Chapitre 2 : Une Présence sous la surface

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Lina resta un moment immobile, les yeux rivés sur la ligne d’horizon. Le souffle du vent, l’odeur du sel, le roulement régulier des vagues : tout semblait étrangement amplifié, comme si le monde retenait son souffle avec elle. Ses doigts tremblaient légèrement, mais elle ne s’en rendit même pas compte.

Théo s’approcha d’un pas prudent, son éternel sourire un brin plus discret que d’habitude.
« Lina… ça va ? Tu nous fais un peu peur, là. »

À ses côtés, Maëva plissa les yeux, observant les traits crispés de son amie.
« Depuis ce matin, tu es ailleurs. Ce n’est pas uniquement de la fatigue… » murmura-t-elle, sa voix douce, mais ferme.

Lina inspira enfin, comme si elle revenait d’un endroit très lointain.
« Je… je suis désolée. Je ne voulais pas vous inquiéter. C’est juste que… il y a quelque chose d’étrange. »

Ils échangèrent un regard rapide : le genre de regard silencieux que seuls les amis de longue date savent partager. Le trio se rapprocha inconsciemment, formant un petit cercle face à la mer.

« Alors, parle-nous, » dit Théo, essayant de sourire. « C’est toujours moi qui raconte mes catastrophes. C’est ton tour. »

Lina laissa échapper un souffle tremblant.
« J’ai fait un rêve. Enfin… ce n’était pas un rêve habituel. C’était… » Elle chercha ses mots. Ses yeux semblaient briller d’un mélange de peur et d’émerveillement. « C’était tellement réel. »

Maëva hocha la tête, attentive.
« Raconte-nous. »

Lina hésita. Devait-elle leur en dire plus sur son rêve ? Parler de cette sensation étrange qui la poursuivait depuis son réveil ?
Elle baissa les yeux un instant, sentant encore la pression de cette main froide, mais tendre dans la sienne.
Elle prit une inspiration lente, consciente qu’elle ne pouvait plus garder tout cela pour elle.

« J’étais en haut de la colline qui surplombe le village, face à la mer, à apprécier la vue, le vent, l’embrun… comme je le fais souvent. Puis, soudain, il y a eu une lueur dans l’eau, au loin. Une onde qui se déplaçait sous la surface.
Cette lueur s’est approchée de la côte, et d’un coup… une femme est apparue. Elle sortait de l’océan. Elle… elle était étrange. Belle. Forte. Habillée comme dans un film de science-fiction.
Et ses yeux… des yeux verts, mais pas comme les nôtres. Ils brillaient comme s’ils contenaient une lumière vivante, des milliers de paillettes qui ne s’éteignaient jamais.
Elle m’a prise par la main. J’ai hésité, mais… c’était plus fort que moi. Je devais la suivre.
Ensuite, tout est allé très vite. Elle m’a guidée quelque part… dans l’eau. Enfin, plutôt… sous l’eau. Et là… il y avait… »
Elle inspira. Un souffle chaud lui effleura l’âme, exactement le même que dans son rêve.
« Une cité. Sous la mer. Immense. Et bleue. Comme si elle respirait. »

Théo resta bouche bée, réellement impressionné.
« OUAH ! » lâcha-t-il finalement, la bouche grande ouverte. « C’est… incroyable ! »
Il leva les mains comme pour arrêter le temps.
« Attendez, moi aussi je dois vous avouer quelque chose… »

Lina et Maëva tournèrent leurs têtes vers lui d’un même mouvement, les yeux grands ouverts.
L’espace d’un instant, un silence dramatique s’installa.
Théo baissa le regard, jouant avec le sable du bout de sa chaussure, soudain gêné.
« Moi aussi… j’ai fait un rêve. Il y a quelques années. »
Il inspira profondément, comme s’il s’apprêtait à révéler un secret immense.
« J’étais dans la forêt… avec mon pyjama requin, vous savez, le bleu avec la capuche en forme de mâchoire ! Enfin bref. Et là, un saumon géant — oui, un saumon — m’a donné une quête sacrée : sauver le royaume des goélands en maîtrisant la chorégraphie interdite de la Sardine Suprême. »

Il hocha la tête très sérieusement, comme si ce récit dramatique exigeait du respect.
Un léger souffle échappa à Lina, puis un rire franc, qu’elle ne put retenir.
Maëva leva les yeux au ciel tellement fort qu’elle faillit en trébucher.

