta parmi les rochers, ramassant une planche, en retournant une autre. Il devina là le savoir-faire distinctif des Nordiques : la qualité du bois, la peinture, les sculptures décoratives. Il releva le nez et fixa à nouveau l’horizon. Des pêcheurs qui ont été surpris par la tempête ? Ou peut-être s’agit-il d’une embarcation mal amarrée qui a fini sa course contre les rochers ? En tout cas, il devait encore se trouver à proximité de Hautecime. Il craignait déjà d’avoir dépassé Rocheval, dernier bastion de la civilisation situé à l’extrême nord-ouest des terres barbares, et de se retrouver livré à lui-même en terre inconnue.

 Abandonnant les débris, il s’approcha prudemment de la rive, à la recherche d’un corps coincé entre les récifs. Il se pencha avec précaution, mais il ne distingua rien d’autre que de l’écume et le varech qui recouvrait les rochers à fleur d’eau. Il crut bien apercevoir des ombres nager sous la surface, un peu plus loin, mais à la réflexion cela lui parut peu probable. À moins qu’il ne s’agisse d’otaries ou de phoques, aucune bête de cette taille ne fraierait aussi près de la terre ferme. Son imagination devait lui jouer des tours après tout ce dont il avait été témoin ces dernières heures. Ce qui était certain, c’était qu’il n’y avait rien d’autre qui puisse lui être utile ici. Il reprit donc sa marche le long du rivage.

 Le sol accidenté céda peu à peu la place à la végétation et les bottes de Roivas s’enfoncèrent bientôt dans la boue avec un bruit de succion. La lueur qu’il avait entraperçue plus tôt se précisa, et son cœur bondit de joie dans sa poitrine lorsqu’il vit qu’il s’agissait bien d’un phare, comme il l’avait espéré. Quelqu’un devait s’y trouver ; quelqu’un qui accepterait de partager la chaleur d’un bon feu et qui lui dirait que les monstres marins ne pouvaient être que le fruit des divagations d’un esprit fatigué, poussé dans ses derniers retranchements. Ces promesses réconfortantes lui firent accélérer le pas jusqu’à ce qu’il atteigne une petite crique qui s’étendait au pied d’une longue bâtisse dont les murs les plus bas étaient noircis par un dépôt poisseux. D’une taille respectable, elle paraissait s’enrouler autour du sombre rocher sur lequel se dressait le phare, comme un serpent lové autour d’une effigie de pierre dédiée à une divinité oubliée de tous. Une vaste entrée entièrement abritée s’étendait le long de sa façade, et Roivas s’y réfugia sans l’ombre d’une hésitation, faisant fi de l’étrange impression que lui inspirait ce lieu. Lorsque le temps était clément, cet endroit devait servir à sécher les filets. Mais ce jour-là, y étaient entreposés pêle-mêle des cordages, gaffes, flotteurs, rames, planches de bois, nasses et casiers, et tout ce que la mer avait pu rejeter sur ce petit bout de terre. Le chevalier avait déjà posé la main sur la poignée de la lourde porte de chêne qui donnait sur les dépendances lorsque des éclats de voix le coupèrent net dans son élan.

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