Chapitre 2

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Sais-tu ce qui rend immémorial ce village, Vinneuf ? Malgré tout ce que j'avais vécu de grandiose, voire d'insensé - même pour la filiale -, jusqu'à ce que j'arrive ici, sais-tu ce qui y attache à lui mon âme, mes souvenirs, qui vont et viennent entre lui et la grande cité grise, à l'est ; et, à l'ouest, d'autres conurbations qui te sembleraient follement étranges si tu les voyais par mon regard ? C'est qu'en semblant être si profondément enraciné, ce qui est devenu mon village s'est mis peu à peu à être nulle part. Comme de son propre chef. Vinneuf, qui fut si longtemps quelquechose de concret, nul n'aurait jamais cru qu'il deviendrait abstrait : jusqu'à flotter aujourd'hui, telle une robe noire de moine abandonnée au vent, dans un lieu inimaginable entre les os temporaux, pariétaux, frontaux et occipitaux des crânes. Voici ce qui m'ancre à ce lieu : son évaporation, sa transformation en brouillard, nuit après nuit ! C'est par le dynamisme de ce bel esprit que ce petit monde est devenue la matrice de la perversité que je te conte.

Il faut comprendre pourquoi, comment.

Si tu veux, suis-moi : descendons ensemble, yeux clos, du plateau pelé par les vents. Voici la Grande-Rue, passons l'immense ferme de l'Enfoiré, à gauche, le seul qui avait de l'eau quand il y avait la sécheresse ici. Descendons à toute allure, comme si nous étions Francis, Pat' et Andrée lancés sur leurs petits vélos, sans souci d'être à droite ou à gauche sur le macadam troué. Ici, à part les tracteurs, une charrette (encore), il ne passait que deux voitures par jour, celle du docteur et d'un soiffard qui descendait boire à Villeneuve, à 11 h, au bord de la rivière au fond de la vallée, puis remontait dans sa Peugeot de 1930 (!) à 19 h (à ce moment-là, tu arrêtais ton vélo, montais sur le trottoir et attendais qu'il s'éloignât en godillant dans les fumées d'essence. Car il y avait désormais un trottoir). Les autres autos, c'étaient celles du notaire, du maire, et toutes les camionnettes, généralement les Citroëns des marchands ambulants, des artisans, et bien sûr ma Goélette, nom de ma fourgonnette Renault 1000 kg. En ce temps-là, le clocher "électrique" battait toutes les heures, douze et re-douze. Le facteur était à bicyclette ; pour lui, chaque maison était un bistrot, sans compter les autres bistrots pour se remettre de sa tournée. Et tu ne me croiras jamais, jamais : ici, Internet, c'était le garde-champêtre, képi magnifique, pantalon garance, vareuse bleuse, boutons ensoleillés, qui battait le tambour en descendant lentement la Grande-Rue, de son haut, pilon de buis à la place du mollet droit et battant la mesure quand il marchait : tous les 50 m, il donnait les nouvelles, en général un arrêté du Conseil, une fête, la procession à la chapelle de Champ-Rond. Il avait battu le tambour le 28 juillet 1914, le 11 novembre 1918, le 3 septembre 1939, le 8 mai 1945, mais jamais pour l'Algérie. Pour te dire son importance, y compris dans le déni ! Elle valait bien celle du tocsin, celle du curé ! Aujourd'hui, tu l'appelerai "SMS" et tu le remettrai dans ta poche. Et, même en 1976, il y avait combien de dizaines de nuits qu'aucun des trois enfants dans sa chambre n'avait entendu de moteur d'auto ? Ah, imagines le silence : c'était un silence d'abysses gentilles peuplées de frôlements d'ailes, d'insectes, de fourrures rapides, de mouvements noirs. A cette époque, tu voyais les étoiles jusqu'au coeur de la voie lactée : le ciel était si clair que tu lui devinais la loupe de son trou noir, juste au milieu de la galaxie - parfois juste dissimulé par le vaste triangle des ailes étendues d'un oiseau de nuit.

Côté ouest, le village-rue fourchait en deux : la partie basse de la fourche donnait sur le côté sud de la Bretagne, précisément sur Port-Dumac. En passant par Villeneuve-Faulx-Sarthe, c'était direct. La partie gauche de la fourche passait au centre du village, boucher-charcutier à gauche, église, place, rue arrivant elle-même au fond de vallée, puis de là direction Monte-Reaulx-Faulx-Sarthe, ou la Faulx-Sarthe rejoignait la "vraie" Sarthe. De là, on essayait de grimper sans faire caler son moteur sur la pente raide jusqu'à la Nationale, et on continuait en terrain jusqu'au centre de la Bretagne, que du bonheur de route planiforme, Laval d'abord, Rennes ensuite, et à partir de là les gens au caractère rebelle (comme ici, à Vinneuf - je vous expliquerai). Côté soleil levant, la Grande-Rue, que descendaient présentement les trois gamins, se prolongeait jusqu’à la Nationale et Bray-sur-Sarthe, puis à "Le Mans" (comme on disait), puis à Paris, à 200 km. Le village c’était ça, un résumé "socio-topographique" : plusieurs kilomètres de Grande-Rue avec une fourche. A l'est, une rue qui allait à Paris, à l'ouest une rue allant soit vers Rennes, soit vers Port-Dumac. Une boussole qui vous orientait pour la vie. Une Grande-Rue qui vous disait : "Part tout de suite mais surtout reviens vite".

