Chapitre 4 : Le choix des profondeurs

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Théo et Maëva échangèrent un regard incrédule.

« Nous aussi ? » demanda Théo, incertain.

« Oui, » répondit l’homme. « Lina porte l’appel… mais vous portez l’équilibre. Vous avez été désignés pour nous rejoindre. »

Un silence suivit, que Théo brisa aussitôt — incapable de laisser une phrase aussi mystérieuse flotter sans commentaire.

Il regarda Lina et Maëva, son visage s’illuminant d’une fierté presque enfantine.

« Ah ! Vous voyez ? » s’exclama-t-il. « Quand je vous disais que mon rêve du saumon était une prophétie, hein ? Qui c’est qui se moquait ? »

Lina et Maëva levèrent les yeux au ciel de manière parfaitement synchronisée. Puis, dans le doute, elles jetèrent un rapide coup d’œil vers l’homme.

Théo se tourna alors vers lui, soudain très sérieux.

« Et du coup… » demanda-t-il en plissant les yeux. « Vous connaissez un saumon géant qui parle ? »

L’homme le dévisagea un court instant, un air parfaitement neutre sur le visage.

« C’est une drôle de question, » répondit-il avec gravité. « Et j’espère sincèrement que c’est une blague. Rien de sérieux. »

Théo baissa immédiatement la tête, honteux.

« Je t’avais dit d’arrêter tes bêtises, » souffla Maëva, mi-exaspérée, mi-amusée.

Mais l’homme éclata d’un sourire, large et surprenant.

« En revanche… » ajouta-t-il avec une étincelle dans les yeux, « je connais un orque qui connaît beaucoup de saumons. »

Maëva et Lina se figèrent.

« Il… plaisante ? » murmura l’une.

« Je ne crois pas. » souffla l’autre.

Quant à Théo, son sourire revint instantanément, triomphant, radieux — comme s’il venait de recevoir la validation officielle de l’univers.

Le visage de l’homme reprit pourtant une expression sérieuse, l’atmosphère changeant subtilement autour d’eux.

« Il y a un autre sujet plus important à aborder maintenant, » reprit-il d’un ton mesuré. « Le temps m’est compté. Je ne peux pas rester visible à la surface trop longtemps. »

Il les observa tour à tour, son regard se faisant plus grave, presque solennel.

« Je dois savoir si vous acceptez de me suivre. Là où je vais, là où je vis. Au fond des abysses. »

Il désigna l’horizon d’un geste lent.

« Le trajet sera sombre. Difficile. Extrême. De plus, vous serez mis à l’épreuve, physiquement, mentalement… et peut-être davantage encore. »

Un souffle de vent glacé passa sur la plage, comme pour souligner ses mots.

« Mais l’arrivée… » continua-t-il, sa voix devenant presque une promesse, « l’arrivée sera mémorable. »

Les trois amis se regardèrent — incrédules, terrifiés, émerveillés.

Chacun sentit, au fond de lui, que leur vie venait de basculer

Théo n’attendit pas une seconde de plus. Il leva les bras au ciel dans un élan irrépressible, comme un gamin à qui on venait d’offrir le plus beau cadeau de sa vie.

« Moi, je dis OUI ! Direct ! Trop stylé ! On y va quand ? Maintenant ? »

Son cri de joie résonna sur la plage, largement décalé par rapport à l’atmosphère solennelle qui régnait quelques instants plus tôt. Maëva ferma les yeux, déjà épuisée par avance. « Évidemment… ça m’aurait étonnée que tu prennes une décision réfléchie pour une fois. » Théo se tourna vers elle, outré mais pas réellement vexé. « Hé ! J’ai réfléchi au moins… deux secondes. »

« C’est bien ça le problème », répliqua-t-elle d’un ton sec.

Elle inspira, repoussa une mèche de cheveux derrière son oreille, puis arbora cette expression déterminée qu’elle prenait lorsqu’elle décidait de reprendre le contrôle d’une situation. Alors, elle fixa l’homme droit dans les yeux.

« Très bien. Puisque je vais devoir réfléchir à sa place… » dit-elle en désignant Théo d’un mouvement de tête. « Vous dites depuis tout à l’heure que vous n’êtes pas seul, que vous venez d’un endroit où… des gens vivent sous l’eau. Alors je veux comprendre : qui sont-ils exactement ? Combien sont-ils ? Que font-ils là-bas ? Et surtout… comment peut-on vivre au fond des abysses ? »

L’homme la regarda avec une lenteur presque cérémonieuse… puis son sourire apparut. Un sourire qui déclarait clairement, je t’ai remarquée dès la première seconde.

« Je savais que cette question viendrait », répondit-il calmement. « Et je savais qu’elle viendrait de toi, Maëva. »

Elle haussa un sourcil, intriguée malgré elle.

