Fabio
Le printemps à Paris, pluvieux mais radieux. Les kilomètres à vélo entre chez moi, chez toi, l’agence. Les soirées en boîte avec Étienne, les diners chez Caroline, les escapades au bout du RER. Mon ascenseur, tes sept étages à pieds, tes mains, mes mains, nos mains, sur toi, sur moi. Les draps froissés si souvent lavés. Les gâteaux que tu prépares, les plats que je mitonne. Quelques séances de cinéma, un théâtre, des expos car nous sommes à Paris.
On me disait que j’avais changé, comme apaisé, plus centré. Pas les gens qui te connaissaient, eux savaient pourquoi, mais ce deuxième cercle de mes connaissances, ce jeune collègue qui me trouvait « rayonnant » (et sûrement beaucoup plus), une cliente même, et mes flirts de la salle de sport, mon barbu grec surtout, que je ne rejoignais plus sous la douche.
Vint le temps de songer à l’été, aux vacances. Ensemble ? Bien sûr. Pour mes premières vacances de couple, j’ai choisi la côte d’Azur parce que je connaissais bien et toi pas du tout. Dix jours, tous les deux, à cheval sur juin et juillet, les longues journées, la chaleur.
Tu m’as suivi dans les rues de Nice, sur les remparts d’Antibes, toujours en souriant. Tu t’es intéressé aux villas du Cap Ferrat, aux palaces de Cannes où nous avons testé les pâtisseries. Nous avons perdu vingt euros au casino de Monte Carlo avant de siroter un cocktail face au soleil couchant sans vraiment regarder les voitures de luxe qui défilaient devant notre table. Et, chaque jour, une plage différente, un bain dans la Méditerranée.
Le samedi, dans le village d’Eze, des heures de marche sous le soleil, une glace, un baiser parfum fraise pistache dans une ruelle ombragée, ma main a suivi la courbe de tes fesses, juste perturbée par le regard trop insistant d’une jeune femme qui passait.
Écrasés par la chaleur en sortant de l’église, je t’ai proposé d’aller nous baigner dans une crique à l’écart. Dix minutes de bus, le chemin escarpé qui descend depuis la route, les marches à l’ombre des pins, la première plage, celle des familles et des jeunes couples que nous avons dépassée.
Remonter un escalier, suivre le sentier des douaniers, descendre dans les pierres, entendre passer les trains, contourner les effondrements, atteindre la corde.
— Ah oui, ça valait le coup, c’est super joli.
— T’ai-je déçu depuis que nous sommes ici ?
Tu m’as souri. Nous avons descendu la corde qui mène à la plage. Il n'y avait qu’une petite dizaine de garçons qui, tous, nous ont regardés.
Tu as étalé nos deux serviettes tout au bout des galets pendant que je me déshabillais. Un soulagement. Il faisait encore chaud, j’étais couvert de la poussière des chemins, collée à ma peau moite. Mon regard se posait naturellement sur toi, ton corps bronzé trempé de sueur, mais aussi sur les autres, plus loin. Malgré moi, je les jaugeais, plutôt âgés, un bronzage sans marque qui démontrait une fréquentation assidue de la plage, des livres, des bouteilles, des yeux levés vers nous.
J’ai couru dans l’eau, plongé sous la surface, tout mon corps s’est contracté en sentant l’eau froide glisser sur ma peau encore chaude. Quelques brasses, je pouvais me laisser flotter le visage face au ciel, les yeux fermés, me laisser aller. Me détendre.
— Allez, Viens ! Elle est bonne tu verras.
Tu étais debout, nu, au bord de la plage, de l’eau à mi-cuisse. Immobile, crispé. J’ai dû nager vers toi pour t’entrainer. Tu m’as tenu la main jusqu’à ce que nous soyons plus loin du rivage, là où nous n’avions plus pied. Tu m’as pris dans tes bras, j’ai placé mes jambes autour de ta taille, nos torses l’un contre l’autre, mon front dans ton cou, le goût du sel sur ta peau. Ton étreinte s’est resserrée, mes mains sur ton dos, nos sexes durs.
Je ne voulais pas parler, tu n’as pas parlé.
Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés comme ça, presque immobiles, enlacés à la dérive.
— On sort ? Je commence à avoir froid.
— Je vous suivrai jusqu’au rivage monsieur l’Architecte. Et même au-delà si vous le souhaitez.
Allongés côte-à-côte sur le ventre, tes yeux bleus dans les miens, les gouttes d’eau salées sur ton front, ton demi sourire. Je te reluquais plus que je ne te regardais.
Quelques instants plus tard, assis sur ta serviette, en voyant un homme descendre maladroitement vers nous, tu m’as demandé ce qu’il y avait après la plage, au-delà des rochers.
— T’as besoin d’un dessin ?
Un sourire entendu, ton regard vers la mer puis vers moi. Un instant, j’ai senti tes yeux me balayer. Que j’aime quand tu me regardes comme ça…
— Jean, j’ai envie de vous. Irons-nous au-delà des rochers ?
Un coup d’œil aux autres, savoir ce qui se passerait si nous y allions tous les deux, à ce moment-là… Ici, avec toi, oui, bien sûr. Devant eux, avec eux, non, certainement pas.