Mais vite, revenons aux trois enfants : Pat', Andrée, Francis.

Il était quasi-midi : les cloches commençaient à grincer et vibrer. Vite, vite, sur son vélo qui grinçait et tintait, où la gamine trop grande se cognait les genoux à chaque tour, Andrée tourna à droite par le porche de la ferme de sa mémé et parents, les Cornus. Les enfants de la Cheviotte, récemment décédée, accouraient, exaltés, plein de curiosité joueuse, la joie dans leurs yeux ronds bordés des frisotis de leurs pelisses de chevriauds, dans toute cette inconscience qui animait leurs vingt kilos de viande tendre. Elle laissa tomber son vélo contre le perron et escalada les cinq marches de la cuisine. Et d'un. La petite occupait la chambre de Hans, l'Allemand, mais le village disait le "Boche". Dedans, des photos de l'Occupation du village montraient des soldats massifs, ventripotents, festonnés d'armes, de plaques, de décorations. On voyait même certain groupe d'officiers SS en pique-nique auprès d'un bras mort de la Faulx-Sarthe, avec notre Hans au milieu faisant rôtir un sanglier énorme à la broche, sur fond de la peupleraie du pépé. Et le tout, bien sûr, en noir et blanc. (Vinneuf avait été accaparé par des Bavarois gros buveurs de bière, près de quatre années, car la commune était sous le passage des bombardiers alliés qui allaient sur le sud de l'Allemagne.) Cette chambre à l'odeur de poussière, aux parfums de cuir et de graisse de fusil, paraissait encore sous l'emprise territoriale du Troisième Reich. Elle était aussi le repère de la bande. Sa fenêtre, plein sud, jouissait de la vue sur le portail en bois blanc de la maison des Courtois. Elle donnait sur la fenêtre de la "Petite maison" des frères et cousins Courtois (le propre repère de ceux-ci), à la droite du portail en regardant de chez les Cornus. Les deux groupes d'enfants avaient été ainsi placés dans un vis-à-vis qui durait alors depuis plus de dix ans. Soit autant ce qu'avait vécu les trois enfants côté numéros impaires et, côté numéros paires, les deux Courtois et leurs deux cousins germains. On présentera plus loin en détail ces quatre derniers numéros.

Ceux-ci étaient des sortes de Parisiens, pas des Parisiens tout à fait, car leur grand-père avait racheté ici une maison juste après-guerre, et était un Normand, mais de Lion-sur-Mer avec un détour par Les Halles, à Paris, et la rue Crozatier dans le "Douzième'' (c'était quoi le douzième ?). D'accord, peut-être un Normand des côtes, de là-haut vers Caen, après l'évêché de Bayeux, et moins râblé qu'ici : ces "un peu de cheux nous" venaient en "viquende" de Paris, le samedi, le dimanche, mais en fait dès le vendredi soir : grands-parents dans leur Citroën, Courtois dans leur Citroën "Déesse" (DS), cousins germains dans leur grosse Renault. Le dimanche soir, ils rembalaient et retour à Paris, enfants endormis derrière. En "viquende", juste le vendredi soir, le samedi, le dimanche : en "Week-end" !! De Paris ! En sept jours, cette famille accomplissait le même nombre de kilomètres que tout le village en un an ! Confusément, la commune se sentait honorée d'avoir été élue par des gens à la vie si extraordinaire, internationale au sens premier de ce terme.

Francis habitait, lui, plus bas. Il obliqua à droite par le porche ouvert, roulant en soulevant la poussière de la cour étroite, longue, interminable, rectangulaire, avec dans son prolongement en montant le plateau au-dessus la longue lanière du jardin, mille pieds pour cinquante de large. Comme toutes les maisons-fermes ici. Devant le vélo, il fallait voir les poules s'éparpiller à la volée, la panique des dindons, des pintades, l'indignation des canards, l'indifférence des lapins, l'inquiétude menaçante des oies.

Quand à Pat', ce fut avec sept minutes de retard qu'elle se présenta, toute menue, devant la montre-bracelet du Père Lathérèse, son instituteur de papa. Sa Maman, gênée, faisait revenir des pommes de terre grillées, limite brûlées. Mais, ce jour, le Père Lathérèse ne fit pas son inquisiteur des minutes qui passent, sans se souvenir de la manière dont elles passent à dix ans, immenses, étirées, mais si courtes quand on joue (à la différence des minutes des grands, petites, frippées, animées et de plus en plus méchantes). Son père semblait ailleurs. Madame Lathérèse semblait absente. Ce n'était donc pas qu'une histoire de pommes de terre sautée - d'ailleurs, le gaz sous le poële était éteint. Que se passait-il ?

Pour le savoir, direction repas familial d'Andrée Cornu.

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