« J’aimerais pouvoir tout vous dire », reprit-il. « Mais révéler ce que vous avez vu dans la sphère… ici, à la surface… serait un risque énorme. Pour vous, pour moi, et pour eux. Surtout si vous décidiez finalement… de ne pas me suivre. »

Il n’y avait aucune menace dans sa voix. Rien qu’une vérité lourde, posée entre eux comme un équilibre fragile.

Maëva l’observa attentivement. Elle l’avait analysé depuis son apparition : ses gestes, ses silences, la précision de ses mots, ce qu’il choisissait d’éviter. Elle attendait ce moment depuis le début.

Elle avança d’un pas, bras croisés, l’esprit acéré.

« Vous êtes très mystérieux », dit-elle d’une voix nette, presque chirurgicale. « Trop mystérieux. Et les mystères… je n’aime pas les laisser sans réponse. »

L’homme sourit de nouveau, un sourire plus profond, où brillait cette fois une ombre de respect.

« Alors viens au fond, Maëva », répondit-il. « Là-bas, les réponses ne se cachent pas. Elles s’offrent à toi. »

Théo ouvrit la bouche pour ajouter une remarque, mais l’homme leva doucement la main, comme pour suspendre toute interruption. Il observa Maëva longuement, comme s’il cherchait en elle quelque chose qu’elle-même n’avait jamais osé formuler.
Lorsqu’il parla enfin, sa voix était plus douce encore, presque intime. « Maëva… je connais tes ambitions. Tes forces. Et tes doutes aussi. Tu cherches à comprendre le monde, à le décoder, à le dépasser. Ici, à la surface, tu étouffes parfois. Tu le sens, même si tu ne le dis pas. Ta curiosité… ton besoin d’apprendre… ton envie d’aller plus loin… tu ne les nourriras jamais pleinement ici. » Ses mots étaient posés avec une précision quasiment chirurgicale, comme s’il avait ouvert une porte que Maëva gardait soigneusement verrouillée. « Là où je vais vous mener, tu auras ta place. Une vraie. Alors, tu seras challengée, poussée dans tes limites les plus hautes. Et surtout… tu seras utile. Essentielle. Ce monde-là ne te laissera jamais t’ennuyer. Jamais. »

Un silence profond s’abattit. Les yeux de Maëva vacillèrent imperceptiblement. C’était la première fois que quelqu’un mettait des mots exacts sur ce qu’elle ressentait depuis des années — cette faim que même les meilleures notes, les meilleurs concours, les meilleurs professeurs ne rassasiaient jamais. Ses mains, pourtant toujours parfaitement immobiles, tremblèrent légèrement.

Théo se pencha discrètement vers Lina et, d’une voix que seul elle entendit, souffla : « Eh bah voilà. Il sait comment parler à Maëva. C’est fini, elle a signé » Il fit quelques pas vers son amie et l’enlaça soudain d’un geste spontané, presque maladroit. « Je suis trop content que tu viennes avec nous ! » Maëva, encore secouée par les paroles de l’homme, laissa échapper quelques mots mal assurés : « Je… eh bien… oui. D’accord. Je ne peux pas te laisser y aller tout seul. Tu ferais trop de bêtises, et honnêtement… tu serais un danger public là-bas. » Théo, fidèle à lui-même, ouvrit de grands yeux horrifiés, avant de retrouver un sourire éclatant. « Mais oui, évidemment. Tu viens pour ça. Absolument pas pour ce qu’il vient de dire sur toi. Pas du tout, du tout ! » Il bomba le torse, faussement fier de sa propre logique.

L’homme les regarda tous les deux avec une tendresse presque paternelle, comme un ancien qui aurait vu mille fois ces amitiés se renforcer au bord de l’inconnu. Puis son regard glissa vers Lina. Tout son visage se fit plus grave, plus attentif. « Et toi, Lina… qu’en dis-tu ? »

Théo répondit immédiatement à sa place, sûr de lui. « Pour Lina, la question ne se pose même pas. Elle a dit oui à sa naissance ! » L’homme tourna la tête vers lui, sans perdre son calme. « C’est à elle que je pose la question, Théo. »

Lina ne répondit pas sur le champs. Elle baissa les yeux vers le sable humide, puis leva le regard vers l’horizon. La mer semblait l’attendre, la respiration retenue. Une bise légère se leva, soulevant ses cheveux autour de son visage comme une caresse. Elle ferma les yeux un instant, inspirant profondément. C’était comme si l’océan lui parlait — non pas avec des mots, mais avec un appel silencieux qu’elle reconnaissait enfin. Lorsqu’elle les rouvrit, son regard avait changé : il était déterminé, vibrant, presque incandescent.

Elle fixait l’homme droit dans les yeux.

« Allons-y. »

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