03 - Le legs des Profonds (1/4)

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Pendant ce temps, loin au sud-est, au-delà des terres impériales.

Pays du Lotus, 18 Vendémiaire de l’An 2192.

 Dans un vacarme assourdissant, un nouvel éclair déchira le bouillonnant ciel nocturne. L’espace d’un court instant, le paysage désolé fut brillamment illuminé, suffisamment longtemps pour que l’on puisse distinguer un fiacre s’avançant à vive allure à travers la pluie battante. Il filait sur une route pavée en piteux état, par-dessus laquelle s’arc-boutaient des arbres aux formes improbables et sinistres. Dénuées de tout feuillage, leurs branches décharnées formaient une voûte enchevêtrée sous laquelle le carrosse venait de s’engager. Les champs boueux cédaient peu à peu la place à une étendue boisée parsemée de ronces et de pics rocheux, et les hurlements des loups se mêlaient aux rugissements de la tempête, ponctués, par moments, par le croassement d’un corbeau.

 D’un claquement de fouet, le cocher exhorta son attelage, et les deux follets qui vagabondaient entre les arbres morts en diffusant une lumière verdâtre s’écartèrent au passage des deux juments noires. Elles tiraient une voiture aussi sombre que l’ébène, munie de montants et de poignées en argent. Les deux lanternes qui la surmontaient ne parvenaient pas à percer les ténèbres environnantes ; tout juste suffisaient-elles à éclairer le visage marqué par la fatigue et l’inquiétude du vieillard encapuchonné qui tenait les rênes. La portière s’entrouvrit alors, et un homme se pencha vers l’extérieur, retenant d’une main ferme le chapeau à larges bords qui dissimulait son visage. Il échangea brièvement quelques paroles avec le conducteur, mais leurs paroles furent étouffées par le grondement du tonnerre. Puis il referma le battant en reprenant place dans la diligence.

 - Falgor confirme que nous avons franchi la frontière, dit-il. Nous arriverons à Morneplaine un peu avant l’aube, juste à temps pour l’exécution. Tu devrais te reposer d’ici à ce que nous arrivions.

 Naturellement, elle ne répondit pas.

 Il faisait chaud et sec dans le carrosse. L’homme ôta son couvre-chef et le secoua pour le débarrasser des gouttes de pluie qui le recouvraient, révélant de longs cheveux châtains réunis en queue de cheval. Quelques mèches rebelles vinrent encadrer un regard facétieux. En face de lui se trouvait une jeune femme séduisante, au port altier et vêtue d’une armure modulaire faite d’un assemblage asymétrique de plates de métal forgé. Son visage fin était auréolé d’une chevelure aussi blanche que la neige. D’une main gantée de cuir, elle avait écarté l’un des rideaux de velours rouge et son regard s’était perdu dans l’obscurité qui régnait au-dehors. Un bouclier et une épée longue finement ouvragée reposaient à ses côtés.

 - Tu n’es pas très loquace, jeune fille. Je ne sais pas ce qu’il y a de pire dans toute cette histoire : le fait de devoir me plier aux injonctions de ton paternel, ou celui de devoir supporter ce silence depuis notre départ de Saintefontaine.

 Elle tourna vers lui ses yeux d’un bleu surnaturel en se redressant sur son siège. Ils exprimaient une sagesse plus profonde que son âge ne le laissait supposer.

 - Si Père ne t’avait pas tiré des mains du Guet, tu danserais sans doute au bout d’une corde à l’heure qu’il est.

 Il éclata d’un rire franc et sincère.

 - Charmante ! Tu es bien la digne fille de l’inébranlable Lodamos ! Toujours sur la défensive, hein ? Tu pourrais être adorable s’il t’arrivait de sourire un peu.

 - Je te trouve bien présomptueux pour un criminel. Si cela n’avait tenu qu’à moi, j’aurais laissé les gardes te mettre aux fers et t’infliger le châtiment que tu mérites.

 - Tu as trop bon cœur pour ça, répondit-il avec malice. J’ai beaucoup entendu parler de toi, Elika de Rosières. Je sais que derrière cet air hautain et ta réputation d’impartialité, tu es la bonté et la sensibilité incarnées. Tu n’aurais pas pu abandonner un si charmant garçon à son triste sort !

 Elle le fusilla du regard mais s’abstint de tout commentaire. Après un long silence, elle reprit :

 - Nous sommes au moins d’accord sur un point, voleur : je ne comprends pas davantage pourquoi Père t’a désigné pour m’accompagner. D’autant plus que c’est une tâche que Falgor et moi pouvons mener seuls.