« Théo, » dit-elle en croisant les bras, « arrête de dire des bêtises. On parle d’un vrai rêve, pas de… ça. »

« Hé ! C’était très réaliste sur le moment ! » se défendit Théo en pointant un doigt accusateur vers elle. « Le saumon avait une voix hyper grave, je te jure ! J’en ai encore des frissons ! »

Ce fut plus fort qu’elle : Lina éclata de rire, un rire clair, libérateur, celui qui balaye la peur juste assez longtemps pour respirer de nouveau.
Théo sourit, mission accomplie.
Maëva posa délicatement une main sur l’avant-bras de Lina, reprenant un ton sérieux, mais doux.
« Ce que tu as vu, je ne pense pas qu’il s’agisse de n’importe quel rêve. Tu n’as jamais rêvé d’une cité ou d’une inconnue. Tu rêves souvent de l’océan, oui… mais jamais de ça et surtout pas de façon aussi précise. Pourtant, tu as reconnu les sensations, les sons, les lumières. »
Elle marqua une pause, cherchant ses mots.
« Si ça te perturbe autant, c’est peut-être parce que ça ressemble à quelque chose que ton corps connaît… mais que ta mémoire a oublié… »
Théo acquiesça, plus calme. « Ouais… et puis, quand Lina raconte un truc, ce n’est jamais pour rien. Et là, ça avait l’air… tellement réel. »

Lina sentit une boule se former dans sa gorge. « C’est ce qui me fait peur. J’ai l’impression que… j’y étais vraiment. Depuis ce matin, c’est comme si… comme si quelque chose m’appelait. »

Les trois amis se turent un instant. Les vagues continuèrent de s’écraser doucement sur le rivage, comme un écho lointain de ce songe impossible.

Théo se gratta la tête. « Ou alors, tu as mangé un truc bizarre hier soir. »

Maëva lui donna un petit coup de coude. « Théo, sois sérieux deux minutes. »
Puis, se tournant vers Lina :
« Depuis qu’on est petites, tu as souvent rêvé de l’océan. Toujours eu cette… connexion. Tu es peut-être juste… en train de te rattacher avec quelque chose en toi. »

Lina baissa ensuite les yeux vers ses mains. « Je crois que… je crois que ce rêve m’appelait. Comme si l’océan voulait que je voie quelque chose. Que je comprenne quelque chose. Je sais que ça paraît fou, mais… je le sens. »

Maëva posa une main sur son bras. « Lina… tu n’es pas folle. Et tu n’es pas seule. »

Théo approuva d’un signe de tête. « On est là, ok ? Même si c’est une histoire de… femme mystérieuse sortie de la mer. »

Lina souffla, ses épaules se détendant légèrement.

Ils commencèrent à se promener sur la plage, comme ils l’avaient habituellement fait. Le sable tiède sous leurs pas. Les vagues qui venaient caresser leurs chevilles. Le vent qui portait l’odeur des embruns.
C’était leur rituel. Leur refuge.
« Tu sais, » dit Théo après un instant, « tu as toujours été différente. Toi et l’océan… On dirait que vous parlez un langage que personne d’autre déchiffre. »

Lina esquissa un sourire, les yeux perdus dans les ondulations de la mer. « Je voudrais juste comprendre son message. »

Ils continuèrent de marcher un moment en silence, leurs pas laissant une ligne de traces irrégulières dans le sable. Le soleil baissait doucement, colorant la mer d’un bleu plus profond.
Les vagues paraissaient soudain plus lourdes, comme si quelque chose les tirait vers le fond.

Puis Lina s’arrêta, son cœur se serra. « Vous avez vu ça ? » murmura-t-elle.

Théo et Maëva se tournèrent vers elle. Lina fixait l’eau, pétrifiée.
Sous la surface, une ombre glissait, lente, mais maîtrisée et parfaitement fluide, comme un être qui aurait appris à se mouvoir avec une élégance inhumaine.
Une onde se forma — la même ondulation que celle aperçue depuis la fenêtre de l’école. Exactement la même. Elle remonta doucement, effleurant presque la surface.
Puis disparut.
Comme si l’océan avait refermé ses lèvres sur un secret.
Lina sentit un frisson glacé courir le long de sa colonne.
Théo blêmit. « C’était quoi… ça ? Moi aussi, je l’ai vu ! »

Maëva murmura : « On dirait que… ton rêve te suit. »

Lina n’arrivait plus à respirer. Une certitude glaciale, quasiment douloureuse, s’imposa en elle. Ce n’était pas un hasard. Ce n’était pas un rêve. Quelqu’un… ou quelque chose… était réellement venu jusqu’à elle.

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