— Thomas… Quand on sera seuls…
Le soleil était bas maintenant, il ne restait que trois ou quatre personnes en plus de nous. Ta main glissait délicatement sur mon ventre, les pulsations de ton désir venaient jusque moi, je me retenais.
Qu’ils étaient lents à plier leurs serviettes, à ranger leurs gourdes, à remettre leurs chaussures, à lancer un dernier coup d’œil vers nous avant de remonter à la corde et d’enfin disparaître derrière les pins.
Seuls.
Tu avais le goût du sel et la peau fraîche. Nos soupirs mêlés au bruit des vagues et des galets qui roulent. La légère brise qui nous caressait, nous rafraîchissait quand ta main se perdait dans mes cheveux. Le bourdonnement de tout mon être en te voyant te lever devant moi, incontrôlable pulsion devant ton corps déployé face à la mer.
Soudainement, un frisson : derrière toi au loin, une silhouette, debout, à contre jour, en haut des rochers qui nous regardait. Après une brève hésitation, je suis retourné à ton torse et à ton ventre. Tu as tourné la tête, aussitôt, je t’ai senti te crisper.
— Putain Jean, y’a quelqu’un.
— Oui je viens de voir.
Quelques secondes, figés tous les deux. Et puis, je suis retourné entre tes cuisses où ton désir n’était pas retombé. Tu as remis ta main dans mes cheveux.
Le bruit de ses pas dans les galets. Lents, timides, plus proches. Un bref coup d’œil : il était à quelques mètres, jeune, brun, torse nu. Il a posé son sac à dos, doucement près de lui.
Tu soupirais en rythme. Un bruit de pas. Tu appuyais sur ma tête, un autre bruit de pas. Ta main a glissé le long de mon dos, je me suis cambré, un réflexe. Le crissement des galets. Il devait être à deux mètres de toi, son visage tourné vers nous, captivé, la bouche à demi ouverte, son short déformé. J’ai levé la tête vers toi, ton regard bleu, intense, dans le mien.
À peine un instant, tous les deux, suspendus, tes doigts sur moi, et puis tes yeux m’ont dit que tu avais envie, j’ai hoché la tête.
J’ai levé la tête vers son visage, ses grands yeux noirs dans les miens. J’ai souri. Il m’a semblé hésiter, comme retenant son dernier élan. Un geste lent du menton qu’il me rend et enfin, deux pas, un peu moins assurés.
Un picotement au creux de mon ventre quand sa main s’est posée sur le bas de ton dos, un frisson quand son corps s’est collé au tien, le souffle un peu court quand, après une courte hésitation, tu l’as embrassé. Mais ta main, toujours, caressait mes cheveux.
Son short tombé sur les galets, ma bouche sur lui, mes yeux sur toi, sa peau douce, rasée, au goût de crème solaire.
Plus tard, lui, agenouillé près de moi, nos deux bouches, son haleine à la menthe, ses doigts doux entre mes fesses, ta main qui serre la mienne.
Ton front appuyé sur le mien quand il est entré. Ses râles derrière moi pendant que tu m’embrassais, mes muscles tendus quand tu m’as glissé à l’oreille que j’étais beau. Sa main qui serrait mon épaule, mes doigts enfoncés dans ton dos, tes baisers tendres sur mon crâne. Enfin, les palpitations de son sexe quand il est venu, et quelques secondes plus tard, la chaleur de ton sperme sur mon visage.
Nos trois sourires, allongés sur les galets, peut-être une demi-heure, immobiles au soleil couchant.
Il s’est levé en premier. Il nous souriait en remettant son short.
— Vous êtes en couple ?
Tu as confirmé. Une conversation légère s’est installée entre vous deux. Il était de Gênes, il venait faire ici ce qui ne se fait pas en Italie. Je le trouvais beau, Fabio, avec sa peau fine, sa barbe noire très courte, la ligne de poils sous son nombril.
— Je suis en voiture, je peux vous redéposer quelques part ?
Le chemin dans l’autre sens, le bruit des trains, l’obscurité qui tombait sur la plage des familles, déserte. La petite Fiat noire sur le parking, la basse corniche et ses virages jusqu’au port de Nice en discutant de tout, de rien.
— Tu rentres à Gênes ce soir ?
— Oui, mais c’est vrai que je pensais pas repartir si tard.
Nos deux regards se sont croisés, se sont compris.
Il est reparti après le petit-déjeuner. Nous n’avons rien fait du numéro de téléphone qu’il avait laissé. Pour quoi faire ?
Nous n’en avons reparlé que dans le train du retour, ta main sur ma mienne.
— Tu te souviens de Fabio à Eze ?
— Oui évidemment Thomas.
— J’ai aimé le voir en vous. Pensez-vous que ça soit grave ?
Choisir les mots, les bons gestes. Ma main sur ta joue, mes lèvres sur les tiennes, sentir ton frisson, avoir froid, ou chaud, ou les deux. Et ce désir, toujours ce désir pour toi qui balaie tous les doutes, toutes les hésitations.
— J’ai aimé le voir te désirer… Et te voir le désirer. Donc non, ce n’est pas grave.

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