 - C’est bien ce qui me fait peur, avoua l’homme dans un soupir, abandonnant par la même occasion sa mine enjouée. J’ai un mauvais pressentiment. Quelque chose me dit que cette visite de courtoisie au pays du Lotus ne sera pas qu’une simple formalité, finalement.

 Elle ne dit rien, mais à en juger par l’expression de son visage, il sut qu’elle partageait son sentiment. Il demeura un instant songeur tandis qu’elle se penchait à nouveau vers la fenêtre, après quoi il remonta le col de son épais manteau à franges et se coiffa à nouveau de son chapeau, maintenant sec, en prenant soin d’en abaisser le bord jusqu’à dissimuler son regard. Puis il s’installa plus confortablement au creux de son siège, un vague sourire revenant flotter sur ses lèvres. Dehors, la pluie continuait à tambouriner furieusement contre les parois du fiacre, et les rumeurs de la tempête berçaient les deux voyages qui se dirigeaient vers un avenir plus qu’incertain.

***

 Roivas venait de pénétrer dans un passage étroit légèrement incurvé. Une étrange brume ondulait autour de lui, et il entendait les bruissements de la mer plus loin. Il foulait un sol recouvert d’une fange d’un noir verdâtre, où stagnait par endroits une eau chargée de déchets d’algues en décomposition, dont se nourrissaient d’écœurants vers de vase. Sur les parois ruisselantes chichement éclairées par la lanterne grouillaient d’ignobles cloportes blanchâtres. Quelle puanteur… C’est à vomir. Et Roivas dût faire des efforts considérables pour refouler les hauts le cœur qui l’assaillaient, tant l’odeur de la pourriture marine était insoutenable.

 Il s’enfonça malgré tout dans les entrailles de la terre, faisant fi de son dégoût. Son instinct lui hurlait de tourner les talons et de quitter cet endroit, mais c’était impossible. Il ignorait s’il s’agissait de l’obligation de contrecarrer les plans de Garvey et de ses compagnons qui le poussait à continuer, ou si c’était la musique – dont l’intensité semblait augmenter à mesure qu’il avançait – qui exerçait sur lui une quelconque attraction. Une sorte de curiosité mystique prenait peu à peu le pas sur sa volonté, et il poursuivit sa lente progression à travers une série de galeries sombres qui s’entrecroisaient et qui donnaient sur des grottes de tailles diverses.

C’est incroyable, pensa-t-il. C’est comme si des gens avaient vécu ici. Je vois des tables et des tabourets taillés à même la pierre. Qui peut être assez fou pour s’enterrer dans un endroit pareil ?

 Il serra un peu plus fort le manche de la masse pour se rassurer. Après quelques minutes d’errance en s’orientant au son de la musique, il découvrit un passage en spirale qui semblait s’enfoncer en pente douce sous le phare. Le grondement de l’océan résonnait contre les parois, et une désagréable sensation de vibration parcourait les lieux. Le chevalier suivit la galerie jusqu’à atteindre un tronçon partiellement inondé, et il marqua un temps d’arrêt, hésitant une nouvelle fois à poursuivre son chemin. L’idée de s’enfoncer dans ces eaux croupies le révulsait ; non seulement il en ignorait la profondeur, mais des images de vermine grouillante s’imposaient à son esprit, alimentant l’angoisse qui montait en lui. C’est alors qu’il crut distinguer des cris par-dessus le brouhaha ambiant, des cris qui semblaient provenir d’un peu plus loin devant lui. Quelqu’un était passé par là, il n’y avait pas de doute. Ce ne pouvait être que les hommes qu’il pourchassait. Avec d’infinies précautions, il se força donc à avancer de quelques pas, lentement, l’eau clapotant à hauteur des mollets, puis des genoux, rendant sa progression de plus en plus difficile. Puis le niveau de l’eau atteignit ses cuisses, et il ne put s’empêcher d’imaginer les flots submerger complètement la grotte, le noyant par la même occasion. S’il en croyait l’état des lieux, ces souterrains devaient être complètement engloutis à marée haute. Mais pour l’heure, l’eau ne faisait que monter et descendre successivement, à intervalles réguliers. Roivas supposa qu’il s’agissait du ressac de la mer, sans parvenir pour autant à en tirer le moindre réconfort.

Pourvu que l’océan ne choisisse pas ce moment pour sortir de son lit…

 Le passage finit par déboucher sur une vaste caverne souterraine qui n’avait rien de naturel, elle aussi inondée. La lumière vacillante de sa lampe ajoutée à la lueur verte, subaquatique et artificielle qui dansait sur les murs, lui permis de distinguer, non sans frissonner, d’étranges monolithes à demi ruinés, recouverts d’algues luisantes. Au centre de la salle, une volée de marches grossièrement taillées menait à un imposant bloc de pierre qui faisait office d’autel. Quant aux parois, elles étaient recouvertes de bas-reliefs du sol au plafond. L’Impérial s’en approcha en soulevant des gerbes d’eau, et son regard fut rapidement attiré par d’étranges gravures parmi lesquelles il devinait des tracés côtiers et des lignes qui semblaient former un pentagramme. C’était une carte de Hautecime, sans doute très ancienne, puisque ni la colonie de Rocheval ni les comptoirs impériaux n’y apparaissaient. Les annotations gravées dans la pierre ne lui évoquaient rien : c’était une langue qu’il ne connaissait pas, mais il se rappelait avoir vu des parchemins dans les archives de l’Ordre rédigées dans une calligraphie similaire. Il trouva aussi des dessins représentant des silhouettes humaines adorant une créature. Celle-ci était représentée entourée de liserés ondulants, comme pour symboliser de l’eau. Son dos était anormalement proéminent et elle se tenait sur des pattes atrophiées. Les doigts de ses mains semblaient reliés entre eux par une membrane, et son cou portait trois stries, évoquant des branchies.

 Roivas recula d’un pas, méditatif. Cette crypte a été creusée en des temps immémoriaux. Si j’interprète correctement ces gravures, elle devait servir de lieu de culte, sinon de point de rencontre entre de quelconques adorateurs et une sorte de créature venue des abysses. Il y a encore quelques heures, j’aurais dit que c’est pure élucubration… Mais est-ce si délirant que ça ? J’ai vu de mes propres yeux le kraken des légendes. Alors, comment pourrais-je exclure qu’une tribu adorait une espèce d’homme-poisson ? Nous n’occupons cette contrée que depuis deux mille ans, et la région septentrionale est sans doute la moins explorée de toutes. Serait-il possible que des peuples primitifs, avec des croyances et des pratiques archaïques, voire sauvages, aient vécu ici avant l’arrivée de nos ancêtres ?

 Il poursuivit son étude du bas-relief, passant quelques minutes à tenter de déchiffrer ce qui n’avait pas été rendu illisible par des siècles de corrosion. Il avait conscience de devoir se hâter s’il ne voulait pas être surpris par une éventuelle montée des eaux. Mais ces multiples inscriptions devaient contenir des informations vitales pour l’Ordre, et Roivas s’efforça de graver mentalement le plus d’éléments possible dans son esprit. Il en avait presque oublié l’appréhension qui le rongeait. Depuis que son navire avait été envoyé par le fond, il allait de découverte en découverte sans pour autant parvenir à établir un lien satisfaisant entre elles. Mais l’expérience et le savoir de ses compagnons, confrontés à ce qu’il aurait retenu de cet endroit, leur permettrait sans le moindre doute d’interpréter de manière sensée les récents événements.

 Absorbé par ses réflexions, il sursauta lorsqu’il sentit quelque chose lui agripper la jambe. Retenant un cri, il fit un pas en arrière en brandissant la masse à bout de bras, prêt à frapper de toutes ses forces. Il vit un corps prostré à ses pieds, presque entièrement immergé dans les eaux sombres. Seule la partie supérieure de son tronc dépassait de la surface, de sorte que Roivas ne l’avait pas vu en allant et venant le long de la paroi rocheuse. De prime abord, le visage de la chose n’avait rien d’humain, et elle tendit vers lui une main implorante, couverte de limon et agitée de tremblements. Le cœur du chevalier se mit à cogner très fort dans sa poitrine et il sentit sa raison vaciller à la vue de ce spectacle aussi terrifiant qu’inattendu. Il abattit la lourde masse sur la monstruosité. Les os se brisèrent comme des brindilles lorsqu’elle lui défonça la cage thoracique. La main de la chose retomba dans l’eau, et si elle geignit, l’Impérial ne l’entendit pas avec le bruit qui régnait dans la grotte. En approchant la lanterne de la silhouette, Roivas réalisa qu’il ne s’agissait que d’un homme affublé d’une horrible cagoule. La même cagoule que celle qu’il avait trouvé sur le corps de Garvey. À sa stature, le chevalier reconnut l’inconnu qui se préparait à démolir la dalle dans sa vision. Il était d’une corpulence plus robuste que celui qui l’accompagnait.

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